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Développement local: émigrés et produits de terroir, le binôme gagnant?

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Rafael Marchante / Reuters
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DÉVELOPPEMENT - Le dernier rapport du Fonds international de développement agricole de l'ONU (FIDA) au titre de l'année 2016 classe le Maroc dont la diaspora s'élève à près de 5 millions de personnes, à la troisième position en termes de transferts d'argent de ses ressortissants à l'étranger.

Toujours selon le même rapport, l'investissement productif reste encore marginal par rapport aux transferts familiaux et à l'épargne des migrants dans leurs pays d'origine. Cela nous pousse à nous poser les questions suivantes: l'émigré peut-il jouer un rôle actif dans le développement de son pays d'origine et participer ainsi au développement du monde rural surtout dans les zones de forte émigration?

Les liens entre migrations, développement, investissements sont un enjeu central du débat qui agite les cercles scientifiques et notre société et sont devenus aussi des objets de controverse dans l'actuel contexte de la mondialisation.

Dans un contexte marqué par des changements politiques et économiques majeurs, la mobilité qui est une stratégie de survie, un vecteur de transformation, création, recomposition, réappropriation des économies et des savoirs, forme une dimension du système de production permettant à des terroirs "vides", en apparence, de se maintenir en vie car (et contre toute attente), les territoires ruraux présumés vacants s'avèrent habités par des "diasporas mouvantes", en d'autres termes par des groupes de résidents absents.

Ces migrants sont en effet attachés à leur village d'origine et la conjoncture politique de leur pays d'accueil (difficultés d'intégration, montée du populisme, racisme, etc.) fait que beaucoup de regards se tournent vers les pays d'origine et surtout vers leurs territoires d'origine qui à leur tour ne cessent de bouger avec l'émergence de nouveaux acteurs (communes, coopératives féminines, associations, etc.) capables de se prendre en main et de poursuivre les dynamiques de changement vers le développement de leurs territoires ruraux où le migrant se sent valorisé et reconnu.

Étant donné que l'émigré peut jouer un rôle important dans la reprise des projets et la reconstruction des espaces ruraux, il peut être le fer de lance de nouvelles formes d'engagement et d'investissement dans ces territoires. Dans une perspective de développement territorial, plusieurs territoires, surtout les espaces à dominante rurale qui ont été soumis à un exode important, tentent d'intercepter ces nouveaux flux en soutenant d'une part l'attractivité de leur territoire et d'autre part l'installation de ses émigrants dont l'une des caractéristiques motrices de leur installation est le désir d'ancrage local.

Les émigrés peuvent contribuer au développement de leurs régions de départ surtout au développement économique qui implique le dépassement de l'économie de subsistance, en misant sur les ressources locales existantes pour augmenter les moyens d'y vivre par la production, la valorisation et la commercialisation de produits locaux/du terroir et l'amorce du tourisme rural.

Ces territoires ruraux représentent pour les émigrés à la fois des espaces où tout est à construire et des territoires où le lien social est plus évident et important, ce qui constitue un capital énorme qui compense la faiblesse de leur capital économique. Dans ces contrées où la céréaliculture connaît de plus en plus de repli et où l'agriculture familiale est marginalisée à cause de l'intégration des politiques agricoles dans l'économie mondiale, la population rurale, afin d'assurer sa subsistance, n'a pas eu d'autres choix que d'opérer des mutations profondes dans son système de production en s'orientant vers des produits à valeur ajoutée, nouveaux et attrayants.

Aussi, dans ces régions en difficulté et sous-développées, le départ est la seule option pour la population la plus jeune; partir pour mieux revenir et investir. Les investissements des émigrés peuvent compenser l'impact négatif des migrations sur les territoires d'origine en améliorant la résilience et la productivité des agricultures et participer ainsi à leur développement.

Les produits du terroir dont la valorisation répond au second pilier du Plan Maroc Vert dans le but de créer des emplois et engendrer la valeur ajoutée à travers la création des coopératives féminines, peuvent jouer un rôle dans le développement local et durable des zones rurales pauvres. Les relations entre les produits agricoles considérés à l'aune du développement local expliquent l'évolution des valeurs accordées aux terroirs et à la campagne où la pauvreté semble élire domicile.

