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La contestation du Rif: fitna, défaillance citoyenne ou expression démocratique?

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HOCEIMA
Youssef Boudlal / Reuters
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SOCIÉTÉ - Contrairement à plusieurs pays arabes, le Maroc a joui jusqu'à présent d'une stabilité enviable. Mais, au cours de ces derniers mois, le royaume est le théâtre d'une contestation populaire qui agit comme le révélateur d'un malaise profond aux dimensions et racines multiples, qui déborde le cadre des revendications et appelle des solutions structurelles à des problèmes structurels. La crise qui secoue le nord du Maroc consacre le retour de la question sociale, celle de la démocratie et de l'égalité sur la scène politique marocaine.

L'un des mérites de ce mouvement social est de révéler un malaise profond débordant le cadre des revendications et des préoccupations à court terme: derrière les attentes immédiates se cachent en réalité des problèmes structurels dont les solutions appellent sans doute des révisions importantes des politiques publiques. Aujourd'hui, bon nombre d'entre nous sont convaincus que les affaires publiques ne sont pas bien gérées et que l'échec du développement humain peut être imputé à cette politique de l'indifférence, à la corruption qui gangrène notre société et à la faiblesse de la démocratie.

Il ne fait nul doute que la démocratie est un facteur fondamental pour le développement économique et social et qu'elle représente la meilleure garantie contre l'instabilité des pays. La développement d'un pays requiert que soient réunies les conditions indispensables à sa stabilité politique et sociale. Si l'on veut éviter le chaos, la démocratie est la seule voie vers le développement et la stabilité. La démocratie est un état social. Hélas, l'observation de la réalité sociale dans plusieurs régions du Maroc permet de faire le constat sans équivoque: une flagrante dichotomie entre les puissants et le peuple, une grande partie des Marocains se trouve dans une situation de précarité et de grande vulnérabilité, l'extension de la corruption, de fortes inégalités économiques et sociales, etc.

L'égalité des droits est essentielle, parce qu'elle établit la démocratie. La société démocratique nivelle les conditions, car elle abolit les privilèges et la transmission héréditaire du statut et la dignité devient accessible à tous. Tous les hommes sont d'avis que le juste réside dans l'égalité et une juste répartition des richesses.

En tant que progressiste, la dignité, la justice, la démocratie et l'égalité représentent pour moi des valeurs et des principes fondamentaux. L'idée que je me fais de la démocratie n'est pas neutre, c'est celle de la démocratie sociale. Le "social" est indispensable pour chaque démocratie juste et durable. Pas de démocratie sans justice sociale et pas de stabilité sans démocratie (Egypte, Syrie, Libye, Tunisie, Yémen et Soudan en sont des exemples). Plusieurs recherches académiques sont parvenues à dégager des résultats plus convaincants quant au lien entre la stabilité politique et le développement socio-économique. Une démocratie forte constitue aussi la condition sine qua non pour éviter la corruption à grande échelle. Au Maroc, la corruption est toujours développée en l'absence de règles de contrôle strictes.

Le Hirak (mouvance ou mouvement de contestation) du Rif a fait couler beaucoup d'encre et ne cesse de susciter de nombreux commentaires qui vont même parfois jusqu'à accuser les contestataires de vouloir semer la zizanie, le chaos et la fitna (discorde). En fait, ce sont les esprits faibles qui peuvent être convaincus que le Maroc est en proie à la fitna. Ce qui crée la fitna, ce sont les inégalités sociales et économiques, la corruption, la misère, etc. On peut tout nier en bloc, mais on ne peut rien ignorer de la précarité et de l'exclusion d'une grande frange de la population marocaine.

Les signes précurseurs de la contestation dans le nord du Maroc étaient perceptibles. Le Rif, comme la majorité des régions marocaines, est victime des injustices économiques et sociales, du laisser aller, des négligences et du mépris institutionnalisé dont l'effet boomerang est ce mouvement contestataire qui s'est amplifié en moins de 7 mois.

Déjà en 2016, le rapport du PNUD sur le monde arabe tirait la sonnette d'alarme. D'après ce rapport, une deuxième révolte arabe se profile à l'horizon. Selon ce rapport qui contient des chiffres inquiétants et tragiques sur le monde arabe, la leçon du printemps arabe qui a ravagé six pays dans la région n'a pas été bien retenue par les régimes politiques arabes, et le monde arabe est plus que jamais une poudrière sur le point de ré-exploser.

