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Résistance sans violence 2/2: Rencontre avec l'artiste engagé Britannique Justin Butcher

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Justin Butcher est un artiste britannique engagé. Son travail appelle à la liberté d'expression, au respect des droits de l'homme, à la résistance... sans violence. La justice et la paix sont des valeurs qui le transcendent. Il en a fait le cœur de son activité.

Bonjour Justin Butcher, je vous remercie de me recevoir aujourd'hui sur votre magnifique lieu de travail [l'équipe est installée au sein d'une ancienne église] et de me faire partager votre expérience artistique engagée. Nous en avons tellement besoin aujourd'hui. Puis-je vous demander, pour commencer, de vous présenter à nos lecteurs ?

Je suis un dramaturge, directeur de théâtre, producteur, acteur et musicien britannique. Je suis né à Londres et j'y ai grandi. Grâce à mon travail : films, pièces de théâtre et autres... j'ai pu voyager et vivre aux quatre coins du globe. Je m'estime d'ailleurs tellement chanceux. J'ai été en Europe : Europe centrale et Europe de l'Est, un peu partout au Royaume Uni évidemment, Etats unis, Canada, Mexique, Australie, Nouvelle-Zélande... J'ai aussi voyagé et travaillé en Afrique et au Moyen Orient. C'est merveilleux en réalité d'être payé pour voyager comme ceci (il rit).

Je veux bien vous croire.

Tout au long de mon parcours professionnel, trois thèmes se sont incessamment imposés. Le premier est le travail artistique : le théâtre, l'écriture, la musique...l'amour de la créativité. Le second thème est celui de la paix et de la justice, particulièrement dans le cadre de ma lutte pour les droits des Palestiniens. Et enfin, le troisième est celui de la foi. Je suis un homme de foi : ma vie durant, j'ai été un chrétien engagé. Je travaille ainsi dans et avec des églises mais pas seulement. Je travaille aussi avec d'autres communautés portant des croyances différentes. Pour résumer, je dirais que pour moi, ce carrefour : art/créativité, paix/justice et spiritualité est particulièrement fertile.

Parmi vos premières pièces de théâtre, il y a la trilogie anti-guerre satirique «The Madness of George Dubya» produite en 2003-2004 en réponse à l'invasion américaine en Irak. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?

Absolument ! J'étais en Roumanie, précisément à Bucarest, pour mon travail. C'était en 2002, au moment où la Roumanie et les autres pays d'Europe de l'Est étaient entrain de rejoindre l'OTAN. Et il se trouve qu'au moment où j'y étais, le président américain George W. Bush devait visiter le pays. Autant dire qu'il y avait partout des militaires américains, des hommes de la CIA et du FBI, des drapeaux américains... Bref, il y avait une ferveur incroyable autour de cette visite... Nous étions justement entrain d'en discuter avec un collègue et un barman roumain. Ce dernier nous confiait sur un ton cynique : « C'est ridicule tout ce truc ! C'est juste de l'impérialisme ! La Roumanie n'a rien à offrir à l'OTAN : notre armée est affaiblie, nous n'avons pas de ressources... ». Et au bout d'un moment, nous nous sommes aperçus qu'un jeune homme aux cheveux très courts, installé quelques sièges plus loin, suivait discrètement la conversation... Plus tard, en voulant quitter la pièce, des militaires américains nous ont bloqué le passage et ont demandé à voir nos pièces d'identité... Mon collègue et moi avons refusé... Bref, nous avons fini par être interrogés sur nos opinions, sur la raison de notre visite en Roumanie par des agents du FBI... Il y avait une telle atmosphère de paranoïa ! Cela m'a sincèrement perturbé... je veux dire je ne faisais que discuter avec un ami dans un bar ! Toute cette histoire, cette paranoïa, m'a immédiatement fait penser au film satirique Dr Folamour qui traite de la guerre froide et de la menace nucléaire.

Fin 2002-début 2003, j'étais de retour à Londres. On se dirigeait alors vers cette guerre contre l'Irak tels des somnambules... C'était d'une telle absurdité ! Même moi qui n'y connaissais absolument rien aux armes de destruction massive, j'avais compris rien qu'en lisant les journaux que tout ceci était un énorme mensonge. Je veux dire, on n'attaque jamais un pays puissant ! Si l'Irak avait véritablement détenu quelque chose de dangereux, on ne l'aurait jamais attaqué. C'est juste du bon sens !

