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Le Tango de la déesse des dunes: L'écriture aux confins des arts

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I - Trois visions critiques

Les théoriciens conçoivent la littérature selon trois visons qui nécessitent chacune des outils d'analyse appropriés.

La première vision - qui est d'ailleurs la plus courante chez les universitaires - consiste à mettre en application les théories qui sont le plus souvent cloisonnées pour mettre en relief l'esthétique d'une telle ou telle œuvre. En effet, les études d'un corpus littéraire français ou francophone sont dans la plupart des cas structuralistes. Il est des approches linguistiques (particulièrement les travaux de Dominique Maingueneau), stylistiques (la stylistique structurale de Michael Riffaterre et d'autres), sans oublier l'approche poétique (la narratologie de Genette par exemple) dans presque toutes les études (thèses, articles, ouvrages...). Jacques Derrida dans son livre L'écriture et la différence explique cette tendance par l'incapacité à appréhender la spécificité d'une œuvre:

"La forme fascine quand on n'a plus la force de comprendre la force en son dedans. C'est-à-dire de créer. C'est pourquoi la critique littéraire est structuraliste à tout âge, par essence et destinée" (Jacques Derrida, L'écriture et la différence, Paris, Seuil, coll. "Tel Quel", 1967, p. 11)

La deuxième vision stipule qu'il faut faire intervenir des disciplines scientifiques et d'autres qui touchent aux nouvelles technologies. De la sorte, les frontières qui furent très peu poreuses permettraient sitôt un peu plus de circulation entre des disciplines si différentes qu'elles soient. En réalité, les recherches scientifiques dans le champ littéraire connaissent désormais un renouvellement et une sorte d'expansion théorique pour répondre aux accusations qui portent sur l'utilité de la littérature en ce vingt-et-unième siècle, lequel est jalonné par un renversement de valeurs dû à la crise du sens, l'évolution scientifique et technologique et la dominance du modèle économique néo-libéral. Par conséquent, un nouveau discours critique a vu le jour à partir des années quatre-vingts du siècle dernier afin de montrer l'importance de la littérature et sa capacité à transformer le monde. Les chercheurs en droit se penchent, à cet effet, sur la littérature dans la perspective de pouvoir améliorer les lois. Les sociologues, les économistes, les biologistes et d'autres se sont inscrits dans une réflexion pluridisciplinaire dans l'intention de cerner la complexité du monde. Une pensée complexe, pour renvoyer à Edgar Morin, devient par conséquent une exigence.

La troisième vision est différente dans la mesure où elle conçoit une œuvre littéraire d'abord et avant toute chose comme une œuvre d'art. Cette vision n'exige pas forcément un travail sur la structure du roman, mais plutôt un rapprochement possible des autres arts. Métaphoriquement, l'œuvre littéraire se transforme en agora où se rencontrent les muses (Terpsichore qui incarne la poésie lyrique et la danse; Euterpe qui est la muse de la musique...). La relation entre littérature et arts (certains critiques désignent cette esthétique par le terme "hybridation") est certes un trait de la modernité qui montre la fusion des arts; cette esthétique avait existé depuis longtemps. En réalité, la relation entre littérature et peinture avait bien été présente depuis des siècles, laquelle fut traduite par cette formule: ut pictura poesis dont l'origine remonte au poète Horace qui avait inventé ce vers voulant dire "la poésie est comme la peinture" ou "il en va de la poésie comme de la peinture". Pour synthétiser, cette théorie énonce qu'il y a de la peinture dans le texte, soit sous forme d'un discours sur l'art pictural ou une imitation (mimesis) des techniques picturales, c'est-à-dire l'usage de l'ekphrasis (figure de style). Il est aussi possible de parler de la relation entre architecture et littérature, littérature et musique, et également littérature et danse. La coexistence de plusieurs formes artistiques dans un roman est possible, ce qui permet au demeurant d'établir une communication interdisciplinaire. Par ailleurs, la nouvelle critique use du concept d'interartialité qui fait partie d'un grand ensemble qu'est l'intermédialité.

