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Alep ou le fantasme de Vladimir Poutine

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PUTIN ASSAD
REUTERS FILE PHOTO / Reuters
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INTERNATIONAL - La situation en Syrie gagne en complexité de jour en jour à tel point que ce que, originellement, nous considérions comme la continuité des révoltes arabes s'est très vite transformé en "conflit syrien" avant de gagner, aujourd'hui, le statut de "guerre". Certains y voient la caractérisation d'une instabilité intrinsèquement liée à la région, d'autres le résultat de conflits d'intérêts politiques et économiques; de nombreux acteurs sont alors évoqués: l'on parle de la Russie, de Washington, du Qatar... La Syrie serait-elle, finalement, le terrain de guerre d'un conflit bien plus étendu et bien plus complexe qu'il ne l'est déjà?

Quoi qu'il en soit, les interprétations fusent et, encore une fois, la complexité de la situation ne nous permet pas de valider ou d'invalider de manière définitive telle ou telle vision de la chose. Le camp occidental (l'axe Washington-Bruxelles) s'oppose au camp "oriental", représenté par Moscou et son allié stratégique, Téhéran; mais l'équation syrienne met en jeu plusieurs variables: Daech, le Qatar, l'Arabie Saoudite, la vente d'armes, Poutine, Bachar al-Assad et le secteur des hydrocarbures... Serions-nous alors les témoins sinon des prémices d'une troisième guerre mondiale, du moins de la définition d'un nouvel ordre mondial?

La fin de l'Histoire

Après la guerre froide, le système international a subi une véritable refonte puisqu'avec la fin de l'affrontement Est-Ouest, lequel était le moteur explicatif de l'histoire contemporaine, une nouvelle page de l'histoire se tourne. La bipolarisation Etats-Unis-U.R.S.S. se transforme donc en unipolarisation marquant l'emprise hégémonique des Etats-Unis sur le reste du monde et est vécue comme une véritable humiliation pour la Russie, laquelle tombe dans un tourbillon autodestructeur qui durera plusieurs années.

Le peuple russe perd 40% de son pouvoir d'achat et, pendant les mandats de Boris Eltsine, le pays tombe entre les mains de la mafia. Son successeur légal et légitime, Vladimir Poutine, gagne confortablement, dès le premier tour, les élections présidentielles en 2000. Sa campagne électorale s'axera sur ses désirs de redonner à la Russie sa grandeur; pour cela, il avancera l'argument du succès du déroulement de la guerre de Tchétchénie. Vladimir Poutine assurera en grande partie sa victoire politique au détriment de 200.000 Tchétchènes, morts durant le conflit.

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, Vladimir Poutine est le premier chef d'État à soutenir publiquement les Etats-Unis dans sa lutte contre le terrorisme. Il montre, de ce fait, son désir de rapprochement avec l'Occident en désirant élargir également sa politique économique et ses échanges commerciaux avec l'Est. Face à cela, Georges W. Bush répond en soutenant l'adhésion de sept pays de l'ex-bloc soviétique dans l'OTAN. La guerre est déclarée puisque cette action est vue comme une injure envers le pouvoir russe et une humiliation pour le peuple russe.

Vladimir Poutine se tourne alors vers le Sud-Ouest et désire, ainsi, créer un axe eurasiatique. Parallèlement, l'idée d'une unipolarité représentée par la puissance américaine se ternit de plus en plus puisque l'échec de l'intervention des États-Unis en Afghanistan, en Irak, au Rwanda, en 1994, dans les Balkans, le retour des tensions avec Pékin, la relance du conflit israélo-palestinien, l'affaire irakienne et les positions américaines au Moyen-Orient ont fait voler en éclat l'idée d'une "superpuissance".

La configuration d'un espace mondialisé continuera de donner l'illusion d'une hégémonie américaine, mais en surface uniquement puisque les différents pays de par le monde, indépendants et souverains (en théorie) se lanceront dans un processus de dépendance et d'interdépendance les uns avec les autres, créant ainsi des alliances, des "mésalliances" qui, en somme, dresseront les spectres de nouvelles puissances mondiales où l'idéologie n'a plus sa place, où la diplomatie ne sert plus qu'à négocier les contrats financiers et où la puissance économique est devenue la puissance tout court.

Le gazoduc de la discorde

Face à cette configuration inédite qui redéfinit les intérêts géopolitiques et géostratégiques au regard d'impératifs économiques et financiers, la Syrie tient une position de taille. Bien que le pays soit au beau milieu d'une zone de conflits intenses, il représente néanmoins un allié potentiel majeur que les deux puissances, au nord-est et au nord-ouest, se disputent. En effet, la Syrie, d'un point de vue géographique, est sans doute le pays le plus avantagé stratégiquement sur la route de l'énergie.

Frontalière ou proche voisine des plus grands producteurs d'hydrocarbures au sud et à l'est, la Syrie est également au croisement de quatre mers: la mer Méditerranée, la mer Caspienne, la mer Noire et la mer du Golfe et devient, ainsi, un véritable centre de transit pour le gaz et le pétrole dans toute la région.