Comme j'avais en plus été marqué par l'incident à Bucarest, j'ai décidé de formuler une réponse à travers le théâtre. Je suis donc allé au théâtre de Camden Town (au Nord de Londres) retrouver mon ami de longue date George Eugenie et je lui ai dit : « Ecoute, cette idée d'aller envahir l'Irak me dérange au plus haut point. J'aimerais y répondre par une satire anti-guerre. Et je voudrais le faire immédiatement parce que la guerre est prévue pour très bientôt ». Et j'ai ajouté : « je n'ai ni scénario, ni acteurs, ni argent... mais sinon tout est prêt (il le raconte en plaisantant). » A ma grande surprise, il m'a répondu : « Tu peux disposer du théatre ! Ton idée est brillante ! Lance-toi ! ». Je suis rentré à la maison, j'ai réuni tous mes amis acteurs et je leur ai dit : « Ecoutez, je n'ai rien écrit encore, je ne sais pas encore ce que vous allez jouer exactement, vous ne serez probablement pas payés... Mais il faut qu'on commence le travail lundi ». Et ils ont tous dit oui !

J'ai donc écrit cette pièce de théâtre, The Madness Of Geroge Dubye, en trois jours et trois nuits. Elle a été fortement inspirée du film Dr Folamour, avec une adaptation à la guerre d'Irak, bien entendu. Les répétitions ont commencé lundi et six jours après était la première représentation publique. Le deuxième soir, Michael Billington -critique spécialiste du théâtre travaillant pour le journal The Guardian et connu pour être très influant du Royaume Uni- a fait le déplacement. Et il a adoré ! Le lendemain, il a fait paraître une tribune où il écrivait que cette pièce de théâtre signait le retour de l'art satirique au Royaume Uni après 40 ans d'absence.

Il faut dire que cette pièce de théâtre a été produite à une époque où il y avait une sorte d'«aura» autour des Etats Unis, liée aux événements du 11 septembre 2001. Il ne fallait surtout pas les critiquer parce qu'eux avaient souffert ! Dans cette ambiance où régnait le politiquement correct et l'autocensure, The Madness Of Geroge Dubye a été une forme de libération pour le spectateur. Ce dernier écoutait les acteurs dire ce que lui pensait mais qu'il n'osait exprimer. En réalité, même les medias américains : New York Times, Los Angeles Times, Chicago Tribune, CNN... se sont intéressés à notre spectacle et leur retour a été très majoritairement positif ! Chose qui nous a agréablement surpris. J'ai même reçu des lettres de vétérans américains me disant : « Merci pour ce que vous faites. Nous avons besoin que nos cousins les plus proches [les britanniques] nous le signalent quand nous nous trompons... »

Ceci prouve que quand vous vous adonnez à votre travail d'écrivain et d'artiste avec une véritable passion, vous pouvez toucher les gens et leur permettre de s'exprimer. Et bien que nous n'ayons pas réussi à arrêter la guerre, nous avons au moins participé à un vaste mouvement anti-guerre.

Quelques années plus tard, vous avez produit une pièce de théâtre en collaboration avec Ahmad Massoud autour de la question Palestinienne. Elle s'intitulait «Go to Gaza, drink the sea». Pourriez-vous nous en parler?

Oui, bien sûr. En fait, au fil des ans, je me suis intéressé de plus en plus à la question palestinienne à travers mon soutien à Amos Trust, mon propre travail de dramaturge, mon appui à la campagne de solidarité avec la Palestine et autres.

Fin 2008-début 2009, quand Israël a attaqué Gaza, je suivais donc les nouvelles de très près et j'étais horrifié. Alors qu'ici à Londres nous fêtions Noel, là-bas, tous les jours, des morts tombaient... Une image qui circulait dans les journaux, m'avait particulièrement traumatisé : on y voyait un père gazaoui tenant son fils mort entre les bras... Ayant moi-même des enfants, cette image m'a tellement choqué que j'ai décidé de travailler immédiatement sur la question, sans report supplémentaire.