II- L'œuvre et l'intermédialité

Avant d'évoquer l'intermédialité dans Le tango de la déesse des dunes de Wafa Ghorbel (La Maison Tunisienne du Livre, 2017), il convient de définir ce concept. Dans un article qui porte sur l'importance de l'intermédialité en tant qu'approche permettant l'exploration du potentiel artistique d'une œuvre francophone, Robert Fotsing Mangoua écrit que cette approche "considère tout processus de production de sens comme système d'emprunts infinis à d'autres médias. Sous ce rapport, l'écriture littéraire consiste en une mise en relation, à l'intérieur du texte, de médias antérieurs et/ou contemporains" (Robert Fotsing Mangoua, "De l'intermédialité comme approche féconde du texte francophone", Synergies Afrique des Grands Lacs n°3 - 2014, p. 129).

Pour le cas du Tango de la déesse des dunes, il est indéniable que cette œuvre favorise l'interartialité - qui est un sous-ensemble de l'intermédialité -, étant au carrefour, au moins, de deux arts, à savoir la danse et la musique. Ces deux disciplines sont toutefois très similaires. Elles sont représentées par deux sœurs jumelles, notamment Terpsichore et Euterpe dans la mythologie grecque.

•Le titre du roman

Le premier élément d'intermédialité est le titre du roman. Il s'agit bel et bien d'une métaphore qui est assez problématique: s'intéresser au titre pourrait offrir désormais quelques pistes de réflexion. Pourquoi le tango spécifiquement? Le tango est une danse originaire de l'Amérique latine, et plus précisément de l'Argentine. Ce pays est évoqué entre autres dans la troisième lettre. Dans L'été argentin, le narrateur raconte les circonstances de son voyage à Buenos Aires après avoir décroché une bourse pour poursuivre ses études.

Le postulat avancé est que le titre du roman est un titre mimétique. L'écriture mimétique est l'une des modalités de l'intermédialité qui englobe l'intertexualité dont les formes sont l'imitation, le pastiche, la parodie. L'intertextualité est théorisée par Julia Kristeva dans La révolution du langage poétique (Seuil, coll. "points essais", 1985.), puis développée par Gérard Genette dans Palimpsestes. La littérature au second degré (Seuil, coll. "Points essais", 1992).

La composition du roman, renfermant trois lettres rédigées par un homme, est une réponse supposée aux trois lettres du roman Le Jasmin noir (La Maison Tunisienne du Livre, 2016). Ce dernier est composé, lui aussi, de trois lettres écrites par une femme. La mention "suite indépendante du Jasmin noir" dans Le tango de la déesse des dunes indique le dialogue entre les deux romans. L'hypothèse émise par rapport au titre est que Le Tango établirait une relation avec la structure du roman. Il serait très difficile de confirmer si cette stratégie était sciemment voulue et réfléchie par la romancière Wafa Ghorbel.

Seulement, le titre nous met face à une ambigüité, puisqu'il est difficile de savoir si le tango dans le titre désigne la musique, la danse ou bien les deux. L'essentiel est que la danse suit la musique. Il est à noter qu'il n'existe pas un seul tango, mais plutôt une variété de tangos argentins. Aussi les effets du tango sont-ils le plus souvent variables. La richesse et la particularité des tangos argentins ne peuvent se résumer à la seule organisation rythmique et harmonique. Une des premières particularités est que la mélodie ne suit pas en permanence la pulsation rythmique, généralement marquée par la basse. Pour simplifier, on dira que la mélodie "ralentit" ou "accélère" par rapport au rythme de base. Le danseur du tango suit le rythme de la musique en fonction des temps. Si le temps est faible, le danseur effectue des pas de 1 à 2. Dans le cas d'une mesure à quatre temps, on parlera plutôt de marche sur les temps forts (le 1 et le 3), ou marcher "à la blanche". Les trois lettres dans le roman correspondent métaphoriquement au rythme fort de la danse.

D'autres éléments sont communiqués à partir du titre. Assurément, le titre renvoie à deux cultures différentes et convoque deux espaces géographiquement éloignés. Le tango donne les couleurs locales de l'Argentine, alors que les dunes sont une constituante de l'imaginaire oriental ; la déesse des dunes renvoie au Sahara, au monde sudiste, au nomadisme et à la danse orientale, c'est pourquoi le roman ne manque pas de scènes de danse orientale. Cet orientalisme fait penser à la princesse Shéhérazade et les Mille et une nuits. Le titre est programmatique, puisqu'il érige un pont civilisationnel entre trois continents : L'Afrique (La Tunisie), l'Europe (La France) et l'Amérique (L'Argentine).

