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L'Irak face à son impossible reconstruction

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Alaa Al-Marjani / Reuters
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INTERNATIONAL - "N'oublions pas qu'après avoir gagné la guerre, il faut construire la paix. Et, ne nous voilons pas la face, cela sera long et difficile car il faudra préserver l'unité de l'Irak, rétablir de manière durable la stabilité dans un pays et une région durement affectés par l'intrusion de la force."

Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères français, le 14 février 2003, devant le conseil de sécurité de l'ONU.

L'invasion du Koweït par l'Irak, en 1990, conduit à la formation d'une coalition de trente-quatre États, soutenus par l'Organisation des Nations Unies, qui entrent en guerre contre l'Irak de Saddam Hussein. Cette guerre, appelée "seconde guerre du Golfe", a de fortes conséquences sur la région. La destruction des puits de pétrole, première source de revenu du pays et la formation d'une coalition kurdes-chiites, opposée à la majorité sunnites représentée par le gouvernement (et le parti Baas), entrainent l'Irak dans une profonde crise économique et sociale. Le clivage entre les tribus et les différentes confessions sont, en partie, à l'origine de l'insurrection de 1991 qui vise à mettre fin au régime baasiste de Saddam Hussein. Dès lors, l'on assiste à la création, en Irak, d'une opposition effective qui, bien au-delà de la sphère du politique, entraîne le pays dans un profond clivage identitaire.

De leur côté, les États Unis de George Herbet W. Bush (dit Bush père) restent sur une action inachevée puisque, sous la pression de leurs alliés musulmans, ils se voient obligés de mettre fin à la guerre avant d'avoir démantelé l'armée de Saddam Hussein. L'ONU place alors l'Irak sous embargo international et lui impose un blocus économique pendant douze ans. Le programme "pétrole contre nourriture" montre, à partir de 1996, des résultats satisfaisants mais ne fait qu'ébranler en surface le régime irakien.

De 1993 à 2001, les Etats-Unis, sous les couleurs du parti démocrate durant les deux mandats de Bill Clinton restent sous la tutelle des Nations Unies. C'est en 2003, deux ans après l'élection de George W. Bush, que les Etats-Unis décident de rentrer, à nouveau, en guerre contre l'Irak. En effet, après le 11 septembre 2001, l'Irak est perçu par la communauté internationale (ou les alliés des États-Unis) comme un pays soutenant Al-Qaïda. George W. Bush charge Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense, de constituer un plan d'attaque contre l'Irak et, le 20 mars 2003, les troupes américaines envahissent Bagdad.

En un mois à peine, les troupes américaines ressortent victorieuses; Saddam Hussein est déchu et le parti Baas est destitué. Mais cette opération de "libéralisation" pour certains est perçue comme une guerre pour le pétrole pour d'autres. En effet, plusieurs spécialistes de la géopolitique du pétrole ont vu en l'invasion américaine de 2003 plus un moyen pour les compagnies occidentales de prendre le contrôle du quatrième détenteur des réserves mondiales d'hydrocarbures qu'une réelle intervention militaire au profit d'une libération.

Quoi qu'il en soit, les Etats-Unis d'Amérique ont dû, après leur intervention, mettre en place un programme de reconstruction de l'Irak; reconstruction dont le contraste se fait de plus en plus sentir aux yeux de la communauté internationale. Dans un pays profondément touché par une crise économique, sociale et politique, les intérêts de la reconstruction américaine, désireuse de bâtir une "démocratie" paraissent en décalage avec la réalité irakienne.

Les conflits internes deviennent de plus en plus nombreux, de plus en plus violents et de plus en plus fréquents. L'élite déchue - sunnite -, autrefois représentée par le parti Baas se voit, petit à petit, remplacée dans un système tout aussi clientéliste; l'instabilité de la machine politique plonge le pays dans les même tréfonds qu'elle a connus durant l'ancien régime. De plus, l'absence de société civile irakienne, dû à un trop profond clivage social empêche la définition de cet intérêt national commun qui serait, en somme, la base de toute reconstruction.