Grâce au financement d'amis convaincus par l'utilité du projet, avec mon ami Ahmad Massoud qui est de Gaza et qui vit à Londres, nous avons donc collaboré et avons produit Go to Gaza, drink the sea : un mélange de dance, musique, films, extraits de journaux télévisés... Le titre faisait à la fois référence à un discours de Yasser Arafat et à un poème de Sarah Maguire. Le design, créé par l'Ecossaise Jane Frere, était constitué de plusieurs milliers de chaussures peintes en gris et placées tout autour des spectateurs : ce qui représentait à la fois les décombres de Gaza et l'identité de toutes les personnes mortes pendant l'attaque.

Parmi ce que nous avons représenté, il y avait au milieu de la pièce, l'évocation de la mort de la famille Al Samoudi : cette famille de 43 membres avait été précipitée par les Israéliens vers une maison prétendument sûre. Le bâtiment avait ensuite été détruit et l'ensemble de la famille avait péri. Un crime incroyable. Pour raconter l'histoire des Al Samoudi, nous avons créé un quasi-rite théâtral : les photographies de tous les membres étaient présentées, accompagnées d'un chant arabe funèbre interprété par le chanteur et musicien Palestinien Nizar Al Issa. Pendant plusieurs minutes, les noms de toutes ces personnes mortes ainsi que leurs âges résonnaient dans la salle. A chaque nom, les acteurs plaçaient une paire de chaussure sur scène. Ce qui finissait par former un très grand cercle. L'émotion de l'audience était vraiment palpable. C'était comme un rite religieux. Pour cette famille qui n'avait même pas eu le droit à des funérailles, au moins, quelque part dans le monde, dans une place publique, il y avait tous les soirs, durant quatre semaines, une commémoration qui lui était dédiée. Cela a d'ailleurs été filmé par BBC arabic, Al Jazeera et autres.

Après la réalisation de ce projet, vous avez voyagé en Palestine. Et en revenant au Royaume Uni, vous avez créé un festival que vous avez appelé Bethlehem Unwrapped. Pourriez-vous nous en dire quelques mots ?

Oui tout à fait. En 2012, j'ai été en Palestine : à Bethléem, Jérusalem Est, Jénine, Naplouse et beaucoup d'autres endroits en Cisjordanie... Cela a été une magnifique expérience. Le plus marquant et le plus inspirant pour moi a été de voir des Palestiniens vivre sous la colonisation et réalisant tout un travail de résistance et de réconciliation en s'appuyant sur leur créativité. Il y avait un tel esprit d'hospitalité et de joie : une nourriture délicieuse, de la musique, des matchs de football, de la comédie... J'ai été par ailleurs marqué par le courage et la détermination des gens. Je les ai trouvés dignes dans leur comportement vis-à-vis d'Israël : On ne pourrait pas parler de pardon mais il n'y avait pas non plus de sentiment de défaite ou d'auto-victimisation.

Les Palestiniens étudient et s'inspirent de plus en plus de parcours de résistance pacifiste tels que celui de Mandela ou Ghandi. On présente de plus en plus ce genre de personnages historiques aux jeunes Palestiniens à travers la visualisation de films, pour leur montrer la puissance de la résistance sans violence. J'avais d'ailleurs rencontré un jeune homme appartenant au groupe «Combatants For Peace» -une organisation qui réunit d'anciens combattants palestiniens et d'anciens soldats israéliens et qui leur permet d'échanger- qui me disait : « J'ai participé à la seconde Intifada du début jusqu'à la fin. J'ai été très en colère à une époque. Mais aujourd'hui j'ai rejoint ce mouvement œuvrant pour la paix parce que je suis profondément convaincu que la lutte armée n'aboutira jamais. »

En rentrant à Londres, je tenais à faire partager cette expérience. Je voulais aussi parler de quelque chose qui m'avait particulièrement touché : le mur monstrueux qui se dresse tout autour de Bethléem, cette magnifique cité habitée depuis 5000 ans et caractérisée par une architecture exceptionnelle. Ce mur a non seulement des conséquences économiques désastreuses sur la ville mais en plus il éteint toute lueur d'espoir chez les habitants. Pour interpeller les Londoniens à ce propos, il m'est venu l'idée de cacher un beau monument de la capitale anglaise derrière un mur. Et c'est ce que nous avons fait en partenariat avec l'église Saint George Piccadilly. Nous avons créé Bethleem Unwrapped : un festival de la culture palestinienne tout autour du mur avec de la comédie, de la poésie, de la nourriture, de la dance. C'était une façon de montrer ce que dissimulait le mur de Bethléem comme culture, espoir et vie.

