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"Bavure" de la coalition anti-Daech ou comment minimiser un crime de guerre

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PLANE ANTI DAESH
Petra Petra / Reuters
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TERRORISME - Comment se faire pardonner l'impardonnable? Comment minimiser la violence? Comment numériser, jusqu'à rendre totalement vide de sens, des centaines de morts? Comment se décharger?... Ne dit-on pas qu'une "faute avouée est à moitié pardonnée"? Soit! Mais, dans ce cas, que récolte l'autre moitié? Des flots de haine, tout simplement; souvent injustifiés, peut- être... Mais que ne ferait-on pas par vengeance: justice sauvage?

Le 20 juillet, Le Monde, qui est passé maître, depuis une vingtaine d'années, dans la propagande d'État, est un des premiers journaux occidentaux à relayer - avec une discrétion atterrante - l'information concernant les dizaines (ou la centaine) de morts à Toukhar, village des environs de Manbij, en Syrie.

En effet, dans la nuit du 18 au 19 juillet 2016, la coalition anti-EI conduite par les Etats-Unis (et dont fait discrètement partie le Maroc avec ses six F-16 sous la coupe des Émirats arabes unis) a mené une série de bombardements qui, selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH) a fait 56 morts, dont 11 enfants (selon Le Monde). Toujours selon le quotidien français, cette opération serait "la pire bavure de la coalition anti-EI".

À l'heure où 84 morts sur la Côte-d'Azur sont un acte abominable, sauvage, barbare... (et nous sommes d'accord), 56 morts dans une province syrienne ne sont que les résultats d'une "bavure" (là, nous sommes moins d'accord). S'en suit le dialogue de sourds, les diatribes et les guerres de chiffres habituelles qui, semble-t-il, récompensent celui qui dégainera le bilan le plus affligeant: l'OSDH comptabilise 56 morts; Daech, 160 et le Front révolutionnaire de Syrie "plusieurs centaines".

Qu'est-ce que cela nous dit? Eh bien, premièrement, que cette coalition, menée par les Etats-Unis et qui regroupe essentiellement les grandes puissances occidentales depuis septembre 2014, ne semble pas user à bon escient des leçons de l'Histoire. Qu'est-ce que les frappes contre les civiles ont apporté, jusque-là? Rien! Les 500.000 civiles morts irakiens sont-ils les sacrifiés pour une paix au Proche et au Moyen-Orient? Non! Les 50.000 civils afghans morts après le 11 septembre ont-ils permis de ressusciter les 3.000 victimes du World Trade Center? Non!

Mais mis à part le constat de la violence et de la vengeance dans lesquels se plongent les parties de ces conflits, force est de constater que nous ne valons pas la même chose, aux yeux de tous. L'équation veut que 3.000 morts américains ne soient "compensables" qu'en échange de 50.000 Afghans, qu'une promesse de désarmement d'un Saddam Hussein dont la détention d'armes de destruction massive n'ait jamais été prouvée soit échangeable contre 500.000 Irakiens, etc, etc... D'un côté, il y a le terrorisme, de l'autre, des "bavures".

Deuxièmement, si nous faisions un peu plus attention à ce que cette coalition est en train de faire en Irak et en Syrie, nous nous rendrions vite compte que même si les personnages ont changé, le scénario reste le même. Le "Same old blues" est rejoué, encore et encore, depuis des décennies dans cette région. Les coalitions, dont la composition est variable, semblent jouer à la loterie, conservant les mêmes numéros qui pourraient leur porter chance; ces mêmes numéros qui, jusque-là, n'ont pas fait leur fortune mais qui, un jour peut-être...

En 2003, Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz sont envoyés en Irak par Georges W. Bush. Le temps nous dira que ces deux personnages n'avaient aucune connaissance effective du terrain ou de la région, mais de manière tout à fait simpliste, ils constatent que si le régime de Saddam Hussein est sunnite et que l'opposition est chiite, il suffirait d'inverser les pions sur l'échiquier pour régler le conflit. Ainsi, les dirigeants de l'opposition chiite sont investis dans les hautes sphères étatiques et les sunnites sont destitués et jetés à la rue.

Ce sont ceux-là même qui rejoindront, avec leurs armes, les rangs de ce qui, en 2014, deviendra l'Organisation "État Islamique"... Encore une "bavure", visiblement. Aujourd'hui, aux Etats-Unis, en France, au Royaume-Uni, une certaine interprétation des faits veut penser stricto sensu, comme dix ans auparavant, que si "Daech est d'orientation sunnite" et que la seule réelle opposition face à elle soit celle des forces kurdes, alors il suffirait d'armer ces derniers. Visiblement, nous avons quelques autres "bavures" en perspective.

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