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Terrorisme: le "loup solitaire", un concept alibi

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TERRORISM
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TERRORISME - A chaque attentat mené individuellement par un kamikaze ou un véhicule bélier, des experts et autres savants se démènent pour essayer de démontrer que le coupable est probablement ce qu'on appelle trivialement "un loup solitaire"ou "lone wolf".

Ce concept littéraire a vu le jour au Royaume Uni en 1984 sous forme d'une série de livres écrits par Joe Dever, dont le héros, "loup solitaire", dernier représentant d'un ordre de moines guerriers, lutte contre les forces des ténèbres qui menacent un monde imaginaire (Magnamund) dans lequel le lecteur joue toujours le même rôle et bénéficie d'un bonus s'il joue les aventures dans l'ordre.

L'expression avait été utilisée en France en mars 2012 à l'occasion des attentats commis à Toulouse et Montauban par Mohammed Merah. Il avait assassiné sept personnes dont des militaires et des enfants juifs.

La Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), devenue depuis Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), avait lancé la notion et les médias s'en étaient emparés pour affirmer que le terroriste avait agi seul loin de toute organisation ou structure de commandement, ce qui s'avèrera inexact après de sérieuses investigations.

Que signifie cette notion? Elle signifie, pour un candidat, aussi bien dans l'espace physique que numérique, qu'il agit seul dans le processus de radicalisation, de recrutement, d'endoctrinement, d'envoi sur une zone de conflit jusqu'au passage à l'acte. Ce qui semble être un scénario invraisemblable car ce processus complexe et étalé dans le temps permet inévitablement un contact avec des sergents recruteurs, des idéologues, et de surcroît nécessite une détection de vulnérabilité, une emprise, une manipulation pour une désaffiliation, un isolement et une déshumanisation obligatoires pour être un candidat "crédible". Le candidat est-il capable d'une telle autoréalisation?

Regardons le factuel: le cas de Merah par qui la notion est arrivée. On sait qu'il avait un officier traitant qui le traçait en permanence et avait signalé tous ses voyages initiatiques au Moyen Orient et en Afghanistan. Son frère Abdelkader était son mentor et on sait surtout que plusieurs interpellations avaient eu lieu après, balayant d'un revers de main ce concept alibi destiné plutôt a masquer une réalité dysfonctionnelle qu'a établir un diagnostic précis.

Des exemples de faux loups solitaires ont été signalés tels Omar Mateen à Orlando aux Etats-Unis, Larossi Aballa à Magnanville ou Mohamed Bouhlel à Nice en France sans pour autant que l'hypothèse aboutisse. L'autonomie du choix individuel d'un objectif ciblé ne procure nullement le caractère solitaire à ces opérations terroristes puisqu'il s'agit de la dernière étape que la nébuleuse laisse à la discrétion de l'auteur, même si elle figure dans ses fondamentaux opérationnels. Par ailleurs, le phénomène de la "fratrie" vient bien souvent balayer cette fausse idée.

Le terrorisme est une menace globale et diffuse, il est créatif, ingénieux et surtout machiavélique et ses modes opératoires devraient être cernés avec exactitude. Il n'échappe pas au système de "réseau" dont il faut assurer le démantèlement pour éliminer sa capacité de reconstitution notoire.

Le "jihad au bout d'un clic" est une légende qu'il serait judicieux de proscrire du jargon. Les dysfonctionnements sont le propre de toutes les institutions a fortiori sécuritaires, l'erreur serait de ne pas l'admettre. Le retour d'expérience est fait pour cela, car se tromper est humain, mais persévérer est diabolique et improductif.

Le terrorisme est une chose sérieuse dont il ne faut pas galvauder les éléments de langage, le vrai diagnostic, y compris interne, est le seul moyen d'y apporter les remèdes appropriés.

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