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Quelques réflexions sur la visite d'Emmanuel Macron en Tunisie

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MACRON CAID ESSEBSI
Yassine Gaidi/Anadolu Agency/Getty Images
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Personne ne peut contester le fait que la visite du Président français Emmanuel Macron s'inscrive dans le cadre de la politique de réaffirmation de la présence française en Tunisie qui s'est affaiblie après la chute du régime dictatorial de Zine El Abidine Ben Ali. Qui n'a pas suivi le discours de la garde des Sceaux, MAM (Michèle Alliot-Marie), dans lequel elle avait appelé à soutenir le régime dont la chute était imminente? Depuis, les liens entre la France et la Tunisie sont devenus moins forts qu'auparavant (que ce soit sous Nicolas Sarkozy ou sous François Hollande).

Je me rappelle d'ailleurs l'initiative française pour soutenir la démocratie "naissante" à travers des fonds (un million d'euros de subvention, ce qui représente une somme dérisoire) alloués à la société civile à laquelle les décideurs français, notamment l'ancien ambassadeur Boris Boillon (qui fut condamné pour blanchiment et fraude fiscale), ont demandé de réfléchir sur quatre problématiques (la démocratie participative, la micro-économie, l'écologie et les droits de la femme).

Cependant, cette démarche n'a pas été très efficace, surtout que les Américains et les Allemands étaient plus mobilisés et avaient pu intégrer le tissu associatif. Toutefois, sur le plan économique, les échanges tuniso-français sont importants si l'on observe le nombre d'entreprises françaises localisées en Tunisie, ainsi que le taux d'exportation en hausse en destination de la France qui a toujours trouvé ses intérêts en cette terre de la Méditerranée en dépit de tous les changements géostratégiques survenus dans toute la région suite au "printemps arabe".

Aujourd'hui, Macron - qui était invité par le président tunisien BCE après la classification de la Tunisie dans la liste des paradis fiscaux - veut réaffirmer la présence française qui a perdu de son rayonnement depuis 2011, et ce par la création d'alliances françaises dont l'objectif est de faire rayonner la langue et la culture françaises à l'extérieur de la France et d'un campus (Université franco-tunisienne de l'Afrique et de la Méditerranée). D'ailleurs, je me demande si cette université est ouverte aux Tunisiens ou à tous les ressortissants des autres pays africains. Si cette université a un rayonnement sur toute l'Afrique, je pense que c'est pour réduire le flux d'immigration et surtout des étudiants qui souhaitent faire des études en France.

Je crois que la formule de Jean de La Fontaine dans la fable Le loup et l'agneau est valable pour le cas de la France: "la raison du plus fort est toujours la meilleure". En effet, les rapports de force entre la Tunisie et la France sont très disproportionnés, ce qui fait que la première soit incapable de négocier égal à égal, fasse par conséquent des concessions et se contente du peu qui apportera toute la satisfaction, bien que l'aide financière française soit très minime par rapport à l'offre de la Tunisie en terme du marché dédié à la France.

En ce qui concerne les écoles et lycées privés en Tunisie, j'ai remarqué que certaines écoles exigent des frais de scolarité exorbitants sans que la qualité de l'enseignement soit au rendez-vous. En réalité, il y a bien des problèmes dans ces centres de langue sous la tutelle de l'Institut Français de Tunisie. Juste une question à poser à nos dirigeants: que compteriez-vous faire pour améliorer l'enseignement de la langue française dans les établissements publics? Aussi quelle stratégie avez-vous mis en place pour favoriser l'apprentissage des langues (y compris la langue arabe qui est aussi une langue seconde pour le Tunisien)?

La Tunisie accueillera le sommet de la Francophonie en 2020, et Macron l'a approuvé lors de sa visite. Je n'ai pas une grande idée sur les enjeux de ce sommet, mais en écoutant Macron s'exprimer sur le rôle de la francophonie dans l'économie, j'ai fait quelques recherches sur la présence de la langue française dans le monde. Cette langue est la 5ème langue la plus parlée sur la planète en fonction du nombre de locuteurs francophones. Je me suis référé au site de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) qui regroupe 84 États ou gouvernements dont 4 membres associés et 26 observateurs. On apprend d'ailleurs qu'il existe 900 millions de locuteurs, c'est-à-dire 14 % de la population mondiale. Or, le chinois (le mandarin) est la langue qui est en tête du classement avec un milliard quatre cents locuteurs, puis nous retrouvons l'anglais dont le nombre de locuteurs dépasse le milliard. Je signale que je n'ai pas pris en considération le statut des langues (langue officielle, langue parlée, langue de culture, langue d'apprentissage).

Toutefois, j'ai un reproche à faire à l'égard de cette insistance sur la francophonie qui a certes son importance dans le monde (selon les statistiques). Il y a un argument que j'entends souvent se répéter et qui est devenu un argument d'autorité. La langue de la recherche et de l'économie est la langue anglaise. Détrompez-vous et abandonnez vos illusions, puisque les chiffres ne mettent pas en tête du classement l'anglais, mais plutôt le mandarin (le chinois). Vous dites que les articles scientifiques les plus récents sont en langue anglaise, c'est vrai, mais il y a des recherches qui sont faites en d'autres langues.

Quelle leçon peut-on en tirer? Il faut désormais apprendre plus qu'une langue à l'ère de la mondialisation et de l'économie néo-libérale. La compétence la plus demandée est le plurilinguisme. Être polyglotte aujourd'hui, c'est être intégré(e) dans l'économie mondiale. Pour le cas de la Tunisie qui a une tradition dans l'éducation, le défi, dans le cadre de l'apprentissage, est de maîtriser quatre langues (l'arabe, le français, l'anglais et le chinois). Cela permet de s'ouvrir sur le monde de la recherche, de l'emploi...

