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L'article 222, Foucault et le Maréchal Lyautey

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RAMADAN MAC DO
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HISTOIRE - Ramadan: sa malbouffe, son ambiance, ses sorties nocturnes, ses habitudes et... ses arrestations. Inutile de le rappeler mais, comme chaque année, le mois sacré débute et se conclut avec une série d'interpellations policières qui, faisant un détour par les bureaux des procureurs et magistrats, conduit vers la case "prison" (ou la case "amende", pour les plus chanceux).

Nous ne parlons pas de vols ou d'agressions mais d'une atteinte à "l'ordre public" assez particulière. Les "déjeûneurs", comme on aime à les appeler, défrayent la chronique depuis quelques années. De façon extraordinairement réglée et ponctuelle, cette infraction lunaire (et lunatique) qui n'en est pas une onze mois sur douze interroge, interpelle, intrigue et amuse - presque à la manière d'une sitcom ramadanesque - le quotidien des "jeûneurs".

Inutile de faire l'inventaire des arrestations, des indignations, des justifications et autres commentaires qui tapissent les colonnes de nos journaux et tabloïds. Les exemples servent peut-être à prouver, mais ils n'expliquent rien.

Quoi qu'il en soit, ce fameux article 222 du code pénal est en passe de devenir une véritable star. Rédigé et entré en vigueur en 1963, quelques mois après notre première Constitution, il est le reflet d'une société qui, en un peu plus d'un demi siècle est restée désespérément accrochée à ses mœurs. Il a l'arrière gout de la magistrature française et les traits d'un immobilisme social. Il est, en somme, la punition préventive et exemplaire contre un phénomène social que nous côtoyons et voyons tous les jours: la "déviance".

La déviance et les valeurs normatives

Le 15 juin dernier, à Rabat, un homme sort sur la terrasse de son lieu de travail et fume une cigarette. Manque de chance, la police débarque et l'arrête (on apprendra, par la suite, que son directeur des ressources humaines l'aura dénoncé). Deux jours plus tôt, à quelques kilomètres de Marrakech, un jeune homme a, lui aussi, la mauvaise idée d'allumer une cigarette dans une salle de jeu. Même "crime" mais châtiment différent puisque lui n'a pas été arrêté, mais roué de coups.

Ceci nous permet de nous interroger sur les actes honteux de délation et les vendettas auxquels s'adonnent nos concitoyens mais aussi sur les causes de cet acharnement qui implique tant la société civile que l'État lui-même.

Considérée comme un comportement non conforme aux normes admises par une société, la déviance a commencé à être étudiée par des sociologues américains dans les années 1960. Elle est vue comme un comportement menaçant un système social dans sa globalité mais nous informe sur les sociétés elles-mêmes. En effet, c'est en étudiant la déviance - ou les déviances - dans les différentes sociétés que l'on s'aperçoit que celles-ci évoluent, changent et transforment la déviance en conformisme et vice-versa. Nous oublions trop souvent notre passé. Combien d'entre nous se souviennent, par exemple, que pendant quatorze ans (de 1919 à 1933), la fabrication, la vente, le transport et la consommation d'alcool aux Etats-Unis étaient totalement prohibés. Aujourd'hui, cela paraît presque délirant, et pourtant, durant le siècle dernier, c'était le cas.

Mais aucune déviance n'est déviante comme telle; elle n'est que le produit de relations et d'interactions entre plusieurs agents sociaux. Un comportement déviant ne se suffit pas à lui-même, il a besoin du regard d'autrui. Ainsi, les déviances sont définies par ceux qui créent les normes, elles sont surveillées par ceux qui les font respecter et sont appréciées par l'ensemble de la société civile. En somme, la déviance n'est une déviance que si nous avons deux éléments intrinsèquement liés: l'acte et ce que les autres en font.

Le fumeur de Rabat aurait-il été dénoncé si son directeur des ressources humaines avait été quelqu'un d'autre? Le jeune garçon de Marrakech aurait-il été roué de coup si ses camarades avaient eu un regard différent? La question est légitime. Quoi qu'il en soit, cet ensemble d'éléments, développés et mis en exergue par Howard Becker dans son ouvrage Outisders : Studies in the Sociology of Deviance (1963) nous permettent de nous poser une question, légitime elle aussi: qui crée les normes au Maroc?

Lyautey, le cimentier de la Nation

En 1912, le Maroc et la France concluent un traité pour placer l'Empire chérifien sous protectorat français. Hubert Lyautey, haut-commissaire du gouvernement français pour la zone marocaine occupée depuis 1907, est nommé résident général. Ce vieux monarchiste français (comme il se qualifiait) avait encore, semble-t-il, l'arrière gout âcre et amer de l'échec de la restauration française. Grand admirateur du vieux pouvoir aristocratique et de Louis XIII, partisan de la religion d'État, le maréchal Lyautey va entreprendre de sauver la monarchie marocaine qui était considérablement affaiblie. Il réécrit et réinvente donc l'image du sultan, qui devient roi; Sidi Mohammed Ben Youssef devient Mohammed V, on calque sur le royaume un certain modèle protocolaire, ressemblant au modèle britannique ou à celui de la France du XVIIe siècle.

