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Réfléchir la démocratie: Quels enjeux et quelles perspectives?

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TUNISIA DEMOCRACY WALL
MARTIN BUREAU/AFP/Getty Images
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J'emprunte dans cet article un titre du mensuel n°104 de Philosophie Magazine publié en novembre 2016: "La démocratie, ça devrait être quoi?". Cet énoncé interrogatif est une véritable invitation à (re)penser sérieusement la question de la démocratie, puisque ce concept prête à confusion et semble être générateur de problèmes, non quant à sa définition, mais plutôt quant à son usage et son discours. L'objet de mon propos sera en revanche orienté vers les problèmes qui sont consubstantiellement attachés à la démocratie. Pour cela, je me référerai principalement à trois intellectuels français, à savoir Michel Foucault, Jacques Rancière et Pierre Rosanvallon.

J'essaierai par ailleurs de répondre à trois interrogations: En Tunisie, avions-nous choisi le bon modèle démocratique? Avions-nous pris la bonne voie de la démocratie? Nos politiciens, ont-ils une bonne compréhension des usages et des exigences de la démocratie?

Un choix parmi d'autres! Mais Fût-ce le meilleur?

La Tunisie est "le laboratoire politique du monde arabo-musulman" 1, a déclaré Yadh ben Achour dans une interview au sujet de la transition démocratique en Tunisie. Je pense qu'il a tout à fait raison, puisque nous sommes en pleine phase d'expérimentation politique depuis le soulèvement populaire de janvier 2011.

Certainement, ne pas mentionner le mot "révolution" aiguillonnera la colère de certains populistes et quelques "secrétaires des révolutions". Ne vous en déplaise, messieurs, "ceci n'est pas une révolution" vu la présence dans le même tableau - paysage politique actuel - des anti-révolutionnaires de la droite bourgeoise et des réactionnaires de la droite religieuse. Vous parvenez à vous représenter le tableau? C'est un tableau digne d'un René Magritte.

Au cœur de ce laboratoire, les Tunisiens (pour une grande partie), en 2011, avaient choisi d'emprunter la voie très peu balisée d'une Assemblée Nationale Constituante (ANC), alors que certains intellectuels et politiques avaient proposé de garder la même Constitution (celle de 1959) après l'avoir modifiée et améliorée, et d'organiser des élections présidentielles. En effet, ce sont deux tendances diamétralement opposées qui ont poussé bon gré mal gré vers cette voie - la plus périlleuse qu'elle fut - pour affirmer leur verve révolutionnaire. C'était le Parti des travailleurs dont le leadeur est Hamma Hamami et le parti islamiste Ennahdha dont "le pasteur" est Rached Ghanouchi. Les arguments pour une Assemblée Constituante des uns et des autres, au moins ceux qui étaient en ligne de mire, n'étaient pas suffisamment fondés, vu que la majorité ne savait pas ce que cela signifie réellement. L'Instance Supérieure Indépendante pour les Élections a été mise en place. Les élections ont eu lieu le 23 octobre 2011, et le Parti Ennahdha a remporté ces élections. La faute à Voltaire ou aux Tunisiens? Je dirais que la faute n'incombe ni à Voltaire ni aux Tunisiens, mais elle incombe a fortiori à la démocratie représentative.

Avant d'examiner les problèmes inhérents à cette démocratie, il convient d'abord de rappeler cette pensée de Jean-Jacques Rousseau: "Il n'a jamais existé de véritable démocratie, et il n'en existera jamais" 2. L'auteur du Contrat social ne prend pas à contre-pied la démocratie, mais il a souligné seulement les limites d'un tel régime qui vient se substituer aux régimes totalitaires. Toutefois, il est important de définir ce sésame au nom de quoi tout politicien ou ambassadeur de guerre s'exprimait.

A ce titre, l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis a été légitimée par la nécessité de démocratiser ce pays. Le même argument a servi également pour plonger la Libye dans l'anarchie et une guerre entre milices et missionnaires, sans oublier la guerre en Syrie. Cela pourrait bien montrer les artefacts de la démocratie. Pour Jacques Rancière, le mot "démocratie" veut dire ceci: "les formes juridico-politiques des constitutions et des lois étatiques ne reposent jamais sur une seule et même logique. Ce qu'on appelle 'démocratie représentative' et qu'il est plus exactement système parlementaire ou, comme Raymond Aron, 'régime constitutionnel pluraliste', est une forme mixte: une forme de fonctionnement de l'Etat, initialement fondée sur les privilèges des élites 'naturelles' et détournée peu à peu de sa fonction par les luttes démocratiques" 3.

Il ajoute quelques lignes après, dans son analyse des élections, que "le suffrage universel est une forme mixte, née de l'oligarchie, détournée par le combat démocratique et perpétuellement reconquise par l'oligarchie qui propose ses candidats et quelques fois ses décisions au choix du corps électoral" 4.

