LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Hatim Bouchareb Headshot

Femme arabe: bien plus qu'un simple corps

Publication: Mis à jour:
FEMME LIBERTE MAROC
Imprimer

HISTOIRE - Huda Sha'arawi. Ce nom, bien qu'il n'évoque presque plus rien à la grande majorité des populations arabes contemporaines, résonne pourtant, à travers l'Histoire, comme celui de celle qui fut le chef de file du mouvement féministe dans le monde musulman. Car c'est en 1923, en même temps que la femme américaine, que la femme arabe prend à bras-le-corps ses désirs d'émancipation et de liberté.

Présidente du parti indépendantiste Al-Wafd, Huda Sha'arawi fut la première à ôter son voile, à sortir dans la rue, à marcher et à lutter pour l'égalité et les droits des femmes. Né entre l'Égypte et la Palestine de la première moitié du XXe siècle, ce que l'on appelle le "féminisme arabe", ou "féminisme musulman" remonte, en réalité, à l'âge d'or de l'islam; sur un territoire qui s'étendait de l'Andalousie à la Chine, c'est entre le VIIe et le XIIIe siècle, que la civilisation arabe avait, à sa manière, imposée et fait valoir les principes égalitaristes qui depuis lors, se ternirent et s'effacèrent.

L'érotisme et le quasi-culte de la femme des Mille et Une Nuits, de La Prairie parfumée ont décidément été oubliés ou, s'ils sont encore évoqués, ils ne le sont que de manière très superficielle, dénaturant ainsi ces œuvres de leur substance première: le respect de la femme au profit d'un paternalisme condescendant et inégalitaire.

Paradoxalement, c'est l'anticolonialisme qui, dans la plupart des pays arabes, dénigra la femme. Les groupes politiques et militaires des années 1950, en prenant place dans leurs nouveaux palais présidentiels contrôlèrent et oppressèrent leurs femmes, leurs filles et leurs sœurs et les enfermèrent dans leur condition, parfois trop caricaturale, de "femmes". L'exception tunisienne reste, toutefois, à noter puisque c'est sous l'impulsion des écrits de Tahar Haddad en l'occurrence, que Habib Bourguiba promulgua, en 1959, une nouvelle Constitution et, avec elle, le féminisme institutionnel.

Il en va autrement au Maroc, en Algérie, en Égypte, au Liban... Puisqu'à peine le pouvoir politique eut-il le temps de dresser le spectre des inégalités sociales, ce fut le tour des représentants dits "religieux" d'utiliser les Écrits pour instaurer les inégalités fondamentalistes. L'islam politique, né en Égypte dans les années 1920 et démocratisé, popularisé et autodéterminé à travers les révoltes anti-nassériennes, reste, incontestablement, l'élément substantiel et effectif du sexisme et du machisme que l'on vit et que l'on voit, encore aujourd'hui, dans nos maisons et dans nos rues.

Pour Jean-Marie Seiget*, "ce n'est pas le moindre paradoxe de constater que la seule religion qui a inscrit l'égalité des sexes dans ses textes se retrouve aujourd'hui considérée comme la plus machiste de toutes [...] Les musulmans machistes, au niveau étatique, social ou familial, et les détracteurs de l'islam ont un intérêt commun, quoique pour des raisons différentes, à perpétrer cette fiction d'un islam patriarcal."

Très vite, les féministes sont dénigrées et certaines d'entre elles commencent à proférer des attaques, sur la base de raccourcis essentialistes, taxant l'islam de religion fondamentalement sexiste. Elles se trompèrent puisque la littérature, la poésie, la philosophie, l'Histoire et le cinéma en sont témoins: ce n'est pas l'islam qui a opprimé la femme arabe. Ce sont, pour la plupart, les mouvements politiques de ceux qui instrumentalisèrent la religion et n'accordèrent aucune chance de s'émanciper, se libérer où même de s'exprimer à la femme arabe; l'identifiant à un sexe, simplement, ne lui laissant ainsi d'autre alternative que celle de se voiler la face.

***

Femme soumise, femme intègre. C'est, malheureusement, aujourd'hui, l'équation qui guide le mode de vie de bon nombre de femmes dans le monde arabe. Au delà de la structuration sociale qui oppose, dans nos sociétés, la masculinité: virile, puissante et fière, à la féminité: soumise et discrète, c'est dans le matérialisme historique que nous pouvons commencer à considérer le lent processus de sujétion qu'a connu le sexe féminin à son double complémentaire.

Dans son Deuxième Sexe (1949), œuvre de référence dans la pensée féministe, Simone de Beauvoir dresse un schéma à travers lequel elle dessine le processus de stigmatisation de la femme. Pour elle, c'est à partir de l'âge dit de la "propriété privée" que commence sa sujétion; sujétion qui s'affirme et s'impose avec l'avènement de l'ère du capitalisme où la condition de la femme est mise à mort de par son incapacité à travailler. Cette vision pragmatique dénigre toute donnée biologique ou explication psychanalytique et prône un existentialisme qui pointe du doigt la passivité, la soumission et le manque d'ambition dont ont fait preuve les femmes à travers l'Histoire.

