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Liberté: Cette notion qui nous échappe

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LIBERTY CONFORMISM
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Depuis quelque temps déjà je souffre d'un questionnement. J'ai beau le chasser, il revient. Immanquablement. Irrémédiablement. Alors j'ai décidé de le partager avec vous, égoïstement, je le confesse. Vous le refiler, me soulagera peut-être. Je tente.

Laïcité. Oui, j'y vais franchement, frontalement. Réputation de piètre tacticienne à tenir. Laïcité, donc. Loi du 9 décembre 1905. Nous l'avons tous entendue, réentendue, et même lue et relue pour certains. Concept clair: séparation nette entre le religieux et le politique (Église et État). Finalité? Liberté de conscience pour tous. Nous applaudissons. Sauf que le terrain, lui, nous en donne une toute autre interprétation: le religieux est de l'ordre de l'intime. La sentence est tombée. À ce niveau-là, ce n'est même plus d'interprétation qu'il faudrait parler. C'est faire dire au texte ce qu'il ne dit pas. Soit. Plus de signes religieux, donc. Et c'est là que jaillit justement mon questionnement. Il ne s'agit pas du fait que cette manœuvre soit dirigée essentiellement contre les musulmans (de cela, nous tous -à peu près- sommes certains). Mais au-delà de cette réalité, a-t-on pensé à une sortie de secours pour celles qui ont décidé de se voiler?

-Elle emploie le verbe "décider" à dessein. Nous ne sommes pas dupes. Elle essaie de dire, subtilement, que le voile serait un choix. À d'autres!

Au-delà de cette réaction "spontanée" et primaire, essayons d'y réfléchir un instant. Les textes scripturaires de la religion musulmane peuvent être interprétés comme appelant les femmes à se couvrir la tête. D'autres lectures soulignent, au contraire, que le port du voile relève non pas de l'islam mais des traditions alors observées en péninsule arabique. Le débat théologique n'est pas ce qui m'intéresse ici. J'en retiens simplement que diverses interprétations se côtoient. Pour certaines femmes, donc, se couvrir la tête fait partie intégrante de leur pratique religieuse. Selon leur conception, il s'agit d'un devoir spirituel. Qu'importe si d'autres pensent le contraire. Pour elles, il en est ainsi. D'où mon questionnement. Car dans leurs cas, il ne s'agit pas d'afficher un signe religieux pour revendiquer une prétendue identité islamique. Non. Il s'agit simplement de pratiquer sa foi. Pourrait-on interdire à un croyant de faire ses prières? Ce serait ridicule, n'est-ce pas? C'en est pareil du voile, ici.

Ma conception philosophique, théologique est différente. Cela m'octroie-t-il le droit de l'imposer aux autres? Au nom de quel privilège viendrais-je leur dicter la "bonne façon" de vivre leur religion? Au nom de la liberté, peut-être? Mais, laisser aux uns et aux autres le choix, n'est-ce pas l'essence même de la liberté? Ou serait-ce une liberté à la Bush, imposée par les armes? Liberté imposée. Misérable oxymore. Quand comprendrons-nous que ce n'est pas parce qu'ils sont différents de nous, que les autres sont forcément irrationnels, paumés, soumis? Parlons-en, justement, de cette rhétorique en vogue: la "soumission à travers le voile". Inutile de nier que des hommes s'en emparent pour mieux exercer leur domination, que des femmes se retrouvent obligées de se couvrir pour pouvoir "se présenter" en société, telles des malpropres, que des femmes se voient habiter leurs propres corps à la façon des locataires. C'est une réalité. Elle ne doit cependant pas éclipser les autres réalités. Les réalités de toutes celles qui ont fait le choix, en suivant leurs propres rationalités, volontés et consciences, de porter le foulard dit islamique. Les femmes voilées ne forment pas un bloc monolithique d'êtres dont la volonté aurait été confisquée. Le laisser entendre est dangereux. Car à vouloir décider pour elles, on tombe justement dans ce qu'on croit combattre; la méprise de leur entendement et la dénégation de leur libre arbitre.

Métro londonien. Toute heure de la journée. Jeunes filles voilées, vêtements amples, moulants, noirs, colorés. Visages maquillés, au naturel. Cheveux totalement couverts, foulard tombant, mèches rebelles. Discussions discrètes, rires à gorge déployée, conversations animées... Non, c'est sûr, pas de bloc monolithique en vue. Mais suis-je la seule à les observer du coin de l'œil? Comment? Personne n'y prête d'attention particulière? Non. Personne n'éprouve ce besoin étrange de les détailler, de saisir leur psychologie (saisir ce qui ne tournerait pas rond chez elles, pour le dire plus clairement). Moralité: ce n'est pas sur les têtes des gens que le voile devrait être invisible mais dans nos regards. Ce n'est pas sur les têtes des gens que se joue l'acceptation de l'autre, mais dans nos propres têtes. Je n'ai pas besoin que tu me ressembles pour reconnaitre en toi le reflet de ma propre image.

Il y a presque deux siècles, Tocqueville nous prévenait déjà -dans son œuvre "De la démocratie en Amérique"- que le plus grand risque de la démocratie n'était pas l'anarchie -comme le pensait Platon-, mais le conformisme. Conformisme ou ce que nous appelons pensée-unique, et que nous devrions appeler, plus justement, prêt-à-penser.

"Penser, c'est dire non". Penser c'est dire non à ce qu'on a préconçu pour moi. Penser, c'est sortir de cette zone de confort où nous nous complaisons à radoter les mêmes "idées" voire les mêmes jugements, à rentrer dans les cases, quitte à en déborder. J'ai décidé de dire non à cette liberté couverte d'un voile idéologique, d'autant plus nuisible qu'imperceptible. J'ai décidé de dire non à la dictature des médias et des plateaux télé. J'ai surtout décidé de dire oui à la liberté, Celle qui s'oppose à la rigidité des esprits, celle qui ne se laisse pas définir, celle sur laquelle je n'ai aucune prise. J'ai décidé d'être libre et de laisser les autres l'être aussi, non pas à ma façon, mais bien à la leur.

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