1990 - 2003: les résultats de quinze années de guerre

Le 9 avril 2003, quelques jours après le début de l'intervention américaine en Irak, Saddam Hussein est destitué et le parti Baas est propulsé hors de la majorité gouvernementale. Ce jour-là, c'est non seulement le régime de Saddam, mais également tout le pays qui s'effondre; l'ensemble du système politique et administratif est anéanti, la société civile est déstabilisée et l'appareil économique, rongé de l'intérieur depuis les sanctions mises en place dans les années 1990, laisse voir toutes ses séquelles.

Après la chute du régime, le pays est témoin d'un pillage de grande ampleur. Les hôpitaux, les écoles, les ministères sont pillés et brûlés. En quelques heures, en quelques jours, le pays est plongé dans une profonde insécurité que les troupes américaines n'avaient pas prévue et à laquelle elles n'étaient pas préparées. Très vite, cette insécurité s'installe de manière permanente et gagne en envergure. De plus en plus brutale, de plus en plus visible, l'instabilité provoque la mise à mort de la machine étatique irakienne.

La destitution de Saddam Hussein comme elle a été pensée et organisée par les troupes américaines a entraîné, à terme, la disparition de l'État aussi bien sur le plan idéologique que physique. Les manifestations, protestations et attaques des Irakiens contre ce qui était le symbole de l'ancien régime ont détruit tout ce qui était en mesure de constituer les bases d'un nouvel ordre. Les années durant lesquelles les troupes américaines étaient présentes en Irak n'ont rien changé; en sept ans, aucune infrastructure n'a été construite. Bagdad se démarque par la prolifération de check-points et de murs en béton et, même si la machine étatique a repris son cours (non sans peines), le pays fait face à de graves problèmes de corruption.

Sur le plan politique, le début de l'intervention américaine et la destitution du régime de Saddam Hussein sont marqués par le démantèlement de l'armée et des services de sécurité ainsi que la propulsion, presque de facto, de la majorité sunnite dans les rangs de l'opposition. Tous les membres du parti Baas sont perçus comme des ennemis publics. Cette classe, qui se définie par son appartenance tant religieuse que politique, est évincée par les Américains et l'alliance kurdes-chiites qui représentait, jusqu'alors, l'opposition. Les sunnites et anciens membres du parti Baas commencent alors à prôner des références liées à l'ancien régime et à une certaine culture djihadiste. Ils sont vus, dès lors, de la même manière que l'étaient les chiites lorsque ces derniers représentaient l'opposition.

Mais bien que la gouvernance ne soit plus entre les mains des "Baasistes", l'on ne peut s'empêcher de constater que la substance reste la même; le clientélisme et la corruption règnent toujours dans un système où la profession de foi et l'appartenance à une certaine classe sociale ne permettent pas de définir les intérêts nationaux. Mais ce clivage politique n'est en réalité que la manifestation du profond clivage social que connaît la société irakienne depuis les années 1990. La profonde répression qu'ont connue les chiites de la part de Saddam Hussein fut à l'origine d'une crispation identitaire qui divisa le pays entre deux clans qui, au-delà des intérêts politiques, prônaient deux différentes visions basées sur l'appartenance religieuse et sociale.

Des figures comme celle de Nouri Al-Maliki représentent cette nouvelle majorité chiite qui, loin de restructurer la machine étatique, ne fait qu'alimenter le clivage et redéfinir une nouvelle forme d'élite dont le modèle reste calqué sur celui de l'ancien régime; condamnant ainsi le pays à rester pris au piège d'un système clientéliste où la corruption et les jeux d'intérêts perdurent. L'Irak devient alors le terrain de bataille où la perpétuelle guerre confessionnelle entre les chiites et les sunnites fait rage. Les premiers, soutenus par l'Iran s'opposent aux seconds, soutenus par des pays comme l'Arabie Saoudite et le Qatar. Ces guerres interconfessionnelles, qui n'avaient probablement pas été prises en compte par les troupes américaines avant le début de leurs opérations, deviennent un facteur essentiel au processus de reconstruction.

Face à cela, les Etats-Unis d'Amérique créent l'Autorité Provisoire de la Coalition (APC) le 21 avril 2003 et se placent dans une lignée d'occupation à long terme afin de faire de l'Irak une "démocratie". L'idéologie de la reconstruction est née. Désireux de créer une Liberal Democracy, basée sur leur modèle national, les Américains pensent transformer en profondeur les institutions et l'économie irakienne afin de faire du pays un modèle dans la région du Moyen-Orient. Mais le processus de démocratisation n'implique pas seulement des mesures économiques, il vise essentiellement à revoir le modèle social.

