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La doctrine wahhabite, une fabrique du djihad?

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AL QAIDA
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TERRORISME - "Prix Goncourt du terrorisme". C'est en ces termes que Marc Trévidic, juge d'instruction au pôle antiterroriste de Paris qualifiait, à la veille des attentas du 13 novembre 2015, ceux du 11 septembre 2001. Près de quinze ans après ce que l'on continue de voir comme la plus grande et la plus meurtrière attaque terroriste au monde, les motivations des porteurs d'explosifs ne cessent d'actualiser notre regard sur le djihad et le djihadisme. Mais en un peu plus d'une décennie, Al-Qaïda est presque passée aux oubliettes. C'est sur son héritier direct et légitime, Daech, que se braquent aujourd'hui les projecteurs, et c'est au regard d'une évolution qui semble pousser la violence à son paroxysme que grandit l'industrie et la culture du djihad.

Au regard de ce que ce XXIème siècle a jusque-là, laissé derrière lui, nous ne pouvons que constater que, si les puissances occidentales arrivent, avec une facilité consternante à destituer les "dictatures" africaines et arabes à qui, autrefois, elles serraient la main, elles peinent toutefois à atteindre ce qu'elles présentent comme étant leur ennemi numéro un. Mais le terrorisme islamiste, l'axe du mal qui tue, torture, vole, pille, brûle et massacre n'est pas à considérer comme une force autonome; il avance, en réalité, aux côtés de nous. Nous, qui le côtoyons chaque jour. Nous qui, inconsciemment, l'alimentons. Nous qui lui donnons sa force et une partie de sa légitimité.

Pour comprendre cela, il serait intéressant de nous pencher sur la naissance de ce djihad. Allons donc faire un tour, non dans l'Afghanistan de la fin des années 1970, mais plus d'un demi siècle plus tôt, à quelques milliers de kilomètres à l'ouest, au royaume des Saoud.

La réforme wahhabite

1920. L'Empire Ottoman, après le Première Guerre mondiale, est considérablement fragilisé et menace de s'effondrer d'un instant à l'autre. Les Britanniques, qui désirent depuis longtemps avoir la mainmise sur la région et ne peuvent toujours pas compter activement sur le prince Fayçal décident de tenter leur chance. À l'époque, l'État saoudien ne représente que quelques provinces, plus ou moins unifiées et administrées par une famille: les Saoud. L'unité et la légitimité gouvernementale de cette famille repose sur une seule et unique chose, la doctrine wahhabite.

Fondé au XVIIIème siècle par Mohammed Ben Abdelwahhab, le wahhabisme repose sur un dogmatisme extrême et un rigorisme stricte et sévère, il se veut être un courant fondamentaliste de l'islam qui, rejetant toute querelle d'interprétations, veut revenir aux pratiques "originelles" et aux interprétations conservatrices et littéralistes du Coran. Représentant plus un mouvement politico-religieux qu'une réelle doctrine religieuse stricto sensu, le wahhabisme servira d'arme aux Britanniques afin d'appuyer la famille Saoud dans ses désirs d'expansion et ainsi, porter un coup à ce qui rester de l'Empire Ottoman.

C'est donc avec l'aide des Anglais que les Saoud décident de répandre leur doctrine sur tout le territoire; pour cela, ils créent une milice, les ikhwanis, qui ont pour but de convertir - de gré ou de force - les autres tribus de la région.

"Pétrole contre protection"

Les ikhwanis continuent leurs croisades et le pays est officiellement unifié et indépendant en 1932. À ce moment, des explorations pétrolières, menés par des holdings britanniques, ont lieu dans le pays et permettent de découvrir les plus gros gisements du monde. L'Arabie Saoudite ne le sait pas encore, mais elle deviendra le premier producteur mondial d'or noir. Mais tandis que les pipelines sont en constructions et absorbent les entrailles de la Terre, une guerre à lieu, de l'autre côté du monde: l'Europe, et avec elle presque tout le monde occidental s'arrête.

