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La démocratie ne se décrète pas

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Il y a des jours où c'en est trop, où l'on se sent presque démunis face à une actualité qui ne cesse de nous prendre au dépourvu.

Procès d'opinion

Les procès d'opinion se succèdent laissant place à un sentiment d'injustice accru. Amina Sbouii vient d'être condamnée à une amende pour le port d'un spray d'auto-défense. Alors qu'elle ne présente aucun danger pour autrui, la demande de sa mise en liberté a été rejetée. Pour avoir défié la fausse pudeur de la frange la plus conservatrice de la société, elle croupit depuis presque 3 mois en prison en attendant un procès dont la date n'a même pas encore été fixée.

Jabeur Mejri et Ghazi Beji ont été condamnés à 7 ans et demi de prison ferme pour la publication de contenu "jugé insultant pour l'Islam". Jabeur est incarcéré depuis un peu plus d'une année. Ayant fui le pays, Ghazi est aujourd'hui le premier réfugié d'opinion d'après la révolution.

Les procès contre les artistes se succèdent et s'ils sont au bout du compte relaxés, leur culpabilité n'en est pas moins affirmée. Les taggeurs du groupe Zwewla, quoique relâchés, ont quand même écopé d'une amende, et le rappeur Weld El 15, également relaxé, a été condamné à 6 mois de prison avec sursis. Récemment 19 artistes ont été agressés puis arrêtés au Kef. Présumés coupables d'atteinte à la pudeur, ils ont été traînés en justice alors que leurs agresseurs n'ont été aucunement inquiétés.

Dictature de la rue

Petit à petit, une nouvelle forme de dictature s'installe avec la complicité de la justice et sous le regard bienveillant du pouvoir en place: celle de la rue. Des groupuscules y font la loi. Ils sont tantôt "salafistes", tantôt "protecteurs de la révolution", charlatans ou simplement ignorants. Ils agissent au nom d'une lecture étriquée de la religion, d'une légitimité autoproclamée ou d'une morale liberticide.

Leur violence notoire s'ajoute aux agressions que l'on vit désormais au quotidien. L'absence manifeste de civisme, les violences physiques et verbales ne se donnent plus seulement à voir dans la rue. Elles accompagnent le spectacle affligeant auquel se donnent certains de nos actuels députés et gouvernants.

Et l'on a beau s'indigner, se révolter, dénoncer les abus, l'injustice ou la violence, la mobilisation cède parfois le pas au désenchantement. Une actualité en chasse rapidement une autre, laissant en plan des chantiers à peine entamés. Et l'on s'accuse mutuellement de s'éparpiller, de reléguer la bataille constitutionnelle au second plan, de faillir à la mémoire de nos martyrs, de perdre de vue les revendications d'un processus de justice transitionnelle censé réhabiliter toutes les victimes du régime, corriger les inégalités sociales et réformer les rouages de l'Etat.

Certains se sentent trahis par des démocrates qui, faute de pouvoir s'unir, peinent à offrir une alternative. D'aucuns sont déçus par l'inconstante réactivité d'une société civile qui met du temps à se régénérer. D'autres, las de ne voir se réaliser les changements tant souhaités, se détournent de la scène publique pour se réfugier dans le confort de la fatalité.

La démocratie se construit au prix de l'effort de chacun

L'épuisement guette ceux qui croyaient qu'il suffisait de renverser un régime pour accéder à la liberté, à la justice, à la prospérité... à la démocratie. A ceux là, il faudrait peut être rappeler que la démocratie ne se décrète pas; elle se construit sur le temps au prix de l'effort de chaque citoyen.

Nous avons longtemps vécu sous un régime qui a exclu le citoyen de l'espace public en en faisant au pire une victime et au mieux un assisté, incapable de prendre son destin en main. Aujourd'hui nous y accédons enfin. Nous sommes enfin dans cette arène où s'opposent et se répondent les discours souvent contradictoires, des différents acteurs politiques, sociaux, religieux, culturels, intellectuels, composant une société. Il y va de notre responsabilité à tous d'occuper cet espace public pour y inscrire les valeurs universelles de liberté, d'égalité et de justice.

Il n'y a pas de priorités dans la lutte pour un avenir meilleur. Les droits humains sont indissociables les uns des autres et tous les combats méritent d'être menés, sur un pied d'égalité, avec la même force et le même acharnement. Tous les combats contre la dictature, quelle qu'en soit la forme, doivent être menés loin des calculs politiques, avec le même engagement.

Les défis sont énormes et la tâche est loin d'être aisée. Mais s'il y a une seule chose dont il faudra toujours se rappeler c'est que la révolution nous a offert cette chance unique de contribuer à la construction de l'édifice et, pourquoi pas, d'être maîtres de notre destin.