La "Reconstruction": entre désirs américains et réalité irakienne

En octobre 2003, la Banque Mondiale estime que le coût de la reconstruction des infrastructures irakienne s'élèvera à 56 milliards de dollars sur une période de quatre ans (de 2003 à 2007). Cette reconstruction, présentée comme étant le plus grand programme d'assistance depuis le plan Marshall, alloue des moyens financiers et humanitaires considérables. Avec l'aide des entrepreneurs, des grandes compagnies, des entreprises multinationales, des organisations non-gouvernementales ainsi que grâce à l'ensemble des fonds mis en place, le Congrès américain parvient à récolter un total de 314 milliards de dollars au profit du dossier irakien.

Essayant de retenir des leçons de son échec cuisant lors des interventions du père, le gouvernement du fils pense une nouvelle manière d'envisager la question de la reconstruction. Pour cela, est créée, en 2003, au sein du département de la défense américaine, le Bureau de la Reconstruction et de l'Assistance Humanitaire qui est géré par Jay Garner, général américain qui fut le premier administrateur de l'APC. Plus de 2.400 projets sont mis en place et 1.900 d'entre eux sont gérés pas USAID (United States Aid for International Devlopement). L'agence sous-traite elle-même ses projets à des contractants privés américains, irakiens ou à des organisations non-gouvernementales dans le but de promouvoir la démocratie, reconstruire les infrastructures, aider au développement agricole et au développement des secteurs de la santé ou de l'éducation. À travers tout cet ensemble de mesures, l'APC voudrait, à terme, faire de l'Irak une économie de marché, basée sur le modèle démocratico-libéral à la sauce américaine.

En modifiant en profondeur les institutions politiques et économiques, les Etats-Unis voient en l'Irak un exemple potentiel pour tous les pays de la région. C'est une libéralisation de masse que connaît le pays: deux banques majeures sont créées et dirigées par J.P. Morgan et la loi irakienne est remodelée afin de permettre la possession d'identité économiques irakiennes à 100% par des fonds étrangers afin de promouvoir les investissements. Je m'abstiendrai de tout commentaire...

Mais ce processus de libéralisation, fortement inspiré des Transition Studies a aussi un versant politique. Pour faire table rase de l'ancien régime, le parti Baas est décrété "hors la loi" et toutes les propriétés des anciens dirigeants sont saisies. L'APC met en place une politique de "débaasification" qui, dans une logique (tellement absurde qu'elle en devient presque comique) d'exorcisme, est désireuse de purger et libérer le peuple irakien de son passé. L'armée, qui représentait la puissance de Saddam Hussein, est démantelée et on met en place un code pénal, une institution judiciaire et une Constitution qui, loin de répondre aux attentes du peuple irakien, revêtent les traits d'un empressement à vouloir imposer un certain modèle de démocratie à l'américaine avant de se tailler à l'anglaise.

Mais le bilan des années qui suivirent montra que les actions américaines n'ont réussi qu'à permettre une hausse de la criminalité, de l'insécurité et de la corruption; la promotion de politiciens exilés (comme Haïder al-Abadi, Iyad Allaoui...), détachés à la réalité du pays en est un facteur qui accentua le contraste entre ces désirs de reconstruction américains et les réalités irakiennes. Enfin, la négociation d'un Constitution reflétant un accord entre chiites et kurdes, au détriment de la population sunnite, n'a fait qu'accentuer le clivage social et identitaire, autrefois tant critiqué.

Aujourd'hui, le peuple irakien, traumatisé par plusieurs décennies de répressions tant internes qu'externes, ne voit cette "démocratie" américaine que comme un concept flou inapproprié au temps et au lieu. Dans un pays ou l'absence de société civile reste le problème majeur à la définition d'un intérêt commun, où les clivages sociaux et identitaires engendrent de plus en plus de violence, la priorité à la libéralisation économique - même si elle se rêvait de caractéristiques sociales - semble, en effet, être inappropriée. Pour Larry Diamond, spécialiste des Transition Studies, la société civile joue un rôle essentiel dans le processus de démocratisation en "aidant les citoyens dans la poursuite collective et dans la défense de leurs valeurs et de leurs intérêts."