En Tunisie, le suffrage universel ne rejoint nullement ou presque l'exercice démocratique, incluant essentiellement la dimension délibérative, mais il compte à rebours élargir la sphère privée, ce qui s'oppose à un principe démocratique, à savoir la répartition égalitaire entre la sphère privée et la sphère publique. Le mot démocratie est construit avec les mots grecs demos, "peuple", et kratos, "pouvoir"; le terme formule une exigence assez simple: donner le pouvoir au peuple. Mais on est loin de cet idéal puisque dans les monarchies, c'est toujours une seule personne qui règne, tel est l'exemple du Maroc (Après Hassan II, c'est son fils Mohamed VI qui hérite le pouvoir), et dans une aristocratie ou une oligarchie, ce sont les "grands" qui gèrent l'affaire de la cité "vicieuse", ce qui est bien le cas du parlement Tunisien où les deux blocs dominants, c'est-à-dire le bloc du parti Nidaa Tounes (qui a connu un schisme) et le parti Ennahdha (qui prétend sortir de l'islam politique). Ces deux blocs sont formés par une élite exerçant des fonctions libérales (avocats, des femmes et des hommes d'affaires, des médecins, etc.). Cette majorité a proliféré ses propres intérêts et a servi une oligarchie. L'exemple le plus notoire est l'absence de volonté de réformer le système fiscal en Tunisie, et ce par l'imposition d'impôt sur les grandes fortunes et les grands revenus, ce qui instaurera la Justice - pierre d'angle d'un Etat qui se respecte.

Dans un autre débat, le corporatisme des avocats (le bâtonnier de l'ordre des avocats, Ameur Mehrzi a même rendu visite au "pasteur" Rached Ghanouchi pour trouver un compromis afin de retirer le projet de loi qui rendra plus transparente la cotisation des avocats), des médecins et des pharmaciens a confirmé encore une fois le pouvoir de l'oligarchie qui a certes une représentation au Parlement (le pouvoir législatif). Cela pourrait confirmer le constat de Jacques Rancière: "les sociétés, aujourd'hui comme hier, sont organisées par le jeu des oligarchies. Il n'y a pas à proprement parler de gouvernements démocratiques. Les gouvernements s'exercent toujours de la minorité sur la majorité. Le 'pouvoir du peuple' est donc nécessairement hétérotopique à la société inégalitaire comme au gouvernement oligarchique" 5.

Pour dire simple, les gouvernements ne sont plus représentatifs des sociétés qu'ils sont censés représenter. Les réponses qu'ils apportent ne sont pas pertinentes aux questions des sociétés, ce qui explique la crise, voire l'échec des gouvernements et de leurs politiques. Aussi, ce sont toujours les incompétents qui sont promus aux postes de décision pour, enfin, diriger les plus compétents. Après l'assassinat du leader politique Chokri Belaid, le gouvernement a été dissout. Le ministre de l'Intérieur Ali Lâarayedh, qui a permis l'invasion du terroriste Abou Yadh, l'attaque de l'Ambassade américaine et plusieurs crimes assez graves par son laxisme, a été promu chef du gouvernement. Cette classe politique actuelle est le pur produit des élections de l'ANC (2011) et du Parlement (2014). Après avoir mis en évidence les déficiences de la représentation démocratique, il va sans dire que ces problèmes ont certes des remèdes. Il suffit seulement de tracer et de suivre d'autres voies nouvelles. Le politicien d'aujourd'hui est certes contrarié et enfermé dans les carcans idéologiques et partisans de son parti politique, ce qui l'empêche de voir les parties invisibles et passe le plus souvent à côté de la réalité sociale. Il manque tout simplement d'imagination politique; son imaginaire est conditionné par des projections et des facteurs conjoncturels.

La "voie royale" de la démocratie

Je n'opposerai pas "démocratie représentative" et "démocratie directe", puisque la première est un oxymore alors que la seconde est un pléonasme. Je me contenterai du concept de "démocratie" qui suffit à lui-même et nous épargne tout l'apparat idéologique et le verbiage qui n'a aucun impact sur le social et qui ne contribue nullement à améliorer la condition humaine. Je ne parlerai ni de "démocratie islamique" qui refuse la laïcité (l'acception de Henri Peña-Ruiz me sied parfaitement) et qui s'apparente à une théocratie, ni de démocratie qui est le produit des Etats libéraux qui est à vrai dire une plotocratique, ni de démocratie qui légitime une race et une ethnie, ce qui est le cas d'Israël qui ne peut être qu'une ethnocratie qui étreint le droit international, je réfléchirai plutôt sur l'avenir de la démocratie à la lumière des transformations des sociétés et à la lumière de l'avancée des recherches pluridisciplinaires.

