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L'identité arabe n'existe pas

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ARABIC YOUNG
valentinrussanov
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INTERNATIONAL - "Les Arabes se sont entendus pour ne pas s'entendre" (Ittafaka al-arab an la yattafikou). J'ai souvent entendu cette phrase, attribuée à Ibn Khaldoun, sans réellement la comprendre. Mais à mesure que je rencontrai et fréquentai mes "semblables", je me rendis compte de sa pertinence et de sa justesse. À l'école, déjà, j'entendais parler de la Oumma. À la maison, dans la rue, on évoquait les "Arabes", dont j'étais supposé faire partie.

Néanmoins, nous ne parlions pas la même langue, nous ne mangions pas la même chose, nous n'avions pas les mêmes coutumes, les mêmes mœurs; certains étaient plus libres que d'autres, certains plus rigoureux, d'autres moins avertis. Nous nous ressemblions, parfois. Nous avions les mêmes prénoms, la même religion, mais nous ne l'abordions pas de la même manière. À mesure que je rencontrai et fréquentai mes "semblables", donc, je me rendis compte qu'ils ne me ressemblaient pas tant que ça. Et pourtant.

Le concept de "Oumma" vit le jour avec les premières conquêtes de l'islam. Les batailles contre les tribus de Quraïsh ont fait naître, dans les provinces d'Arabie, le désir de création d'une unité "nationale" et d'une identité collective. Ainsi, par le fait d'un raccourci géographique et d'une synthèse ethnique, la formation d'un État islamique passait, de facto, par celle d'un État "arabe". Cette différenciation entre "moi, l'arabe" et "l'autre, l'étranger" (peu importe d'où il puisse venir) s'est cristallisée tout au long des nombreux et puissants califats.

Au profit d'une distinction entre l'arabe et l'étranger, celle entre l'arabe et le musulman ne se faisait quasiment plus; l'un fut absorbé par l'autre - dans un souci d'unité - et "l'identité de l'arabe" devint "l'identité du musulman". Cette identité collective permit ensuite, au cours de plusieurs siècles, de forger, doucement mais sûrement, une identité culturelle et civilisationnelle qui avait pour vocation majeure d'unifier malgré les nombreux troubles politiques et sociaux quE connaissaient ces populations.

La fin de l'époque des Mérinides, celle de l'occident islamique et de l'Andalousie, donc, marqua le début d'un effritement de la culture "arabo-musulmane". Son effondrement sans bruit, sa mort molle et son extinction dans l'indifférence représenta un premier traumatisme pour la Oumma. Ibn Rushd l'avait prédit, Ibn Khaldoun l'avait décrit; pour l'un, les Arabes n'étaient plus ce qu'ils étaient; pour l'autre, ils n'avaient jamais été.

À cette frustration historique et civilisationnelle, qu'est la perte de l'Andalousie (voir le poème "Rita' Al-Andalous", du poète Abou Al-Bakaa' Arrandi), s'ajoutèrent de nombreuses autres défaites. Ainsi, l'invasion napoléonienne en Égypte (appelée "conquête", de l'autre côté de la Méditerranée), la guerre des Six Jours, le fiasco irakien, la naissance du terrorisme islamiste... Sont tant de facteurs qui permirent la consolidation de ce "refuge" identitaire. Même divisés, les Arabes ont tenté de rester unis.

En ce sens, la langue arabe, telle qu'elle est perçue et enseignée, représente aussi un élément de fracture dans le monde arabe. Aujourd'hui, il n'existe qu'une seule façon de la lire et de l'écrire; il n'existe qu'une seule vraie langue arabe, une seule langue correcte: celle du Coran. Cet arabe, considéré comme "pur" et "parfait" se cristallise autour de règles linguistiques et grammaticales héritées de la période préislamique. La Jahili'ya a, paradoxalement, donné à la langue arabe ses lettres de noblesse. Les textes saints ont donc été rédigés dans cette langue préislamique qui, dès lors, s'est retrouvée figée.

