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La fin des siècles

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SOCIÉTÉ - Dans ce qui deviendra son "testament", discours prononcé devant des réfugiés espagnols fuyant le franquisme, Albert Camus dira:

"J'essaie, en tout cas, solitaire ou non, de faire mon Métier. Et si je le trouve parfois dur, c'est qu'il s'exerce principalement dans l'assez affreuse société intellectuelle où nous vivons, où l'on se fait un point d'honneur de la déloyauté, où le réflexe a remplacé la réflexion, où l'on pense à coup de slogan et où la méchanceté essaie de se faire passer trop souvent pour l'intelligence.

Que faire d'autre alors, sinon se fier à son étoile? [...] Cela revient souvent à mécontenter tout le monde.

Mais je ne suis pas de ces amants de la liberté qui veulent la parer de chaînes redoublées; ni de ces serviteurs de la justice qui pensent qu'on ne sert bien la justice qu'en vouant plusieurs générations à l'injustice.

Je vis comme je peux, dans un monde malheureux, riche de son peuple et de sa jeunesse; provisoirement pauvre dans ses élites, lancé à la recherche d'un ordre et d'une renaissance à laquelle je crois. Sans liberté vraie, et sans un certain honneur, je ne puis vivre. Voilà l'idée que je me fais de mon métier."

C'était en 1958. Année de naissance de mon père. C'était il y a cinquante-huit ans. À cette époque, le monde était encore bipolaire. D'un coté ou de l'autre du globe, l'on fustigeait celui qui, au loin, nous paraissait être étranger. Les Russes contre les Américains... Les Américains contre les Russes... Et entre eux. Nous. C'était en 1958, et nous nous étions battus, deux ans plus tôt, pour notre indépendance. Nous ne savions pas ce qu'elle entraînerait, mais nous la voulions si fort et si ardemment que nous avons sacrifié tant de choses. Nous avons oublié tant de choses.

C'était il y a cinquante-huit ans et notre voisin algérien, devenu symbole de la lutte anticoloniale allait, quatre ans plus tard, sur la même voie, marcher sur les sentiers de la liberté. De sa liberté. Ces sentiers que nous avons foulés et que nous continuons d'explorer; autrefois dans le sang, la sueur. Aujourd'hui dans l'incertitude. C'était en 1958 et l'Afrique s'émancipait. C'était il y a cinquante-huit ans et le monde arabe entamait sa longue et douloureuse déchirure: l'Égypte a eu Nasser, le socialisme arabe, les Frères musulmans, les geôles fasciste. L'Irak et la Syrie ont eu Saddam, Al-Assad, l'éducation et la peur. L'Arabie Saoudite a eu le Saoud et la découverte des gisements de pétrole. C'était en 1958 et les Etats-Unis avait Martin Luther King, Rosa Parks... Mais aussi Truman, qui avait actionné le "bouton rouge" pour larguer deux bombes atomiques, quelque part en Asie de l'Est.

Aujourd'hui, que reste-t-il de tout cela? Eh bien tout. Et rien, en même temps. Cinquante-huit ans après son "Testament", cinquante-six ans après sa mort, les mots de Camus semblent étrangement et tristement actuels. Ils retentissent comme une vérité. Non pas la vérité d'une autre époque, mais la vérité amère et âpre que nous tentons, à chaque fois, lâchement, de transposer à d'autres temps et d'autres lieux. Le monde continue de se faire la guerre. Les drones ont remplacé des obus, les contrats de firmes internationales ont remplacé les accords interétatiques, les chiffres ont remplacé les mots et les courbes ont remplacé les cartes.

Est-ce tant mieux? Je ne sais pas. Malheureusement, notre sort semble se morfondre dans sa triste situation. Notre avenir ressemble étrangement à notre passé et notre présent, nous le sacrifions dans l'attente de jours meilleurs pour lesquels nous ne faisons qu'espérer. Nous tuons au nom de dieux auxquels nous semblons à peine croire et nous nous accrochons, comme des sangsues, à des traditions et des coutumes qui n'ont pour but que de nous faire oublier ce que nous sommes, en nous donnant les traits de ce que nous étions, nous faisant ainsi oublier ce que nous pourrions être. Nous fuyons la décision. Mais nous avons oublié que l'indécision est pire que tout puisqu'elle est arbitraire. Elle est une destiné qui nous prive du choix mais qui nous impose les conséquences.

C'était il y a cinquante-huit ans...

J'ai souvent entendu dire que nous - notre génération (et c'est à peine si je sais ce que ce terme signifie, aujourd'hui) - avions la chance de vivre à une époque charnière qui serait le pivot entre un avant et un après. Peut-être est-ce le pessimisme ambiant, ou plutôt le déni, qui me fait dire que nous ne sommes et nous ne pourrons jamais être les témoins de quoi que ce soit, tant que nous n'aurons pas apporté notre pierre à l'édifice. Et encore. Je me souviens de mon père, me racontant ses années de jeunesse, je revois les images de ceux qui, autrefois, avaient mon âge et manifestaient contre la guerre du Viêt-Nam, ou en 1991, à la chute du mur de Berlin. Mes aînés me parlent des années "Nass el Ghiwane" avec des étoiles dans les yeux; lorsqu'ils pensaient pouvoir refaire le monde. Aujourd'hui - et je me permets de les juger un peu sévèrement -, ils ressemblent étrangement à ceux contre qui ils élevaient la voix.

Et pour cause, rien n'a changé! Rien! Les unions ne sont que les cache-misères qui tentent, avec de plus en plus de mal, de masquer les désunions. Le Blanc déteste toujours autant le Noir, le Noir déteste toujours autant l'Arabe, les jeunes méprisent les vieux, lesquels sont condescendants et les riches oppressent toujours autant les pauvres, lesquels se réfugient dans l'abject. L'Histoire ne se transforme pas, elle se recycle. Et quelle ironie, en ce mois de novembre 2016, de parler de recyclage. Mais sans doute avaient-ils raison. Si nos pères ont pris les traits de nos aïeux, quelle prétention pourrait nous faire dire que nous ne prendrons pas les traits de nos pères...

Et c'est de cette prétention que nous devons nous défaire, puisque si aujourd'hui ressemble à hier, demain sera sans doute identique à aujourd'hui.

Aujourd'hui, au Maroc, un marchand de poisson s'est fait broyer par le compacteur d'un camion-ordure. L'Europe est en passe d'imploser et méprise ceux qui fuient l'horreur en Syrie; ils oublient ainsi l'horreur qu'ils ont eux-mêmes fui il y a moins d'un siècle. Les Etats-Unis ont le choix entre le candidat de l'argent éhonté et celle de la soif inconditionnée de pouvoir. Le Liban, après deux années de "vacance", élit un ancien général de 81 ans à sa présidence. Le monde arabe est - volontairement? - inaudible et l'extrémisme abjecte prend en otage toute une civilisation. Tout le monde se tait, et nous les premiers, face à Daech. Pourquoi? Par lâcheté? Par paresse? Par désintérêt?... Je ne sais pas, mais si nous sommes de ceux qui attendent la conquêtes ou les bénéfices, alors nous ne valons pas mieux qui ceux que nous fustigeons.

Sans doute nous devrions nous "fier à nos étoiles"... Mais nous "mécontenterons tout le monde". À une heure où nous semblons tous attendre (ou voir, pour les rêveurs) la fin d'une époque, c'est peut-être tant mieux.

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