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Jabeur Mejri, prisonnier politique en Tunisie

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Jabeur Mejri n'est pas un ami. Je ne le connais même pas. Je sais qu'il est en prison pour des idées. Quelles idées? Je m'en moque. Personne ne doit aller en prison pour des idées.

DĂ©faire et refaire le monde

Quand je suis entré en résistance active contre la dictature de Ben Ali, c'était pour défendre un ami, Zouhair Yahyaoui. L'engagement me semblait évident. Depuis des mois, nous nous exprimions librement sur Tunezine. Une bande de jeunes (et moins jeunes) exaltés qui s'escrimait à défaire et à refaire le monde. Enfin, surtout la Tunisie.

A cette époque, qui ne me rajeunit pas, Zouhair avait créé Tunezine. Un site, un forum et des publications plus ou moins régulières. Et voilà que le créateur du site était arrêté, torturé et jeté en prison, condamné à deux ans et demi, pour nous avoir permis de nous exprimer librement. Enfin, pour nous avoir mis à disposition un endroit où nous pouvions le faire sans rendre de comptes à qui que ce soit, ni à la dictature, ni aux oppositions légales ou illégales, ni aux ONG et autres sociétés civiles.

Dépendant à l'indépendance

Ceux qui ont donné l'ordre de l'arrestation et de l'emprisonnement n'avaient pas compris une chose: la Liberté d'Expression, quand on y a touché, on est immédiatement accrocs, on ne peut plus s'en passer et qu'il n'existe aucune cure, y compris carcérale, pour nous sevrer de cette dépendance à l'indépendance. C'était trop tard pour nous faire taire. Prison, diffamations, procès truqués, trolls sur les forums, pressions sur les hébergeurs, cyber-attaques, ... Tous ces venins censés nous anéantir nous rendaient à chaque fois plus forts et plus déterminés. Déterminés à aborder les sujets censurés par la dictature de Ben Ali: la corruption, la censure, le népotisme, la falsification des chiffres concernant l'économie, le chômage, les violences policières et la torture, le parti unique, les procès truqués...

Il y a un sujet dont je me souviens plus particulièrement depuis plusieurs mois. C'est celui de l'opposition interdite en Tunisie, et plus particulièrement d'une personne, Moncef Marzouki, ancien Président de la Ligue Tunisienne des Droits de l'Homme (LTDH) et créateur du Congrès pour la République (CPR).

Zouhair Yahyaoui était très touché par sa situation et ne ratait jamais une occasion de le défendre et de parler des brimades dont il était victime. Il suffit de relire les mags sur tunezine.com. J'ai eu l'occasion d'écouter M. Marzouki à plusieurs reprises, ainsi que de l'interviewer quand j'étais un des administrateurs de reveiltunisien.org. Ses messages aux jeunes, à la défense sans concession de la Liberté d'Expression, résonnent aujourd'hui plus forts dans ma tête.

Moncef Marzouki
18 mars 2005

"Toute liberté y compris celle de la parole se prend et ne se quémande pas, parlez comme vous l'a enseigné Zouhair , n'ayez plus peur , laissez tomber les pseudonymes , quand ce sera une vague de fond , la dictature s'effondrera , c'est cela la leçon de Zouhair"

Il était essentiel pour nous qu'il puisse s'exprimer, et de donner échos à ses prises de position dans la Tunisie censurée de Ben Ali. Il n'était pas le seul. Il y en avait d'autres, beaucoup d'autres, de droite, de gauche, des islamistes aussi évidemment (ils se reconnaîtront?). Mais si je parle de lui et non des autres, c'est que lui est Président de la République de la Tunisie d'aujourd'hui. Mais aussi que la Tunisie d'aujourd'hui, celle de Moncef Marzouki, a dans ses prisons des prisonniers d'opinion.

Qui dit prisonnier d'opinion dit exécution en bonne et due forme d'une chaîne de décisions, depuis les services de police jusqu'aux décisions des juges se soumettant aux directives du pouvoir exécutif. Oui, on parle de la Tunisie postrévolutionnaire. Ni plus, ni moins.

Aujourd'hui comme hier

Jabeur Mejri, car c'est de lui dont je veux parler, a été condamné à 7 ans et demi d'emprisonnement pour avoir, notamment, posté des caricatures jugées offensantes pour la religion dominante dont se réclame, pour exercer le pouvoir politique, le principal parti au pouvoir, Ennahdha.

Il serait aujourd'hui impossible de s'exprimer sur certains sujets, comme il était hier interdit de critiquer les dogmes, les décisions et les choix du Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD) de Ben Ali sans que le rouleau compresseur d'une justice dépendante ne nous écrase?

Finalement, Jabeur n'a fait que suivre les demandes de l'actuel Président quand il répondait aux forumiers de Tunezine. Rappelez-vous, Monsieur le Président, ce premier échange, déjà placé sous un hommage que nous faisions ensembles à notre ami trop vite décédé. Rappelez-vous que vous encouragiez alors la jeunesse à s'exprimer librement, sans peur et sans crainte des représailles de la police et de la justice de Ben Ali. Vous l'avez rappelé encore le 13 mars 2012 en déclarant la journée Nationale "Zouhair Yahyaoui" pour la liberté d'expression sur internet.

Jabeur Mejri est pour moi un nouveau Zouhair Yahyaoui.

Pour une grâce présidentielle

Ce n'est pas un ami. Je ne le connais même pas. Je sais qu'il est en prison pour des idées. Quelles idées? Je m'en moque. Personne ne doit aller en prison pour des idées.

Grâce au travail acharné du Comité de Soutien à Jabeur , un dossier a été déposé pour demander une grâce présidentielle. Je sais bien que la grâce n'annule pas la condamnation inique et disproportionnée et que ce "jugement" restera en travers de la gorge de tous les défenseurs des Droits de l'Homme.

Cette grâce Présidentielle doit être accordée dans les plus brefs délais! Il en va, ni plus, ni moins, de l'honneur de tous les anciens prisonniers politiques, de tous les anciens militants des Droits de l'Homme, de tous les anciens membres des partis politiques interdits, clandestins, réprimés, torturés, de tous les anciens et actuels présidents d'ONG.

"Nous à notre époque on s'est cassé le nez sur la censure, vous l'avez détourné et ridiculisé, il faut enfoncer le clou " Moncef Marzouki