Réduite à un simple corps, la femme est aujourd'hui la proie de tous les intégrismes. Le contrôle de l'enveloppe charnelle et de la sexualité de nos compatriotes permet de garantir notre paternalisme; celui-là même que nous nous efforcions d'affirmer lorsque, dans les années 1970, nous usions de la religion pour contrôler et opprimer ce corps qui nous obsède tant. Car, bien que supposément "inférieur" au nôtre, le corps féminin dans le monde arabe est haï. Haï parce qu'il fait peur, haï parce qu'il remet en cause la puissance masculine, la foie et surtout, haï parce qu'il fascine.

L'imaginaire mythologique grec créa les Amazones, guerrières farouches combattues par les demi-dieux comme Héraclès ou Achille. Le Moyen-Âge européen commença à prendre ses distances et imagina les sorcières; dans Notre-Dame-de-Paris (1831), le juge Claude Frollo ne fait-il pas condamner, parce qu'il ne peut la posséder, Esmeralda, la bohémienne égyptienne, qu'il désire par dessus tout? Dans la culture populaire marocaine, c'est Aïcha Kandisha, femme sublime, femme mystique qui, en usant de ses charmes, attire les hommes vagabonds et les tue.

La symbolique du corps dans notre culture est, en ce sens, essentiel à la compréhension de la condition féminine. Aujourd'hui encore, cette symbolique existe. La musique, le cinéma et les productions télévisuelles qui nous viennent d'Égypte et du Liban témoignent tant d'un désir d'émancipation certain que d'un ancrage dans les valeurs traditionnalistes, institutionnelles et stigmatisantes.

Pour comprendre cela, considérons un instant (sans faire aucun amalgame) la question de la prostitution. Conséquence directe du mariage, du contrôle du corps et de la chasteté imposée par le mari, la prostitution est, pour Simone de Beauvoir, le moyen qui permet aux femmes "honnêtes" d'être et de rester respectées. Malheureusement, dans nos sociétés, la ligne entre la prostitution et l'art est encore incertaine puisque la figure représentée (l'actrice, la chanteuse...) use et se sert de son corps pour réussir.

En exhibant son corps, sa voix, l'icône devient très vite une infréquentable admirée. Nous apprenons ses chansons, connaissons par-cœur les titres de ses films, nous sommes capables de stopper toute activité pour suivre le feuilleton dans lequel elle joue et que nous suivons assidument depuis des années sur les chaines câblées; mais hors de question pour nous de nous associer à elle. Hors de question pour nous d'être ce qu'elle est. Hors de question pour nous de fréquenter les endroits ou les personnes qu'elle fréquente.

Hind Rostom, Fatine Hamama, Sabah, Fayrouz et tant d'autres sont les femmes martyres qui, de par leur sacrifice, leur suicide social, ont permis à toutes les autres de garder leur "dignité" et leur "respectabilité". En transcendant des œuvres qu'elles n'ont fait que toucher du bout des doigts, à défaut de ne pouvoir les vivre puisque, face à des hommes injustement jugeurs, la femme arabe n'a cessée d'être réduite avant de ne se réduire elle-même, impuissante, à sa (si) simple condition.

***

Et puis, il y a la réalité! Si sa destinée reste, traditionnellement, le mariage: institution où, après avoir dépendu de son père, elle devient dépendante de son mari (Montaigne l'avait compris), la femme reste sous le joug et le regard inquisiteur du triptyque Foyer-État-Rue (FER). Et c'est, pour Mona Eltahawy, militante féministe égyptienne, de ce FER que les femmes doivent d'abord s'émanciper, car c'est ce qui les opprime avant tout. Et quoi que l'on dise, la triste réalité perdure.

Mais ne perdons pas espoir! La réforme du code de la famille, la Moudawana de 2004, par exemple, permit une profonde reconsidération de la condition féminine au Maroc. Même si le taux d'activité professionnel reste cruellement bas (25% en 2015), elles eurent et continuent à avoir accès à ce qui permettra, un jour peut-être, une reconsidération de la condition sociale. Et puis... Et puis. Qu'est-ce que le printemps arabe sinon un cri d'espoir de la jeunesse qui, à Tunis, au Caire, se souleva pour plus de liberté, pour plus de d'égalité et pour plus de justice?

D'aucuns pensent, de manière assez précipitée, que ces révoltes sont un échec. À ceux-là, je dis "patience"; puisque les révoltes ne sont que des briques qui servent à bâtir le mur du renouveau. La Révolution, qu'elle se fasse par les armes ou par les mots, est un processus long, lent, pénible et douloureux. D'ailleurs, "Liberté Égalité Fraternité" ne fut pas gravé sur les édifices français le matin du 15 juillet 1789.

* Auteur de "Comment peut-on être breton et musulman"

LIRE AUSSI: Au Maroc, le projet de loi sur les violences faites aux femmes sera de nouveau exhumé

Close
Les meilleurs et les pires pays pour les femmes selon le Forum économique Mondial
sur
Partager
Tweeter
PUBLICITÉ
Partager
fermer
Image affichée