À partir de 2008, le président syrien, Bachar al-Assad, prend conscience de l'avantage exclusif dont peut jouir son pays et se lance dans un long périple diplomatique à travers les pays voisins. Il entend faire de la Syrie le "centre du monde" et vend son idée à l'Iran et l'Irak, d'une part, puis à l'Arabie Saoudite et au Qatar. Ce dernier proposera à la Syrie, en 2009, un projet de pipeline ralliant les deux pays, passant par l'Arabie Saoudite, la Jordanie et allant jusqu'en Turquie afin d'exporter les hydrocarbures du Golfe en Europe.

Bachar al-Assad semble favorable à cette option jusqu'à ce que quelques mois plus tard, un autre projet lui soit proposé: soutenu par la Russie, l'Iran met sur la table le projet de l'Islamic Gas Pipeline, un gazoduc qui, moins couteux que le premier, relierait l'Iran à la Syrie via l'Irak uniquement. En 2011, Damas choisit et signe pour le projet iranien au grand dam des pays du Golfe. C'est au même moment que la guerre civile syrienne éclate; les alliances se forment et le conflit se régionalise. L'Iran, la Russie et l'Irak soutiennent le pouvoir en place, celui de Bachar al-Assad, tandis que, pour l'Arabie Saoudite, la Turquie, le Qatar et leurs alliés occidentaux, le président syrien est l'homme à abattre.

Ces alliances, sous couvert de différends économiques, cachent en réalité une nature beaucoup plus profonde qui met en jeu la distribution des cartes du pouvoir, non seulement dans la région, mais aussi sur le plan mondial. La rivalité sunnites-chiites, qui déchire le Moyen-Orient, est au centre de ces alliances; les pays qui soutiennent telle ou telle mouvance veulent, indubitablement asseoir leur pouvoir sur la région. La Syrie, et la population syrienne plus particulièrement, se retrouve prise en otage de ce conflit qui, en réalité, n'est pas vraiment le sien.

Comme en Irak ou au Liban, la Syrie englobe une diversité culturelle et religieuse qui ne lui permet pas de prendre parti dans le conflit qui oppose les sunnites aux chiites. La ville d'Alep en est un parfait exemple: le 14 décembre 2016, au lendemain de bombardements et raids aériens du régime sur la ville, 82 civiles sont tués. L'est de la ville est en deuil tandis que l'ouest lance des cris de victoire. Pourquoi?

Alep e(s)t Berlin

En juin 1948, nous sommes en pleine guerre froide; les relations entre les quatre pays occupant Berlin sont au plus mal et les soviétiques décident de couper tout contact entre la ville et l'extérieur. C'est le "blocus de Berlin"; il durera un an et sera une des conséquences qui poussera à diviser la ville (et donc le monde) en deux: l'est d'un côté, l'ouest de l'autre. Aujourd'hui, la ville d'Alep, deuxième ville de la Syrie, se retrouve, elle aussi, comme il y a soixante-huit ans, sous le joug de puissances étrangères.

En voulant influencer une partie ou l'autre du conflit afin d'asseoir leur pouvoir sur la région, l'axe Washington-Bruxelles qui, d'une part, soutient la mouvance sunnite, et Moscou-Téhéran, de l'autre, qui soutient les chiites sacrifient toute une population. Une seule population. Aujourd'hui, tout n'est plus que symbole: Bachar al-Assad est le symbole du maintien du pouvoir de Moscou sur la région, il ne représente rien d'autre. Est-il le rempart contre le terrorisme islamiste, comme certains le laissent entendre? Peut-être. Rien ne peut être avancé avec certitude, mais la situation en Irak et en Libye nous prouve tout de même que la destitution de Bachar al-Assad n'est pas la solution.

Les groupes rebelles sont trop hétérogènes et personne, à ce jour, ne sait qui ils sont, combien ils sont et qui ils représentent. Certains parlent de Daech, d'autres de groupes terroristes, du front Al-Nosra ou de l'ASL... Mais face à ces symboles, les morts sont bel et bien réels. Depuis 2011, le "conflit" syrien aura fait 500.000 morts devant lesquels l'ONU semble rester de marbre. Le Conseil de sécurité étant, lui-même, fortement impliqué dans cette course au pouvoir, imposant des cessez-le-feu, des droits de veto... Mais rien d'autre. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni soutiennent une partie, la Russie et la Chine en soutiennent une autre... La France joue à la girouette. La situation est, dans les salons feutrés et bureaux occidentaux, stagnante, dans les rues syriennes, sanglante.

S'agit-il d'un "conflit" syrien, d'un "conflit" arabe, d'une conséquence du printemps arabe ou simplement d'une course aux hydrocarbures, à l'armement ou au pouvoir? Il s'agit de tout cela en même temps. Il s'agit des prémices d'une guerre qui ressemble étrangement à celles que nous conte l'Histoire depuis des siècles. Il s'agit d'une population qui meurt et qui, de temps en temps, fait la couverture des journaux et suscite une indignation à géométrie variable. Il s'agit d'une ville qui brûle, de sang qui coule. Il s'agit, aujourd'hui, d'Alep; mais, qui sait, demain peut-être de Paris, Londres, New-York ou Moscou.

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