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Quelle tristesse de renier nos traditions!

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FAMILY
Klaus Vedfelt via Getty Images
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Tirée de mon sommeil par les voix de mes parents qui s'entremêlent, enrobée par la chaleur des "Aïdek mabrouk" qui rebondissent de voisin en voisin, je me précipite vers la cuisine. Effusion d'encens. Le Bkhour me chatouille les narines. Une table basse est déjà ornée d'huile d'olive, de harissa - harissa arbi, bien entendu, une harissa industrielle aurait été un blasphème en ce jour joyeusement pieux. Les ondes de la radio nous enveloppent : "El Kabch idour, el kabch idour, w grounou nattaha". D'un mouvement délicieux, ma mère balance subtilement son corps. Je la contemple un moment puis l'abandonne à ses préparations. Je me presse d'aller observer mon père. Avec mes oncles, ils se trouvent en pleine négociation. Qui aura le privilège de passer en premier ? L'arbitre - comprenez le boucher - détient le plein pouvoir. Attentif, il enregistre les arguments des uns et des autres. Il ne prendra sa décision qu'après avoir entendu tout le monde. Douces chamailleries qui, il faudrait le croire, ne cèderont guère à l'écoulement des années.

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El Kabch - le mouton - a les cornes décorées de rubans. J'ai un petit pincement au cœur en le regardant. Les propos de maman se bousculent aussitôt en moi : "la viande qui décore nos plats habituels provient des agneaux, des bœufs, des poules. Depuis la nuit des temps, l'être humain s'en nourrit." De retour à la cuisine, je demande si je peux aider. "Aujourd'hui, tu vas cuisiner ton propre repas, tu le sais. Va donc chercher tes ustensiles." C'est ce que j'espérais secrètement entendre. La "Zogdida". Notre événement phare de la journée. Vite que j'aille prévenir mon frère. Couscoussier, casserole, faitout, louche... Tout est là. Tout est miniaturé. Quel bonheur de mélanger les épices, l'huile, la semoule... La main invisible de ma mère est, bien sûr, omniprésente. Mais mon frère et moi ne la voyons pas, à moins que nous ne fassions semblant de ne pas la voir... C'est vrai, quand j'y pense. Si nous nous étions réellement fait aider, comment mon petit frère aurait pu se débrouiller pour préparer un couscous sucré!

Voilà à quoi ressemble un Aïd. Du moins, c'est à ça qu'il ressemble dans les entrailles de mon être. Et c'est tellement blessant de lire tous ces statuts pleins de condescendance, de mépris à l'égard de cette fête heureuse qui nous réunit, qui nous réapprend à partager un moment authentiquement familial. Quelle tristesse de nous voir aujourd'hui renier nos propres traditions, sous prétexte qu'elles ne sont pas assez modernes, ou peut-être pas assez occidentalisées.

Que c'est beau les fêtes de Pâques à Bruges. Des vitrines alléchantes. Du chocolat sous toutes les formes. Que c'est beau Noël à Paris. Des statuettes représentant le père Noël grimpent aux balcons, aux fenêtres. Est-ce une raison pour souiller nos propres fêtes, en Tunisie ?

La révolution a amené la liberté d'expression, la liberté de culte. Nous savons aujourd'hui que tout le monde ne partage pas les mêmes croyances. C'était une évidence. C'est aujourd'hui une vérité. Et c'est tant mieux. Le Coran lui-même prohibe "l'hypocrisie", le fait de (devoir) prétendre être musulman alors qu'on ne l'est pas. Mais être non-musulman oblige-t-il à critiquer l'islam et tout ce qui y est lié à longueur de journée ?

Je pensais que la liberté de culte devait permettre de sortir du tout-religieux et s'emparer de questions cruciales pour le présent, pour l'avenir du pays : économie, éducation, innovation, production, rigueur, culture, valeur du travail... Pourtant, il semblerait bien que cette liberté n'a pas du tout été libératrice. Non. C'est simplement une nouvelle arme que nous pointons les uns sur les autres pour mieux écharper ce qui nous est "commun" : notre tunisianité.

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