En 1945, après six années de guerre, l'Allemagne est déchue, la France est laminée, l'Italie est dépecée, et c'est sur les cendres, les os et le sang de l'Europe que se lèvent alors deux nouvelles puissances, militaires, certes, mais surtout idéologiques. C'est la naissance d'un nouveau monde: un monde bipolaire. Les cartes du pouvoir sont donc redistribuées; les peuples des colonies commencent à se soulever et les Britanniques ont de plus en plus de mal à affirmer leur présence au Moyen et Proche-Orient.

C'est donc en février 1945, en revenant de la conférence de Yalta, que F. D. Roosevelt, à bord de son porte-avion, le USS Quincy, fait un détour par la péninsule arabique. À bord, il invite le roi Abdelaziz Al Saoud et lui propose un marché: aussi étonnant que cela puisse paraître, les Etats-Unis s'engagent à protéger militairement les frontières saoudiennes ainsi que tous leurs intérêts régionaux, contre quoi, les compagnies pétrolières américaines peuvent exploiter le pétrole du royaume, lequel sera - et est encore - libellé en dollars. Le pacte de Quincy, aussi appelé "pétrole contre protection", qui fait officieusement de l'Arabie Saoudite un complexe géopolitique américain, est officiellement signé 14 février 1945. Il prend effet pour une durée de soixante ans.

La première guerre "sainte"

C'est donc à partir du milieu des années 1940 que le royaume des Saoud commence à entretenir d'étroites relations, tant diplomatiques qu'économiques, avec les États-Unis. Le choc pétrolier de 1973 marquera, pour le royaume, une entrée vers son âge d'or. Les richesses du pays explosent; le prix du baril passe de 3 à 18 dollars en quelques semaines et, jusqu'au début des années 1980, l'Arabie Saoudite parvenait à gagner en trois jours ce qu'avant l'embargo elle récoltait en une seule année. C'est alors que les relations avec les États-Unis commencent, quelque peu à se dégrader, à cause, entre autres, du soutien que ces derniers portaient à Israël.

Mais le royaume connaît également une fronde en interne; les ikhwanis, et leurs descendants qui, autrefois avaient été entraînés et armés pour répandre la doctrine wahhabite, tentent de se soulever contre le pouvoir en place. Pour eux, les autorités sont irrespectueuses des principes religieux qu'ils prétendent défendre en entretenant des relations aussi étroites avec les Etats-Unis. Pour les milices ikhwanis, pactiser avec les Américains est synonyme de grande trahison. Ce seront d'ailleurs ces mêmes insurgés islamistes qui, en 1979, mèneront une prise d'otage à l'intérieur de Masjid Al-Haram, appelant à renverser la monarchie. Mais ce pouvoir insurrectionnel se retrouve très vite bridé au moment où les autorités saoudiennes sont sollicitées par les Etats-Unis pour entrer en guerre.

Dans un contexte de Guerre Froide, l'armée rouge désire, en 1979, envahir l'Afghanistan. Pour les Etats-Unis, principal rival des Soviétiques, cette incursion représente une menace effective pour eux et leurs alliés. Ils décident donc d'enrôler de nouveaux combattants qu'ils recrutent dans les rangs de leur principal allié dans la région. 35.000 volontaires (dont 25.000 sont les représentants de cette milice des ikhwanis) sont envoyés en Afghanistan pour barrer la route aux Soviétiques. La culture du djihad commence à germer dans les rangs de ceux qui se font appeler les moudjahidines parmi lesquels on retrouve des personnes comme Abdellah Azzam ou Oussama Ben Laden.

Considérant leur guerre contre les Soviétiques comme une guerre sainte contre l'athéisme, ces moudjahidines sont armés et entraînés par les Etats-Unis et perçoivent, jusqu'en 1992 (date de la chute du régime communiste afghan), près de 600 millions de dollars d'aide financière de la part de l'Arabie Saoudite. Mais ces moudjahidines, qui, dès lors, se sont lancés dans un processus de guerre idéologique ne s'arrêtent pas aux frontières afghanes. À partir de 1989, certains d'entre eux commencent à regagner les terres du royaume et reviennent encore plus radicalisés qu'ils ne l'étaient quand ils étaient partis. Les autres rejoignent, pour la plupart, les rangs d'une nouvelle organisation d'inspiration salafiste djihadiste: Al-Qaïda.

