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Tintin au Maroc ou Martin Weill et l'affaire des homosexuels de Beni Mellal

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MARTIN WEILL MAROC
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POLÉMIQUE - À Beni Mellal, un couple homosexuel s'est fait violemment lyncher. Le 25 mars 2016, une vidéo de "l'exploit" est publiée sur internet: on y voit les agresseurs insulter et frapper le couple avant de les traîner, le corps et le visage tuméfiés, couverts de sang, hors de leur logement. L'une des victimes a écopé de quatre mois de prison ferme tandis qu'un des agresseurs est condamné à deux mois avec sursis. Triste histoire.

Les images, d'une rare violence, ont fait jusque là couler beaucoup d'encre. Mais ce qu'elles nous disent, ce qu'elles nous rappellent, c'est qu'au delà de l'homophobie avérée, ordinaire, explicite, revendiquée, clamée et presque "normale", nous vivons dans une société où les individus pensent et croient intimement pouvoir faire et servir la Justice avec leurs propres mains et leurs propres mots.

Après les "jeunes filles d'Inzegane", le "travesti de Fès", c'est au tour des "homos de Beni Mellal". Avec la violence et l'extrême gravité de ces actes, la façon quasi hollywoodienne dont on en parle ("Tu n'as pas vu la vidéo des homos qui se font tabasser??!! Je dois te la montrer!!", comme s'il s'agissait du dernier film en vogue) et la vague d'entertainment qu'ils suscitent, on en viendrait presque à se demander si notre société ne souffrirait-elle pas d'un mal intérieur, profond qui, à l'instar des évènements - tragiques, eux aussi - des supporters du Raja de Casablanca, la plongerait dans un tourbillon de violence autodestructrice.

Aujourd'hui, il y a des gens, des Marocaines, des Marocains qui sont comme vous et moi; des gens que l'on peut croiser dans la rue, dans le bus, ou même chez nous, qui pensent avoir le droit et la légitimité de faire leur propre justice; pire, qui pensent que deux filles en jupe méritent de se faire insulter et frapper, qu'un individu, sous prétexte qu'il est habillé de telle ou telle façon mérite de se faire humilier ou que des homosexuels méritent de se faire lyncher; simplement parce qu'ils sont homosexuels.

Et bien mes chers concitoyens, c'est contre ceux-ci que nous devrions nous soulever! Arrêtons de nous improviser policier des mœurs. Arrêtons de vouloir "rendre" justice, puisque nous ne rendons rien à personne. Arrêtons de vouloir imposer à autrui notre vision des choses. Et c'est sur ce dernier point que je voudrais m'arrêter un instant.

Le 1er avril dernier, l'équipe du "Petit Journal", émission française d'infotainment diffusée sur Canal +, part au Maroc pour enquêter. À sa tête, Martin Weill. Le "Monsieur International" de Canal +, qui a sillonné le monde, analysé les guerres, les conflits, les mouvements sociaux, crises économiques aux Etats-Unis, en Ukraine, en Chine, au Canada, en Égypte et au Pérou (et j'en passe!) se rend donc pour le Maroc afin de mener à bien sa mission de reporter.

Une fois arrivée, l'équipe du "Petit Journal" interviewe à Rabat des citoyens, homosexuels, qui acceptent de se confier à eux. Ils se rendent ensuite à Beni Mellal, dans le quartier où a eu lieu l'agression. Là, ils sont très vite interpellés par les autorités locales qui les empêchent de poursuivre leur reportage sous prétexte qu'ils n'ont pas d'autorisation du ministère de la Communication. Après plusieurs heures passées entre commissariats, préfectures et aéroports, toute l'équipe rentre à Paris.

Je ne serai pas de mauvaise foi: il est vrai (et est-il besoin de le rappeler) qu'être homosexuel au Maroc - ainsi que dans plusieurs autres pays arabes - doit être horriblement difficile. J'ose à peine imaginer ce que cela peut faire d'avoir constamment besoin de se cacher pour vivre. Se cacher de sa propre famille, se cacher de simples regards. J'ose à peine imaginer ce que peuvent être les insultes et les humiliations, quand elles ne sont pas fièrement (lâchement, devrais-je dire) exhibées sur Internet. J'ose à peine imaginer la solitude. J'ose à peine imaginer l'incompréhension.

Mais je m'égare. De retour à Paris, Martin Weill raconte son périple sur le plateau du "Petit Journal". Nous avons alors droit à un florilège d'àpeuprisme, de méconnaissance du terrain et de condescendance qui rappelleraient presque le paternalisme colonial (et je pèse mes mots!)

Cher Martin, crois-tu sincèrement que notre société est immature à ce point? Penses-tu réellement que des homosexuels se font lyncher pour le simple plaisir des yeux? Et surtout, penses-tu vraiment avoir compris le problème? Le problème de l'homophobie (car il y a un problème de l'homophobie) au Maroc est malheureusement une des multiples, si ce n'est infinies, conditions d'une société conservatrice. Oui, le Maroc est un pays conservateur. Je ne le regrette pas, mais je n'en saute pas de joie non plus. L'homosexualité est mal vue, certes, au même titre que le concubinage ou l'avortement.

Pourquoi, à ton avis? Eh bien pour plusieurs raisons, mon cher Martin; et la première est religieuse. Pourquoi n'en as-tu pas parlé? Ah oui! Ça deviendrait trop compliqué et il faut faire court; alors on simplifie, on prend des raccourcis, on joue aux inquisiteurs en disant: "Oh lala! Ils sont homophobes, mais c'est mal!" et c'est tout.

Pourquoi ne pas avoir parlé des associations qui se sont mobilisées pour la libération de ces deux homosexuels? Pourquoi ne pas avoir évoqué la pétition, signée par plus de 68.000 personnes, pour l'abrogation de l'article 489 du code pénal? Comment penses-tu que ce reportage va résonner à l'oreille de tes concitoyens? Eh bien il ne va faire qu'alimenter les clichés réducteurs. Et comment penses-tu que ce reportage va résonner à l'oreille de mes concitoyens? Eh bien il ne va faire qu'alimenter les clichés réducteurs.

Sommes-nous condamnés à ça? Avoir une image simpliste l'un de l'autre: vous, nous prenant pour un peuple "incomplet", incapable de se gérer, et nous, vous prenant pour des Don Quichotte? Ce serait dommage, non? Pointer son doigt moralisateur vers la Tunisie, le Maroc, l'Ukraine ou la Chine sans évoquer le fond des problèmes traités ne fera que justifier l'image des "nombrilistes" que vous collent sur le dos les médias et les populations étrangères.

Malheureusement, le Maroc est loin d'être le seul sur ta liste. J'ai souvent vu et entendu - et avec beaucoup de regret - des approximations, des erreurs, des raccourcis essentialistes à l'égard d'un peuple ou d'un autre. Je trouve cela dommage. Pour nous deux. Amitiés.

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