Quant à mon reproche à l'égard de la francophonie, c'est celui de faire de cette francophonie une institution, c'est-à-dire une francophonie institutionnelle comme le prévoit la France. Je ne peux ne pas penser à la visite de Macron aux pays africains, en l'occurrence le Sénégal. Toujours le même mot clé lors de toutes les visites: la jeunesse (Je pense d'ailleurs à Péguy!). Je crois qu'il y a un grand malentendu sur la conception de la francophonie, comme le montre l'écrivain Alain Mabanckou qui a adressé une lettre ouverte au Président français Emanuel Macron, rappelant les enjeux de la francophonie. Je vous invite par ailleurs à lire cette lettre dont je retiens cette phrase qui met en relief le rapport Nord-Sud: "la Francophonie est malheureusement encore perçue comme la continuation de la politique étrangère de la France dans ses anciennes colonies".

Un dernier point: le Président français insiste sur le partenariat entre la Tunisie et la France dans le domaine scientifique. Je ne nie pas la contribution française à travers les bourses octroyées bien que le nombre des bourses soit moins important que celui alloué par d'autres pays comme le Canada. J'attire l'attention que le terme partenariat n'est pas tout à fait pertinent vu que le rapport de force entre la Tunisie et la France est inégal. Cela se traduit par le dispositif mis en place par la France dans le cadre de sa politique d'immigration et des conditions de déplacement entre les deux pays. En réalité, le Tunisien se fait complètement dépouiller avant même de mettre les pieds sur le territoire français. Il lui est demandé de payer les frais de TLS (75 dinars tunisiens/25 euros) et les frais de visa (195 dinars tunisiens/65 euros), sans compter les frais de déplacement s'il vient d'une autre région de la Tunisie. Les frais de TLS et de l'étude de dossier visa ne sont pas remboursables en cas de refus du visa. S'ajoutent à cela les conditions humiliantes dans ce centre de sous-traitance qu'est TLS contact. La question de la libre circulation se pose, et en ce sens j'étais très sensible au commentaire de mon amie Hanen Allouch qui est docteure ès lettres françaises et qui poursuit ses recherches au Canada. Elle proclame son statut de citoyenne du monde. Je me suis permis, après avoir demandé son autorisation, de publier son commentaire:

J'apprécie toutes tes analyses, et j'enchaîne sur le dernier point relatif à la libre circulation qui reste un mythe pour nous autres africains et qui s'exerce dans un sens et pas dans l'autre, bien entendu selon la répartition des richesses dans le monde. C'est tout de même une honte que de nous traiter comme des suspects à chaque fois qu'on a envie d'aller en zone Schengen, y compris pour une très courte durée, alors que les citoyens des pays qui nous imposent toutes ces humiliations n'ont qu'à acheter un billet d'avion à la dernière minute pour venir séjourner en Tunisie sans que personne ne leur demande des comptes à rendre. En tant que francophones, et en tant qu'enseignants de français, le minimum serait de nous faciliter les choses en accordant des visas de dix ans, comme les accordent généreusement les États-Unis. Et oui, un enseignant de français qui parle un anglais approximatif et qui demande un visa d'une semaine pour aller aux États-Unis se voit accorder un visa valide pendant 10 ans alors que pour aller passer 5 jours en France il est obligé de préparer un nouveau dossier à chaque fois en fournissant une sorte d'enquête préalable sur le lieu, la durée et les motifs de son séjour et en déboursant de nouveaux frais de dossier. Et ce reproche est valable pour toutes les régions francophones du monde développé qui ne font rien pour préserver la culture et la langue qu'ils ont en commun avec les francophones africains repoussés par les politiques étrangères d'immigration dites sélectives et qui ne font que remplir ces pays d'anglophones, tout en se lamentant sur le sort de la langue française. J'aurais aimé voir dans cette visite une occasion pour prendre des mesures plus acceptables pour les francophiles qui servent la cause de la langue française dans le monde, surtout du côté de la libre circulation. Nous aimons la France, nous enseignons sa langue, sa littérature et sa civilisation, nous suivons son actualité, nous connaissons par coeur son histoire et sa culture, et nous sommes engagés politiquement et émotionnellement à chaque fois que ce pays court un risque sécuritaire, mais nous n'avons pas le droit d'y séjourner librement. C'est indigne du pays des Droits de l'Homme. Sinon, je trouve que cette visite est très positive pour le secteur touristique (la saison s'en vient), surtout qu'elle avait prouvé que la Tunisie était un pays sécuritaire où un président européen se jette dans un énième bain de foule en plein centre ville, pendant plusieurs heures, sans ressentir le moindre danger. C'est un message on ne peut plus convainquant concernant la question sécuritaire et qui va donc attirer touristes et investisseurs et rassurer les amis de la Tunisie sur les conditions de leurs futurs séjours. J'ajouterai que ce que j'avais le plus apprécié c'est le discours de Macron qui a vraiment montré qu'il a compris l'histoire et la réalité sociale et qui s'est montré un grand ami de la Tunisie de manière très intelligente et en toute lucidité dans l'analyse de la situation globale du pays. On aimerait voir se concrétiser son regard par des démarches réelles qui concernent la libre circulation des intellectuels Tunisiens francophones car en nous faisant circuler librement, on facile aussi la circulation des idées entre les deux rives de la méditerranée.

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