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Le PJD, de la loyauté à la monarchie à l'opposition à l'Etat profond

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PJD BENKIRANE
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POLITIQUE - L'intégration au pouvoir des islamistes du Parti de la Justice et du Développement (PJD), a permis au régime politique marocain de les intégrer dans le jeu institutionnel en tant que force politique et d'isoler en même temps le groupe islamiste d'Al Adl Wal Ihassane (Justice et Bienfaisance) qui demeure encore un farouche opposant à la monarchie.

La marginalisation du mouvement islamiste Al Adl Wal Ihassane s'explique essentiellement par sa contestation de la légitimité religieuse de l'institution royale. Il appelle à mettre fin au contrat d'allégeance (la baî'a) qui unit le Commandeur des croyants à ses sujets, parce que la monarchie ne respecte pas le "pacte islamique" qui exige que le peuple obéisse à son chef. Pour Abdessalam Yassine, père fondateur de ce mouvement islamiste, "la réciprocité constitue l'élément constitutif du contrat de la baî'a, car ce dernier ne serait valable que si les deux parties tiennent leurs engagements. La baî'a ne devient moubaya'a que quand un chef honnête s'engage à gouverner selon la loi de Dieu".

En revanche, le PJD a prôné un discours loyaliste à l'égard de la monarchie et a négocié de façon pacifique son intégration à la vie politique. Il a opté pour une participation graduelle et adaptée aux contraintes de la vie politique marocaine. Ainsi, après les attentats de Casablanca de 2003, ce parti politique a été contraint de se présenter dans 18% des circonscriptions électorales pour éviter, selon Abdelilah Benkirane, secrétaire général du parti, "un raz-de marée qu'on aurait été incapable de supporter politiquement aussi bien à l'intérieur du pays qu'à l'étranger".

La stratégie du PJD de candidature limitée est susceptible de pousser ce parti à abandonner relativement son idéologie au profit d'une initiation à l'art difficile de gouverner, fondé sur une considération d'ordre pragmatique. Sa perception de la participation électorale plaide en faveur de la progression "calculée" dans la légalité.

Les discours des dirigeants du PJD ne cessent, depuis leur première participation aux élections législatives de 1997, d'exprimer qu'ils sont conscients que la participation de leur parti doit être fonctionnelle dans la mesure où ils n'entrent pas en concurrence pas avec le Palais. Le PJD doit éviter, selon A. Benkirane, toute "confrontation avec le souverain pour faire plaisir à quelques milieux laïcs, alliés du diable (...) Le respect dû à Sa Majesté implique le respect de ses conseillers et de ses collaborateurs".

Le but des islamistes du PJD est de se transformer en une force partisane ayant un projet fondé sur une vision rationnelle et pragmatique de la participation politique. Cela veut dire également que l'apprentissage pragmatique de la légalité a permis au PJD d'intégrer le jeu institutionnel tout en profitant des opportunités politiques offertes par cette intégration. L'action et le projet politique des islamistes du PJD ne trouvent leur cohérence que lorsqu'ils sont pensés sous l'angle du pragmatisme politique. Ce dernier signifie la capacité de s'adapter aux contraintes institutionnelles de la vie politique selon une logique situationnelle, pour reprendre l'expression de Michel Dobry.

Ainsi, l'arrivée au pouvoir de ce parti est considérée comme le fruit du pragmatisme politique, qui a donné lieu à une évolution idéologique pour ajuster le projet politique des islamistes du PJD aux fondements du marché politico-électoral. En témoigne l'abandon de leur ancienne méthode de mobilisation et la modération de leur discours politique, afin d'apparaître comme une force stabilisatrice de l'ordre institutionnel établi par la monarchie.

Cependant, ce pragmatisme politique adopté par le PJD a été mis à l'épreuve du blocage gouvernemental lorsque Abdelilah Benkirane, depuis sa nomination en tant que chef du gouvernement le 10 octobre 2016, s'est trouvé ainsi confronté à un rapport de force instauré entre son parti (avec 125 députés sur 395 à la Chambre des représentants), et le Rassemblement National des Indépendants (RNI), pourtant arrivés en quatrième position (avec 37 députés). Ce blocage a bien traduit selon le membre du secrétariat national du parti, Abdelali Hamieddine, "la logique de la force qui a primé ces derniers mois et non celle de la négociation". Il a fallu attendre six mois pour mettre fin à ce blocage, après que le roi Mohammed VI a nommé Sâad-Eddine El Othmani Chef du gouvernement suite à la révocation de Benkirane.

La révocation de Benkirane peut être expliquée par ses critiques contre l'Etat profond (le Makhzen) et l'intervention des conseillers du roi dans les affaires gouvernementales. L'adoption du discours oppositionnel a favorisé ainsi l'endossement de la posture "victimaire" par les membres du PJD, qui accusent souvent les acteurs du "makhzen" d'exercer selon Abdelali Hamiddine, une domination à travers "l'ébranlement du pouvoir de décision des partis, l'intimidation, la corruption, l'opacification du champ économique ou encore la distorsion d'informations afin que les acteurs du tahakoum bénéficient d'une bonne image auprès de la population". Le débat sur "tahakoum", qui a pris une dimension conflictuelle, a approfondi le malentendu politique entre le PJD et la monarchie.

Dans un communiqué du 13 septembre 2016, le cabinet royal a réagi aux accusations avancées par les membres du PJD et du Parti du Progrès et du Socialisme (PPS) en soulignant que "les conseillers de SM le Roi n'agissent que dans le cadre de leurs fonctions, en suivant les hautes instructions précises et directes qui leur sont données par Sa Majesté le Roi".

Le recours à la rhétorique oppositionnelle est considéré ici comme étant une stratégie de gestion des effets pervers induits par l'intégration verticale du PJD au régime politique marocain. C'est pourquoi il importe de comprendre la causalité de "ce qui passe" pour saisir la portée pragmatique de ce recours. Il faut également tenir compte de l'usage politique de cette rhétorique par ce parti politique parce que le triomphe électoral des islamistes du PJD au scrutin législatif du 7 octobre 2016 n'était pas uniquement redevable à leur probité morale, mais également à leur rôle d'opposant à l'Etat profond. Ce qui témoigne ici d'une variété de ressources mobilisatrices dont dispose le PJD.

La transformation de la mobilisation politique et électorale des islamistes du PJD sous l'effet de rapport de force avec l'Etat profond nous conduit à remarquer que le PJD veut transformer sa rhétorique oppositionnelle en mécanisme de résistance à toute tentative de son affaiblissement politique par les acteurs du "tahakoum". Cela veut dire que son attention est focalisée sur les effets pervers de l'exercice du pouvoir afin qu'il n'ait pas le même destin politique des partis de la Koutla démocratique, notamment l'Union Socialiste des Forces Populaires (USFP).

La stratégie adoptée par le PJD a un double caractère, c'est-à-dire loyale à l'égard de la monarchie et opposante à l'Etat profond. L'action politique des islamistes du PJD n'est pas issue d'une ligne de pensée homogène, au contraire, leur identité ainsi que leur principe politique demeurent flexibles et capables de se composer avec n'importe quelle conjoncture politique. Le discours populiste tenu par certains membres du PJD confirme cette tendance et peut, effectivement faire apparaître le parti comme un "caméléon" doté d'un large spectre de logiques politiques.

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