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Écrire, c'est lever toutes les censures (partie 1)

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CENSORSHIP
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En préparant cet article, j'ai beau cherché des citations qui conviennent à mon propos sur la censure, et j'ai pensé immédiatement à cette phrase de Roland Barthes prononcée lors de sa leçon inaugurale au Collège de France en 1977: "La langue, comme performance de tout langage, n'est ni réactionnaire ni progressiste ; elle est tout simplement fasciste ; car le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire" (Roland Barthes, Leçon. Leçon inaugurale de la chaire de sémiologie littéraire du Collège de France prononcée le 7 janvier 1977, Paris: Seuil, 1978, p. 14).

Cette réflexion, bien qu'elle ne prenne pas en considération les présupposés de la philosophie occidentale qui associe, depuis l'antiquité grecque, l'exercice de la parole - comme performance - à celui de la raison et de la liberté, elle a néanmoins le mérite de se placer à l'antipode de la censure, puisque la langue se met constamment du côté du dire obligé selon la déclaration de Barthes qui reviendra par la suite sur ce propos radical.

Écrire sur la censure n'est pas toutefois un sujet qui marquerait une originalité, mais il acquiert toute son importance et son rôle de dénonciateur et d'éveilleur de conscience dans un contexte bien déterminé. En réalité, la censure a existé depuis les siècles passés. Il suffit seulement de visiter l'histoire du mot "censure" pour se rendre compte que ce mot existait depuis le quatorzième siècle, mais son exercice datait bien avant l'apparition du mot. En effet, la censure veut dire en 1387: "mesure disciplinaire prise par l'Église contre un de ses membres".

On peut lire dans les Provinciales de Blaise Pascal cette définition: "condamnation (d'une doctrine, d'un texte ou d'une œuvre ...) prononcée par l'Église". Quant à Du Bellay, il pense que la censure est l' "action de critiquer les œuvres, les paroles ou la conduite de quelqu'un". Cette dernière me semble euphémisée et qui, d'une certaine manière, donne la légitimité au fait d'examiner les actions et les productions littéraires. Mon intérêt est porté d'avantage aux deux premières acceptions qui, sans aucun doute, reconnaissent le censeur, c'est-à-dire l'autorité de l'église qui est dissoute dans le pouvoir politique, surtout à l'époque classique, et qui continue à faire bon ménage dans les régimes politiques à l'ère moderne.

Le discours religieux s'appuie généralement sur deux vieilles béquilles si redoutables, à savoir la morale et les mœurs. Ces deux sœurs jumelles, au visage sympathique mais laid, interviennent à chaque fois que la liberté, à l'élan souple et au regard perçant, s'invite, fraîche comme un gardon, dans leur cour ou leur jardin. Les deux sœurs jumelles sont "la cause" pour emprunter une notion de Philippe Sollers qui écrit: "Notre naissance a lieu nécessairement dans une culture, et cette culture, dont le rôle est de nous contraindre et nous faire servir à ses vues, est entièrement fondée sur la notion de cause. Nous sommes forcés d'admettre comme extérieur à nous, comme juge, mesure, garantie, identité suprême, paternité, vérité, ÊTRE, Dieu enfin sous toutes ses formes, une cause qui nous est inculquée par l'éducation et la peur» (Philippe Sollers, L'écriture et l'expérience des limites, Paris, Seuil, 1968, p. 50).

En Tunisie, malgré le semblant des lois libertaires, la censure l'emporte, et apparaît comme un ver qui gâte le beau fruit de saison. Le pouvoir en place répond qu'elle autorise la liberté d'expression, les libertés individuelles et qu'il a même permis la liberté de conscience. Soit!

En ce qui concerne la liberté d'expression, elle ne doit pas être une parole vaine ni une causerie de minuit, mais elle doit être un pouvoir de propositions et de suggestions, et plus encore un moyen d'instruire et de développer les consciences. Nous sommes face à maintes chaînes télévisées accessibles au public, maints journaux en vente dans les kiosques et à des centaines de sites d'information sur internet et sur les réseaux sociaux, sans pouvoir pour autant nous instruire, puisque la plupart de ces médias cultivent l'ignorance et prolifèrent la médiocrité, ce qui occulte la raison d'être d'un média qui œuvre à consolider la démocratie. C'est là encore une forme de censure joliment édulcorée. J'évoque Voltaire, qui n'était pas seulement un philosophe et un conteur, mais également un épistolier de génie et un journaliste de talent. Son appel "soutenons la liberté de la presse, c'est la base de toutes les autres libertés, c'est par là qu'on s'éclaire mutuellement" ne venait pas d'outre-tombe, parce que Voltaire vivait en chaque journaliste libre.

Nous le ressentons tous, et ô combien nous avons besoin des idées de l'auteur du Dictionnaire philosophique. Il ajoute encore dans ses Correspondances : "Le droit de dire et d'imprimer ce que nous pensons est le droit de tout homme libre, dont on ne saurait le priver sans exercer la tyrannie la plus odieuse". Cet abominable pêché qui est la censure est constamment liée iconographiquement à l'idée de privation qui renvoie à cette image d'un individu dont les yeux sont bandés, à l'idée de coupure dont les ciseaux sont la parfaite représentation, à l'idée d'homicide dont le dessin d'un crayon brisé ou d'une main mutilée est le symbole, ou le fameux "404 error" sur le réseau internet dont les Tunisiens avaient beau souffert sous l'Ancien Régime.

Les libertés individuelles sont le gros problème dans les pays majoritairement musulmans, comme la Tunisie dont la législateur considère encore tabous les relations sexuelles, enfin la sexualité. Le pouvoir se sert encore d'un langage en crise et en décalage avec la réalité. Il est important de préciser qu'aucune loi n'empêcher un citoyen d'établir des relations sexuelles, et je trouve honteux d'en parler à l'époque où nous sommes. Je me réfère à l'article Sexualité en Tunisie : Les jeunes, entre convenances et transgression, où l'auteure évoque les lois liberticides de l'État: "Quant aux rapports sexuels hors mariage, ils ne sont pas mentionnés à proprement parler mais deviennent pénalisables dès lors que les juges recourent à l'article 226 bis du Code pénal, qui punit 'de 6 mois d'emprisonnement et d'une amende de 1000 dinars quiconque porte publiquement atteinte aux bonnes mœurs ou à la morale publique par le geste ou la parole ou gêne intentionnellement autrui d'une façon qui porte atteinte à la pudeur' ".

Hormis le discours qui renvoie à cette idée du respect des mœurs et la morale publique, laquelle, je précise, a une connotation religieuse, il existe une volonté de normaliser la sexualité et l'organiser pour qu'elle n'échappe pas à son contrôle. Il s'agit à vrai dire d'une forme de puritanisme moderne qui condamne le plaisir et l'assujettit, en réduisant ainsi la sexualité à la reproduction (la famille). Désormais, toute sexualité qui ne pourrait être inscrite dans les circuits de la production ou du profit est considérée comme "illégitime", et est renvoyée aux maisons closes (prostitution) ou à la psychiatrie (maisons de santé). C'est l'ère du sexe unique et à sens unique. La loi identifie la sexualité reproductrice à la normalité. Le modèle fait valoir la norme, et réduit, tout ce qui n'entre pas dans le normal, au silence. En effet, "le puritanisme moderne aurait imposé son triple décret d'interdiction, d'inexistence et de mutisme" (Michel Foucault, Histoire de la sexualité I. La volonté de savoir, coll. "Tel", Paris, Gallimard, 1976, p.11).

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