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La révolte des "apaches"

Publication: Mis à jour:
AL HOCEIMA
Youssef Boudlal / Reuters
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SOCIÉTÉ - Cette année fut rude. D'abord les élections d'octobre et le blocage du gouvernement. Cinq longs mois durant lesquels même les moins sceptiques se mirent à douter de l'honnêteté de ce référendum pour lequel ils avaient voté "oui" en 2011. Cinq longs mois durant lesquels même les plus avertis comprirent que tous les gouvernements qu'ils avaient vus se succéder depuis ces années, toutes ces promesses, tous ces projets de réformes n'étaient finalement qu'illusoires.

Cinq longs mois au terme desquels l'on se rendit à l'évidence: Benkirane ou un autre, qu'est-ce que cela peut faire? Cinq longs mois qui se conclurent par la tentative de parachutage d'un Aziz Akhannouch que tout notre establishment voyait déjà à la tête d'un exécutif dont plus grand monde ne se souciait... Enfin, lorsque Saadeddine El Othmani, le 17 mars 2017, fut nommé - dans une espèce d'indifférence amère - à la tête du gouvernement, il prit ses fonctions devant un peuple aveuglé par une poudre (de perlimpinpin) qu'on n'a eu cesse de lui jeter aux yeux.

Sans doute en avions-nous assez de ce spectacle de pantins - sans grande originalité, hélas! - qui se jouait depuis trop longtemps devant nous. Ou peut-être étions-nous occupés à voir ailleurs. Peut-être étions-nous préoccupés par quelque chose qui, au-delà de la répression et de la propagande télévisuelle, continuait de vivre. Dans une région dont certains ne retiennent qu'un tremblement de terre en 2004 et un discours d'une violence rare quelques décennies plutôt, des gens essayaient de faire entendre leur(s) voix. Avaient-ils raison de le faire? Qu'est-ce qu'ils voulaient? On n'en n'était pas sûrs, on ne savait pas qui croire et, de toutes façons, on ne se sentait pas concernés.

On entendit parler d'un homme broyé dans une benne à ordure, alors on s'indigna, comme on sait si bien le faire, sur les réseaux sociaux. Mohcine Fikri devint le symbole de la révolte contre ce système que l'on fustige épisodiquement du bout des lèvres. Il devint le martyr d'une cause que presque personne n'eut le courage de nommer. Nous devînmes tous, à coups de hashtags, "Mohcine Fikri" puisqu'il nous fallait notre Charlie à nous. Puis, d'un seul coup, on baissa les bras! On préféra se conforter dans notre bulle victimaire, criant au complot à qui voulait l'entendre parce qu'une pop star locale avait été accusée de viol.

C'était, à tour de rôle, les Algériens, les Français, les sionistes et les extraterrestres qui nous voulaient du mal et qui, dans un élan de sournoiserie, avaient monté de toutes pièces cette fâcheuse histoire de mœurs. C'était, avouons-le, plus facile pour nous de laver l'honneur d'une pop star dont nous connaissions les chansons par cœur que de tenter d'argumenter sur la mort de Mohcine Fikri et des bavures de notre État dont nous ne savions presque rien.

Alors, les plus tenaces tentèrent d'y comprendre quelque chose. C'est du côté de la presse étrangère qu'ils pouvaient espérer trouver le bout du fil. Ils comprirent que le Rif avait joué un grand rôle dans la libération de notre pays. Ils comprirent que les Rifains, qu'ils avaient l'habitude de traiter d'"immigrés" et de "trafiquants", ne l'étaient peut-être pas devenus par hasard. Ils comprirent que ces "awbach" avaient connu deux vagues de répressions très violentes en 1958 et en 1984.

Ils comprirent que cette région connaissait des taux de mortalité très élevés dus au cancer, conséquences des armes chimiques qui avaient été utilisées contre eux pendant l'occupation. Ils s'étonnèrent en apprenant que ce n'est qu'en 2008 que les pouvoirs publics se décidèrent à ouvrir un centre d'oncologie puis ils se désolèrent de savoir qu'il manquait terriblement d'équipements... Ils sourirent quand ils comprirent que l'économie de la région est essentiellement basée sur des activités illégales comme la contrebande, le blanchiment d'argent et le trafic de cannabis, mais ce sourire devint vite amer quand ils surent que cette économie informelle n'était que la conséquence d'une soumission à un régime militaire et la marginalisation de la région depuis plusieurs décennies.

Ces quelques âmes tenaces, qui ont eu la chance et le courage de s'intéresser aux populations de cette région, devraient nous expliquer à nous, qui nous confortons dans notre paresse, que ces révoltes ont, depuis le début, voulu être pacifiques, que Nasser Zefzafi ne représente pas le Rif, que si les discours intégristes vont bon train, c'est sans doute parce que les gens n'ont pas la chance d'aller à l'école, que notre pays fait partie de ceux qui détiennent un record dans les taux d'analphabétisme et d'ignorance. Ils devraient nous expliquer parce que nous devons comprendre. Nous devons comprendre que le drapeau "rifain", arboré pendant ces manifestations n'est en aucun cas le signe d'un désir de séparatisme, mais simplement le vœu que l'on puisse reconnaître cette population et son histoire. Nous devrions comprendre qu'une centaine de jeunes (et de moins jeunes) sont encore en prison aujourd'hui pour avoir manifesté dans la rue.

Enfin, sortons de notre position victimaire! Il n'y a pas de "fitna", personne ne complote contre nous. Nous sommes ce que nous sommes et ce que nous avons choisi d'être. Arrêtons de nous comparer à nos voisins en pensant nous en sortir indemnes; n'oublions pas que même si le borgne est roi au pays des aveugles, il n'en reste pas moins borgne.

Le Hirak est une porte grande ouverte pour entamer le dialogue social. Ce n'est pas une pathologie, c'est un symptôme, et ceux qui pensent qu'il ne s'agit que de questions liées simplement et uniquement au Rif n'ont décidément pas compris que tout cela avait pris une tournure identitaire, politique et sociale. Aujourd'hui, nous sommes en droit de nous poser la question: avons-nous encore le droit d'avoir des revendications sans pour autant être traités de traitres à la patrie?...

Décidément, il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Souvenons-nous simplement d'une chose: ceci est une chance. Saisissons-la.

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