• L'épitexte du roman

Le roman est divisé en trois parties (trois lettres), et chaque partie est composée de fragments qui portent chacun un titre significatif. La plupart des intertitres sont empruntés au monde de la musique, en l'occurrence à des titres de chansons célèbres. Dans la première lettre, les références à la musique sont nombreuses : Improvisations qui est une technique propre à la musique jazz, Inta omri, Amal hayèti (deuxième lettre) qui sont les titres de deux chansons célèbres de la diva égyptienne Om Kalthoum. Pareillement, le titre de la deuxième partie de la première lettre, Changing places, est aussi le titre d'un album du pianiste et compositeur norvégien Tord Gustavsen. Home, le titre de la quinzième partie de la première lettre est aussi un morceau du pianiste et compositeur de jazz français Michel Petrucciani. Cette blessure d'où tu viens, titre d'une chanson de Léo Ferré est également le titre de l'avant-dernière partie de la troisième lettre).

La musique est donc omniprésente dans le roman, et ce choix délibéré ne peut que confirmer l'attachement qu'éprouve la romancière - étant elle-même artiste multi-talents: chanteuse, parolière et traductrice de paroles - à la musique. Hormis l'écriture qui devient musique, nous avons affaire à de véritables citations musicales, et à des extraits de chansons, comme c'est le cas des paroles de la chanson Medianoche aquí qui sont citées dans Midi ici?, qui fait partie de la première lettre.

Le texte est également un hypermédia dans la mesure où un lien allusif se tisse entre écriture et médias, en l'occurrence le cinéma. D'ailleurs, deux titres renvoient au septième art. Le premier titre est Jeu d'enfants où le narrateur évoque un drame familial (la mort de son frère). Ce titre ferait peut-être allusion au film français portant le même titre : Jeux d'enfants, réalisé par Yann Samuell. Les deux personnages du film sont interprétés par Marion Cotillard (Sophie Kowalski) et Guillaume Canet (Julien Antoine Janvier). Les deux héros du film sont attachés par un amour infaillible, tout comme les personnages du Tango. Un deuxième titre interpelle le lecteur, à savoir The last tango in Paris (la troisième lettre) qui est aussi le titre d'un film dramatique sorti en 1972, où l'amour se mêle à la tragédie (le suicide et le meurtre). En revanche, le fragment du récit ne semble établir aucun rapport avec le film. Peut-être, il existerait un fil d'Ariane qui fournirait une explication à ce choix.

•Intermédialité et idéologie

Notre analyse ne prétend pas être exhaustive, puisque cet article s'adresse à tout lecteur, qu'il soit lecteur lambda ou chercheur en littérature. L'intérêt était porté subséquemment à la communication qu'établit une œuvre littéraire avec d'autres médiums (arts et médias). Les présences médiatiques (notamment des arts) peuvent véhiculer un regard de l'auteure sur elle-même dans une sorte de biographie oblique ou une vision particulière du monde.

En effet, l'intermédialité peut révéler, que l'auteure en ait conscience ou pas, des informations très personnelles sur ses préférences ou ses aversions littéraires ou artistiques, en tout cas pour tels ou tels médias plus généralement. Le tango de la déesse des dunes renseigne le lecteur sur les préférences musicales de son auteure, surtout pour la chanson française et orientale, sans oublier l'univers culturel latino-américain. Aussi l'œuvre permet-elle d'inviter le lecteur à l'univers littéraire de l'écrivaine dont les sources d'inspiration sont Georges Bataille, Marguerite Duras, etc. L'écriture nourrie par les arts pourrait faire l'objet d'une étude approfondie dans une perspective où la notion d'intermédialité sera lise en valeur.

Pour le critique littéraire, cette démarche passe par trois phases allant du repérage et l'identification des médias à la description de leur mode d'émergence et leur influence sur le texte d'accueil, puis à l'analyse de leur impact sur la signification de l'ensemble de l'œuvre. La lecture du roman est du fait comparable à une écoute jouissive des musiques préférées de l'auteure disséminées dans le texte, à une relecture d'un palimpseste et à une visualisation de scènes de films phares.

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