Tempête de sable généralisée

Au début des années 1990, la situation au Moyen et Proche-Orient devient de plus en plus compliquée: les tensions entre les différents pays voisins sont de plus en plus grandes; à l'ouest, l'Égypte, la Syrie, la Jordanie et Israël se font la guerre, la guerre civile au Liban s'apprête à prendre fin et laisser derrière elle un pays en ruine; à l'ouest, l'Arabie Saoudite a pris des mesures drastiques en interne: le conservatisme religieux y prend une place prédominante tant dans la sphère publique que privée. Mais le principal événement qui marqua la région en cette fin de siècle, reste, indubitablement, l'invasion du Koweït par l'Irak.

Craignant un rapprochement de leurs territoires par Saddam Hussein, les Saoudiens requièrent une assistance militaire de la part des États-Unis. Ces derniers acceptent, mais la présence de leurs soldats est difficilement justifiable face aux milices insurrectionnelles, d'une part, mais également face à l'opinion publique. Les citoyens du royaume, et d'une grande partie des pays arabes ne comprennent pas comment, au regard de la doctrine wahhabite, les autorités saoudiennes peuvent assister les américains (les "infidèles", donc) contre la puissance arabe, musulmane et sunnite qu'est l'armée irakienne de Saddam Hussein.

Pour légitimer leurs actions, les autorités saoudiennes demandent et obtiennent une fatwa pour soutenir leurs actions. Abdelaziz Ibn Baz, président du conseil des grands oulémas de l'Arabie Saoudite à l'époque leur octroie. En somme, l'Arabie Saoudite, avec son système de fatwas taillés sur mesure, avait permis le développement de contradictions - tant internes qu'externes - qui lui étaient devenues consubstantielles. C'est d'ailleurs sur cette base que s'opérera la rupture entre le royaume des Saoud et celui des Ayatollah.

Janvier 1991. L'opération Desert Storm (tempête de sable) marque l'intervention des Etats-Unis contre l'Irak et le début de ce qui deviendra la première guerre du Golfe. Un peu partout dans la région, des groupes contestataires se forment et s'opposent, tant à l'ingérence américaine qu'au soutien saoudien. Des groupuscules soutiennent un renversement du régime à travers le djihad contre l'allié numéro un de la monarchie: les Etats-Unis. Se revendiquant comme des "néo-wahhabites", ces groupes, comme Al-Qaïda, marquent une coupure idéologique définitive avec leur terre mère. Ils entament alors une guerre sans merci contre tout ce qui ne leur ressemble pas.

Le 11 septembre 2001, les attentats terroristes qui visaient le World Trade Center et le Pentagone font près de 3.000 morts. Revendiquées par Al-Qaïda, ces attaques, menées par dix-neuf pirates de l'air, ont marqué le début d'une nouvelle ère: celle d'une guerre non désirée. Une guerre qui prend en otage les citoyens du monde dans un conflit civilisationnel. Mais au regard de tout cela, nous ne pouvons que constater que l'héritage du wahhabisme s'est institutionnalisé au point de devenir une norme informe dans les pratiques religieuses. Un fantôme de lui-même, en somme.

La doctrine, construite et alimentée par les puissances occidentales est aujourd'hui le principal moteur de ces groupes terroristes qui sont moins de simples milices armées que les représentants d'une idéologie effective. La mort d'Oussama Ben Laden n'a visiblement par permis la chute de tout l'empire du djihad. Bien au contraire. Une seconde invasion de l'Irak par les Etats-Unis en 2003 et la destruction pure et simple de tout un pays, de toute une population au nom de rien n'a fait que développer un terreau fertile, propice à la culture d'une violence encore plus violente. Hier, les ikhwanis, les moudjahidines, Al-Qaïda. Aujourd'hui, Daech. Affaire à suivre.

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Qu'est-ce que Daech?
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