Je ferai intervenir d'ailleurs dans le débat ce qu'appelle Michel Foucault "le biopouvoir" qui vient se substituer à la notion du pouvoir classique où le souverain dispose du droit de la vie et de la mort de ses sujets. La théorie foucaldienne du pouvoir a permis de révolutionner la politique. En effet, "le biopouvoir" désigne pour Foucault un mode d'exercice spécifiquement moderne, qui apparaît au XVIIIe siècle lorsque la vie entre dans son champ d'application et appelle "des mécanismes de prise en charge hétérogènes aux mécanismes juridico-politiques du pouvoir souverain" 6.

Les droits de l'homme sont à ce titre-là un élément fondateur de la modernité politique au moment où la démocratie connaissait d'innombrables difficultés et semblait connaître une véritable crise. Selon Michel Foucault, "les déclarations des droits de l'homme [...] assurent l'exceptio de la vie dans le nouvel ordre étatique qui succède à l'écroulement de l'Ancien régime. Le fait que le 'sujet' se transforme à travers elles en 'citoyen' signifie que la naissance - c'est-à-dire la vie naturelle en tant que telle - devient ici pour la première fois [...] le porteur immédiat de la souveraineté" 7. Une autre idée développée par l'auteur de Contrôler et punir. Il s'agit de la vie qui est un élément de résistance, puisqu'elle échappe au contrôle de l'Etat. D'ailleurs, Foucault écrit: "dans l'état d'exception devenu la règle, la vie de l'homo sacer se renverse en une existence sur laquelle le pouvoir souverain ne semble plus avoir aucune prise" 8.

Je ne suis pas si certain que nos pseudo droit-de-l'hommistes aient compris l'importance des droits de l'Homme. J'ai entendu même un avocat et ancien co-fondateur du Mouvement de la Tendance Islamique dire dans une émission télévisée qu'il est contre les droits de l'homme. Son discours renvoie à cette conception classique du pouvoir souverain et qui caractérise d'ailleurs toute sa famille politique, à savoir Ennahdha. A ce sujet, maints essais permettent de réfléchir sur la déclaration des droits de l'Homme et qui permettent d'avoir une meilleure compréhension de ces Droits que je défends avec acharnement. Je mentionne pour approfondir la question les deux essais "Étrangers à nous-mêmes" 9 et "L'impérialisme" 10.

Une autre alternative qui conduirait à la voie royale de la démocratie. Il s'agit de la suggestion de Pierre Rosanvallon qui affirme: "je pense qu'il faut revenir à cette dimension figurative de la représentation. La littérature et les sciences peuvent y contribuer" 11. J'ai exploré cette voie en examinant le rapport entre droit et littérature. Il s'avère que le roman comme le théâtre offrait une fable démocratique. Je ne m'adonnerai pas à une démonstration, puisque ce n'est pas particulièrement l'objet de cet article. Je me contenterai toutefois de citer l'ouvrage de Nelly Wolf: Le roman de la démocratie.

L'une des thèses de cet essai est la similitude entre les modalités de la démocratie au sens politico-juridique, notamment le contrat social et l'incarnation des règles de contrat dans une œuvre littéraire (pacte autobiographique, contrat de lecture...). Ce regard multiple est d'autant plus important qu'il permet de saisir la complexité du réel, par opposition au regard réductionniste qui est l'apanage de la critique politique simpliste auquel les médias, certes facteur de médiocrité inadmissible, offrent plus d'espace qu'à cette critique savante et spécialisé qui est adepte de la méthode développée par le penseur Edgar Morin dans son livre Introduction à la science complexe.

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  1. Yadh ben Achour (interviewé par Adam Galou), « La Tunisie : l'âge de raison de la révolution ? », Philosophie Magazine (décembre 2016- janvier 2017), n°105, p. 40-43.
  2. Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Livre III, « De la démocratie », Editions sociales, 1971, p. 128.
  3. Jacques Rancière, La haine de la démocratie, La Fabrique Editions, 2005, p. 61.
  4. Ibid.
  5. Ibid., p. 58-59.
  6. Katia Genel, « Le biopouvoir chez Foucault et Agamben », Methodos [En ligne], 4 | 2004, mis en ligne le 09 avril 2004, consulté le 09 janvier 2017. URL : http://methodos.revues.org/131 ; DOI: 10.4000/methodos.131
  7. Michel Foucault, Histoire de la sexualité I. La volonté de savoir, Paris, Gallimard, Coll. « Tel », 1976, p. 139.
  8. Ibid., p. 166.
  9. Julia Kristeva, Etrangers à nous-mêmes, Paris, Fayard, 1988.
  10. Hannah Arendt, L'impérialisme. Les origines du totalitarisme, Fayard, Point Essais, 2010.
  11. Pierre Rosanvallon (interviewé par Martin Legros), « (Dé)libérons-nous !», Philosophie Magazine (novembre 2016), n°104, p. 50-53.
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