Le rapport regrette que la gouvernance dans le monde arabe reste fortement le domaine d'une élite héréditaire. "Ceci pousse les jeunes à se sentir prisonniers d'un sentiment inhérent de discrimination et d'exclusion, ce qui engendre pour eux un affaiblissement de leur engagement à préserver les institutions gouvernementales de leurs pays." (PNUD, 2016).

Pire encore, les jeunes arabes n'éprouvent plus de sentiment patriotique: "Ils vont s'identifier davantage à leur religion, à leur secte ou à leur tribu." (PNUD, 2016). C'est le cas des Marocains qui culpabilisent de faire partie d'un système où l'enseignement et la santé sont défaillants, où la corruption fait loi, où il n'a aucun référentiel d'identification (Telquel, 2012).

Selon le même rapport du PNUD, l'actuelle génération est instruite et urbanisée et "grâce aux médias sociaux, ces jeunes sont plus en harmonie avec le monde qu'avec leur gouvernements". Le changement, ils le veulent vivement et n'hésiteront pas à aller au charbon pour l'avoir et pour faire avancer les choses. "Ils peuvent préférer des moyens plus directs et plus violents, surtout s'ils sont convaincus que les mécanismes existants de participation et de responsabilité sont inutiles". (PNUD, 2016)

Nous sommes en outre intimement persuadés que l'Etat devrait se montrer un partenaire crédible et responsable en instaurant une bonne gestion des affaires publiques et maintenir un niveau acceptable de normes en matière de justice sociale, car les populations n'accepteront plus jamais pauvreté et exclusion.

Si les esprits faibles et bornés voient dans le Hirak du Rif une défaillance citoyenne, les esprits éclairés et rationnels y voient, par contre, une expression démocratique légitime. Il est donc temps de privilégier une approche pragmatique qui s'appuie sur l'analyse de la réalité dans sa complexité et sa diversité. L'approche sécuritaire qui consiste à museler les contestataires et à jeter le discrédit sur le mouvement en l'accusant de velléités séparatistes ne fera qu'exacerber encore plus les tensions, et accroître le fossé qui se creuse entre les dirigeants et les citoyens en créant un climat de méfiance surtout que ces derniers événements ont ébranlé la confiance de la population du Nord dans la capacité des institutions à jouer les pompiers.

Etre un bon Marocain, ce n'est pas seulement brandir le drapeau, applaudir les victoires des sportifs, etc. Trop Léger pour être vrai. "OK. Je suis fier, mais à quoi ça sert et est-ce que ça fait avancer les choses? Oui, il faut être fier mais vigilant et critique. Critiquer ou parfois dénoncer" (Tahar Ben Jelloun, 2008). Selon le sociologue Abdessamad Dialmy, "on ne peut être fiers de notre pays que s'il nous traite en tant que citoyen, quand l'Etat nous garantit ses services sociaux. Lorsqu'on voit qu'une minorité monopolise les richesses du pays, que l'élite politique se reproduit et reste au pouvoir, il n'y a pas de quoi être fier. Le Marocain le sait et le vit au quotidien" (Telquel, 2012).

Etre un bon patriote ne doit pas nous exempter de dévoiler la réalité telle qu'elle est, de dénoncer l'exclusion, la marginalisation, la précarité et les dysfonctionnements que connaît notre pays et ne doit pas non plus nous empêcher d'avoir un esprit critique, ce qui permettra de tirer notre nation vers le haut. La contestation du Rif n'est qu'une forme de communication et d'expression critique. "La révolte - comme le désespoir - est une forme supérieure de la critique", comme disait Léo Ferré.

Au lieu de développer une résistance impitoyable aux mouvements de contestation et d'avancer les théories du complot et de la trahison, mieux veut être beaucoup plus attentifs à leurs causes et s'attaquer aux racines du mal. La situation actuelle appelle des solutions immédiates et des réformes de fond et non des réformes en trompe l'œil qui ne peuvent avoir que des effets néfastes sur la stabilité.

Il ne faut pas réagir par l'émotion et il ne faut pas non plus se focaliser sur le chef de file du Hirak parce que cela risque d'occulter le débat de fond, en l'occurence la justice sociale, la démocratie, l'égalité et la distribution juste des richesses. La pauvreté sempiternelle mène assurément à la haine et à la révolte. Alors faisons en sorte que les digues ne rompent pas, sinon le torrent emportera tout ce qu'il trouve en son chemin.

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