On peut voir à travers vos différents travaux que vous croyez en la puissance de la culture. Est-ce qu'une pièce de théâtre ou un film ou encore un livre peut être, selon vous, plus fort qu'une campagne politique ou un débat ?

Oui. Je pense que les campagnes politiques et débats suivent une approche verticale. C'est quelque chose qui émane de l'élite, des partis politiques, du gouvernement. En somme, cela émane d'un groupe de personnes haut placées qui essaie d'influencer les gens dans un certain sens. Mais je crois que ce qui émeut véritablement les gens est quelque chose de beaucoup plus profond, quelque chose qui parle à leurs émotions, leur imagination comme la musique, la poésie, les pièces de théâtres, les films... parce que cela éveille leur empathie et leur permet de s'identifier aux histoires qui leur sont présentées. Si le film ou la pièce de théâtre est réussi, le spectateur peut voyager et changer intérieurement. Et c'est précisément ce que les politiciens échouent à faire : inspirer les gens et accéder à leur imagination.
D'ailleurs les meilleurs politiciens Martin Luther king, Mandela, Bill Clinton, Obama... ont tendance à parler à l'imagination des gens en illustrant leurs propos par des histoires.

Pour finir, j'aimerais vous interroger sur une problématique tristement actuelle et internationale : celle des organisations terroristes et de l'embrigadement des jeunes. Quelles propositions culturelles concrètes pourriez-vous, en tant qu'artiste engagé, apporter face à ce fléau ?

En fait, pour les jeunes, les organisations terroristes sont attractives pour plusieurs raisons. Cela leur fournit un accès à l'argent, au sexe, aux drogues... et en même temps ils ont l'impression de servir une cause... de servir dieu. Or les témoignages de ceux qui quittent ces organisations disent justement que tout ceci est une illusion... Il n'y a absolument rien d'héroïque là-dedans. Je pense qu'il serait important de faire partager ces témoignages clé dans les écoles et universités au lieu de les enfermer en prison, ce qui au final n'est pas productif.

Je pense, par ailleurs, que si certains jeunes rejoignent les organisations terroristes, c'est en partie, parce que leurs vies manquent d'aventure. Si vous êtes constamment accroché à votre téléphone ou ordinateur, sans jamais vous ouvrir au monde extérieur, sans vous sentir proche de la nature, sans taper dans une balle, sans jouer d'un instrument, sans assister un spectacle, sans chanter, sans cuisiner... sans toutes ces choses qui vous connectent à la vie réelle, vous vous ennuyiez et vous commencez à chercher une source d'excitation. Vous savez, dans un sens, nous avons besoin de créativité pour nous fournir aventures et réalisations. Mais, aller dans des zones de guerre monstrueuses, se droguer, tuer les gens... n'est sûrement pas le moyen de se réaliser. Ceci ne peut engendrer que des traumas, si toutefois la personne en question n'est pas déjà morte.

Sortons de ces organisations terroristes un moment et pensons, par exemple, aux gens qui participent à des manifestations violentes durant lesquelles ils volent les magasins de quartiers, cassent des vitres... Souvent ils ne sont pas là pour servir une cause ... mais juste pour l'excitation qui entoure ce genre d'actions, pour l'aventure en quelque sorte.

Nous avons besoin de meilleures aventures en réalité. Les éducateurs, les «faiseurs de culture» doivent offrir aux jeunes plus d'opportunités stimulantes. C'est ce que je crois.

Je vous remercie pour tout le temps que vous m'avez accordé et pour l'ensemble de vos réponses. Vos mots et votre engagement sont extrêmement inspirants. J'espère que nos jeunes se tourneront davantage vers la culture et qu'ils y trouveront leur voie.

Cette interview a été réalisée le 30 novembre 2016 sur le lieu de travail de Justin Butcher, à Londres. J'aimerais d'ailleurs remercier toute son équipe pour son généreux et aimable accueil.

Cet article fait suite à une première partie consacrée à l'enseignante palestinienne Hanan Alhroub.

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