L'on a d'ailleurs souvent pensé que la sacralité de la figure monarchique au Maroc venait de là; en réalité, parler de sacralité à ce niveau de l'histoire serait inexacte. Il s'agit d'absolutisme. Absolutisme d'une monarchie sacrée jouissant d'une légitimité religieuse. Ce que Lyautey a ajouté à cela, en revanche, c'est l'obéissance. Grâce au nouveau modèle monarchique et à la pacification "lyauteyenne", le roi est obéi par tous les sujets de son royaume. Le clivage social qui déchirait le pays jusque-là entre berbères et arabes est oublié, le clientélisme régionaliste et les conflits de classes passent au second plan puisque tous ne se tournent que vers un seul guide. À l'image d'Henry VIII, Mohammed V est, en plus du chef de l'État, le commandeur des croyants.

Ces choix sont parfaitement défendables et légitimes. Ils entrent dans un processus exclusivement politique et ont été faits à une époque où la stabilité du royaume était loin d'être acquise.

Mais qu'est-ce que cela a à voir avec nos déjeûneurs?

En 1976, lors d'une conférence donnée sur la BBC, Lord Hailsham, membre de la chambre des Lords du Parlement britannique dira: "A nation cannot survive by controversy alone; it needs cement and that cement can, in the long run, only be afforded by tradition. And the tradition needs symbols, and our symbol is the Crown." ("Une nation ne peut pas vivre de controverse; elle a besoin de ciment et ce ciment ne peut, à long terme, être octroyé que par la tradition. Or, la tradition a besoin de symboles; et notre symbole, c'est la Couronne").

C'est ici que cela devient intéressant puisque, à l'instar du modèle britannique, nous aussi, nous avons une nation, nous avons besoin de ce "ciment", nous avons une tradition, nous avons des symboles dont nous avons besoin, nous avons un Trône qui repose sur le substrat religieux et dont nous ne pouvons nous séparer et nous défaire. Ces symboles, cette tradition, le Trône et la religion sont ce qui nous permet de nous regrouper et de définir notre nationalité, notre identité et notre "marocanité". Il ne s'agit pas de défendre ou de fustiger l'article 222, 489 sur l'homosexualité, ou autre. Il s'agit de les comprendre. Bien sûr, emprisonner un "déjeûneur" est totalement aberrant et moyenâgeux; mais force est de constater que le fait de manger, sur l'espace public, pendant le ramadan reste, encore aujourd'hui - et je le déplore - relativement "risqué".

Pourquoi?

L'Hadya: "Surveiller et Punir"

Publié en 1975, Surveiller et Punir est sans doute l'ouvrage précurseur et le plus important, jusqu'à ce jour, sur l'analyse de l'illégalisme et le châtiment punitif. Michel Foucault revient sur la naissance et l'évolution des pratiques dites « illégales » dans la société française et des châtiments qui leurs sont relatifs. Pour lui, le châtiment public (les exécutions publiques puis la prison), sont un moyen de donner l'exemple. C'est un traitement violent et autoritaire qui est fait de la déviance afin d'éviter toute récidive.

Avec l'émergence des prisons, l'on assiste à la naissance d'un dispositif très particulier: le panoptique. Dispositif architectural qui consiste à construire les prisons de manière circulaire avec, au milieu, une tour centrale permettant de surveiller les captifs, le panoptique permet de surveiller et de donner - surtout - l'illusion d'être surveillé en permanence. Permettant de garder un œil sur les prisonniers sans être vu, ces derniers développent un sentiment d'obéissance puisqu'ils ont l'impression d'être constamment épiés. Ainsi, la culpabilisation entraîne la normalisation.

Au Maroc, les panoptiques existent. Loin des prisons et des pensionnats; ils sont partout. Véritable composants de l'espace public, nous les appelons: "L'Hadya". C'est le regard d'autrui. Le regard inquisiteur. Le voyeurisme de notre société qui nous donne l'impression d'être épiés et surveillés partout, tout le temps. Le regard de l'autre est un regard inquisiteur puisque jugeur. Que nous soyons "déviants" ou pas par rapport à telle ou telle situation, nous ne le serons que par rapport aux yeux d'untel ou d'untel: un voisin, un ami, un membre de la famille, un collègue, un directeur des ressources humaines ou des camarades dans une salle de jeu.

L'Hadya mène à la délation et aux vendettas, nous l'avons vu. Elle est le véritable problème de cette polémique des "déjeûneurs".

Si les prisons ont pour but de redresser les corps en privant les individus de leurs droits par l'isolement et de démontrer le pouvoir du châtieur (ici, l'État) sur le châtié (le criminel), le châtiment public, malheureusement encore présent au Maroc, est un droit que la société civile s'est exclusivement et honteusement approprié; le jeune homme de Marrakech, roué de coups, ls couple homosexuel lynché à Beni Mellal, les filles en jupes poursuivies à Inzegane nous le prouvent encore et encore...

Enfin, c'est à la société de changer. Cela ne sert à rien de retirer des articles ou d'en rajouter d'autres sur les codes pénaux et les Constitutions si le résultat reste le même. Nous devons faire évoluer nos mentalités, les textes ne seront que le reflet de celles-ci. Et pour faire évoluer nos mentalités, nous devons nous défaire une fois pour toute de tous les actes de délations, de voyeurisme et de "self-made-justice". Nous devons détruire les panoptiques.

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