Peut-on encore espérer un intérêt commun national?

Les années 2003-2007 se sont résumées, en Irak, à une succession de gouvernements qui, bien que sous tutelle américaine, revêtait les traits de l'ancien régime. La prédominance de chefs d'Etats et de hauts responsables de confession chiite ou d'origine kurde n'ont fait que renforcer les clivages sociaux et le sentiment d'exclusion de la population sunnite. Malgré l'ensemble des plans mis en place par les Etats-Unis, la situation politique en Irak ne semble pas rétablie et les fonds mobilisés n'ont réussi qu'à reconstruire les infrastructures détruites pendant et peu de temps après l'intervention de 2003. Le commerce a lentement repris, mais la réalité irakienne est loin des espérances et des desseins économiques envisagés par la puissance américaine.

Face à cela, en 2008, après son élection, Barack Obama entame un départ accéléré des troupes américaines du sol irakien. La communauté internationale voit en cette précipitation le désir du président démocrate de se dégager des engagements malencontreux de son prédécesseur. Car, au-delà de l'inefficacité effective des plans de reconstruction en ce qui concerne l'infrastructure et l'économie irakienne, force est de constater que la puissance américaine, après son départ, laisse l'Irak dans le flou le plus total face à la redéfinition de sa propre identité. Après avoir passé plus de quinze ans à plaquer sur la communauté irakienne des concepts flous et inadéquats de "baasisme" ou "saddamisme", en échafaudant une Constitution qui, loin de répondre aux besoins du pays et de la population n'a fait que s'accommoder aux désirs de libéralisation, les Etats-Unis ont fait de l'Irak un immense champs de ruine, un terreau fertile pour les communautarismes et la violence. Un fantôme de lui-même, un Disneyland, en somme, où l'unique attraction serait - et c'est déplorable - un train fantôme grandeur nature.

Face à cela, le peuple s'interroge sur le moyen de redéfinir une société civile. Le terme de "société civile" (moujtama' madani) n'a réellement fait surface qu'après que les premières conséquences de l'intervention américaine ont commencé à se faire sentir. Des organisations et des associations commencent à se former mais elles ne sont, pour la plupart, que définies sous les traits de concordances religieuses et ethniques et renforcent donc le sectarisme tout en affaiblissant les bases de ce qui pourrait être cet intérêt national commun, censé défendre les droits individuels de chacun.

Aujourd'hui, le bilan est lamentable. Toute tentative de redéfinition d'un intérêt commun serait vouée à l'échec. Le clivage est trop profond, le communautarisme fait partie plus que jamais du quotidien irakien et le pluralisme qui aurait pu représenter un réel atout pour le peuple devient, paradoxalement, son handicap majeur. Avec sa politique de "débaasification" de masse, les Etats-Unis n'ont fait qu'alimenter le sectarisme et créer la marginalisation. Mais ce sectarisme, qui caractérisait l'ancien régime, n'était pas néfaste parce qu'il était orchestré par la majorité sunnite; la preuve en est que depuis 2003, depuis l'ascension de la coalition chiites-kurdes, les résultats restent les mêmes. Pour Adel Abdel Malik, ancien vice-président irakien, "un système où régnerait une secte, un parti ou un homme n'est plus imaginable. [...] À ce stade, il est impossible de miser sur un système reposant sur une citoyenneté déconfessionnalisée. Le pluralisme, la décentralisation, voire le fédéralisme sont inévitables dans la phase actuelle."

Dans une région fortement instable, l'Irak s'est retrouvée sous le joug d'organisations terroristes comme Al-Qaïda, qui ont vu en l'affaiblissement de la sphère sociale un moyen de se renforcer. Le clivage social, qu'il soit en détriment des chiites, des kurdes ou des sunnites, ne peut qu'aller en ce sens.

En juin 2014, Daech, organisation terroriste islamiste, proclame l'instauration d'un califat sur le territoire irakien et s'auto proclame "État islamique". Dans ses rangs, l'on retrouve quelques membres des tribus sunnites qui se sont soulevées contre Al-Qaïda dans les années 2000 ainsi qu'une large part d'anciens militaires du régime de Saddam Hussein, chassés par le pouvoir américano-chiite, emportant avant eux leurs armes et leur haine contre ces derniers.

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