Les conquêtes menées par Mohammed, puis par les différents califats, ont permis la constitution un véritable empire, allant de l'Espagne à l'est de la Chine moderne, et imposant l'arabe comme langue pure et parfaite puisque seule à permettre la lecture et la compréhension du Coran et donc, seule langue à permettre d'embrasser la religion musulmane. D'Abou Bakr Assiddiq aux califes abbasides, les conquêtes ont imposé l'arabe comme seule langue digne de Dieu et l'ont utilisée comme un moyen effectif de domination sur la Oumma. Ainsi, ont commencé, aux côtés de cet arabe pur, à naître de nouvelles langues, de nouveaux langages, dont ils dérivaient mais auquel ils ne se mélangeaient pas. Les différents dialectes qui naquirent servaient à exprimer le quotidien, tandis que l'arabe qui s'était cristallisé dans les textes coraniques s'était lui-même élevé au statut de langue d'érudition et de piété.

Aujourd'hui, cette dualité entre l'arabe parlé et l'arabe étudié existe encore. Les dialectes font figures de vulgarité et de légèreté lorsque, en caractères latins, ont les agrémente de "7", de "9" ou de "5" pour exprimer les sons que les signes des chiffres nous rappellent. Ils sont devenus le langage du chat et des discussions informelles tandis que l'arabe classique, que personne ne parle, reste le véhicule du savoir. À l'instar du grec ou du latin - langues dites "mortes" -, l'arabe classique se lit, s'écrit, se comprend mais ne se parle pas. Il est le facteur commun qui, réduit au silence, lie les nations arabes. Nos différents dialectes, les langues que nous parlons réellement, nous sont inaudibles. Certains les comprennent, parfois (grâce au cinéma égyptien ou syrien, en l'occurrence), mais peu les parlent. Les différents dialectes, propres à chaque pays - et parfois même à des régions - sont les langues des analphabètes puisqu'intranscriptibles.

Avec le XIXème siècle, les différentes colonisations et la nouvelle vague d'interprétations des textes coraniques, la langue arabe s'est retrouvée nez-à-nez avec la modernité. Une modernité qu'elle voyait mais qu'elle était incapable de nommer. Elle fut, dès lors, comme obligée de se réinventer. Pour s'adapter, elle intégra une multitude de latinismes, de germanismes et de néologismes pour désigner toutes ces choses que les poètes préislamiques n'avaient pas envisagées. Ainsi, le Seigneur donne et le Seigneur reprend. Tout comme l'arabe de la Jahili'ya a donné à l'Occident la bougie, "échec et mat" ou l'élixir, il a pris la télévision, la voiture et les termes techniques relatifs à de nombreuses sciences. À ce titre, l'instauration du mot Mith'li, qui veut dire "homosexuel" n'a été pensé qu'à partir des années 2010.

La langue arabe - ou les langues arabes - posent donc un problème majeur dans la définition de cette identité que nous semblons tous revendiquer. Notre langue nous place devant la problématique de l'existence (ou de l'inexistence) d'une conscience qui nous serait commune, en quelque sorte. Cette langue, elle est le ciment de l'Oumma, elle est le facteur commun de nos identités.

Entre un impératif linguistique (celui d'un arabe classique, véhicule de la foi et des lois) et un impératif de modernité (celui de la Tilivizioun et du Mikanissian), les musulmans ne se comprennent pas, ils ne s'entendent pas... Pourvu simplement que leurs prières résonnent de la même manière...

Cette identité est, aujourd'hui, une identité effritée et éclatée. Les tumultes et les crises politiques et sociales, récentes et moins récentes, ont poussé les "Arabes" à se replier sur eux-mêmes. La voix contestataire des diasporas arabes (qui se veut être "une" diaspora), à travers le monde, commence donc à revendiquer, dans un souci d'unité civilisationnelle, la "cause palestinienne", par exemple, ou encore une peur - à la limite du complotisme, parfois - de l'occident. Ces diasporas s'alimentent à coup de propagande, de slogans, d'exclusions et de violences à tel point qu'elles commencent, depuis le début des années 2000, à défendre l'intégrisme communautaire. L'on glorifie Saddam Hussein et Kadhafi au nom d'un "moindre mal". "Au moins, Saddam n'aurait pas fait ça...", "Kadhafi, lui, au moins..."

Cette logique du "au moins" est parfaitement révélatrice de cette pathologie civilisationnelle dont nous souffrons: la peur de la liberté. Nous avons peur d'être libres puisque la liberté fait dresser devant nous le spectre de la défaite. Mais nous devrions savoir, nous, les "Arabes" (puisque nous avons décidé de nous revendiquer ainsi), qu'au-delà de la peur de la défaite, il y a, quelque part, l'espoir de la victoire.

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