Au Maroc, la pauvreté est surtout rurale avec 79,4% des pauvres et 64% des vulnérables dont une grande proportion de femmes. Pourtant, ces dernières ne se laissent pas envahir par l'empilement des détresses et conçoivent des stratégies de résistance et de solidarité comme en témoigne la multiplicité des associations et des coopératives qu'elles arrivent à faire jaillir participant ainsi à l'économie locale et créant une dynamique grâce à la production et la vente de produits du terroir, le plus souvent en circuit court (vente à la ferme, gîtes, coopératives, restaurateurs, touristes et visiteurs de passage, etc.).

Au regard de l'approche "terroir", les migrants ont longtemps et solidement symbolisé un appendice externe, une forme d'externalisation de l'activité productive, qui devait permettre aux systèmes agraires de subsister et de se reproduire et aux agriculteurs de pérenniser leur activité. La question qui se pose à présent est de savoir si le développement local peut naître de croisements entre diaspora, produits de terroir et commerce international?

Nul doute que les migrations internationales, grâce à la mise en réseau des populations et des espaces, participent aux mutations techniques, culturelles et économiques des sociétés. À partir de ce constat, la diaspora est en mesure d'impacter le processus de valorisation et de développement des exportations des produits de terroir vers les marchés internationaux. Si auparavant l'activité rurale gravitait presque exclusivement autour de l'agriculture, ce n'est plus le cas aujourd'hui dans plusieurs régions rurales marocaines où l'économie s'est largement diversifiée par l'installation d'autres industries et par le tourisme rural.

En fait, c'est dans ce contexte qu'un grand intérêt a été accordé au développement des produits de terroir qui pourraient constituer une voie de diversification du commerce extérieur. Dans ce cadre, la diaspora (émigrés) est susceptible de jouer un rôle important à la fois dans la valorisation de ces produits et dans leur entrée sur les marchés internationaux.

Cependant, plusieurs contraintes telles que la méfiance des administrations publiques, entravent l'implication des réseaux diasporiques et ralentit le processus de valorisation des territoires, freinant ainsi tout élan d'investissement. Cette diaspora, malgré son désir d'entreprendre, trime à trouver l'accompagnement financier du fait que ce type d'activités n'est pas considéré par les institutions d'accompagnement comme des entreprises viables. Ces contraintes parmi tant d'autres expliquent la sous-exploitation des potentialités du monde rural qui sont considérables.

Au-delà de ces contraintes, c'est aussi l'intrication du système géographique "terroir", la gouvernance locale et le système d'action, lieu des jeux conflictuels entre les acteurs du terroir qui font que toute action allant dans le sens du développement social, local et territorial se trouve entravée. La valeur ajoutée qu'implique la mobilisation de la diaspora et le rôle des émigrés dans le développement de leur territoire d'origine ne sont plus à démontrer. Plusieurs enseignements précieux peuvent être tirés des initiatives prises par des pays comme la Chine, la Corée, et l'Inde où les apports de la diaspora ont largement contribué à transformer les économies nationales grâce à la mise en place d'un environnement favorable associé à une vision nationale partagée entre les différents acteurs et la diaspora.

Il est temps donc que les structures institutionnelles admettent que les émigrés et leurs projets sont des vecteurs de développement territorial et cessent de considérer la diaspora comme une source de financement, mais comme des partenaires au développement et comme des forces vives qui continuent à entretenir les terroirs agricoles participant ainsi à la reconfiguration des espaces ruraux.

Une chose est certaine, c'est que la diaspora marocaine représente un potentiel réel. Elle peut jouer un rôle essentiel dans le développement des pays d'origine et devenir rentable pour les espaces et terroirs agricoles à travers l'investissement agricole qui est essentiel à la croissance rurale, à la création d'emplois et à la croissance économique qui bénéficie à tous les membres de la société.

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