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"L'État islamique restera et s'étendra": entre le texte et le contexte

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Blog publié en partenariat avec le Forum MEDays.

SÉCURITÉ - La véritable puissance de l'organisation de l'État islamique est fondée sur des éléments objectifs. En particulier les conditions politiques et économiques qui ont dominé la période post-occupation de l'Irak. Une période que l'on qualifie de la "crise sunnite", durant laquelle les sunnites ont été exclus du processus politique et marginalisés du processus de construction du nouveau Irak. La confessionnalisation de la vie politique, l'affaiblissement des institutions et l'influence grandissante des acteurs régionaux, notamment l'Iran, ont consolidé les sunnites irakiens dans leur sentiment d'abandon et de rejet. Dès lors, une crise de confiance s'installe entre les acteurs irakiens, marquée par la perte de crédibilité des sunnites dans leurs représentants au Parlement et au cabinet ministériel. Cette situation a ouvert la voie à de nouveaux acteurs sunnites déterminés à prendre le relais et assurer la défense d'une communauté désormais orpheline, inquiète et désemparée. L'échec de la prise en charge politique par le nouveau pouvoir jette l'Irak dans une impasse sans précédent et sans issue.

Deux acteurs redoutables tentent et réussissent un exploit majeur: une alliance entre des éléments des services sécuritaires de l'ex-président irakien, Saddam Hussein et des islamistes radicaux fidèles à la ligne de Abou Mossab Al Zarkaoui, chef de Al Qaida en Irak. De cette alliance est née l'Organisation de l'Etat islamique en Irak devenue depuis l'État islamique régnant sans partage sur un territoire continu en Irak et en Syrie dont la superficie dépasse celle de la Grande Bretagne. Une organisation dont la capitale est la deuxième ville de l'Irak et ancien bastion des officiers irakiens, Mossoul. Ce n'est pas sa terreur contre les civils qui a mobilisé la communauté internationale. Les attentats terroristes qui ont touché plusieurs États en occident on fini par mobiliser les démocraties à se mettre en ordre dispersé pour affronter cette menace. La guerre contre le terrorisme a certes affaibli l'organisation, mais est loin d'avoir ébranlé ses fondements. Certes, l'EI n'est pas l'avenir recherché par la jeunesse de la région, mais pour certains, l'Etat islamique est un projet et une alternative dans une séquence arabe et régionale privée de réelles perspectives. La guerre classique a réduit le sanctuaire de l'organisation mais elle a l'a poussé à se reformuler autrement pour continuer à offrir un refuge à certains déçus du présent et un paradis aux autres pressés et animés par la sacrifice du martyre.

En dépit de ses revers à Ramadi, Tikrit, Baiji et la campagne de Hasaka et quelques-unes des villes et villages de Homs et Hama, l'organisation ne s'est pas effondrée. A titre de comparaison, les Talibans en Afghanistan ou l'appareil sécuritaire en Irak sous Saddam ont tenu moins longtemps que l'Etat islamique. Le premier a perdu le contrôle de sa capitale, Kandahar, dans les deux mois de frappes aériennes de la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis, avec le soutien des forces loyales de la coalition d'opposition. Le second a perdu le contrôle de la capitale Bagdad, après moins d'un mois et demi de la guerre anglo-américaine en Mars 2003.

L'État islamique va chercher un repli sur d'autres localités et il est en train d'évoluer vers un mouvement qui n'a plus de sanctuaire.

Depuis 2014, plus de 60 pays participent dans une coalition internationale dans un effort de guerre pour anéantir le Califat présumé de l'organisation de l'Etat islamique. Ce dernier a montré une grande capacité à résister et à consolider ses positions. C'est au terme de la refondation de l'armée irakienne et la mobilisation des sunnites obtenue à la suite de la démission du très controversé Nouri Al Maliki, chef de gouvernement d'alors que Baghdad a repris sa deuxième ville, Mossoul. En Syrie, Washington et ses alliés arabes ont entraîné, formé et équipé les forces démocratiques syriennes, composition majoritaire kurde de libérer la capitale de l'EI, Raqqa. Cette reprise est également l'aboutissement d'une négociation interne qui a conduit à l'arrestation des combattants européens. L'Etat islamique va chercher un repli sur d'autres localités et il est en train d'évoluer vers un mouvement qui n'a plus de sanctuaire.

Une autre bataille a lieu autour de cette ville entre les principaux protagonistes qui sont les services de renseignements européens, français, mais aussi britanniques, belges et de plusieurs Etats arabes. La sortie sécurisée de plusieurs dizaines de combattants de l'État islamique de nationalité européenne risque de constituer une menace pour ces pays-là, donc il y a une volonté d'être là pour contrôler la prochaine destination, officiellement Deir Eizzor. Beaucoup de pays européens veulent trouver une solution parce qu'on sait que la sortie sécurisée de ces éléments-là ne signifie pas la fin de la menace pour certains États européens.

Deuxième faille dans le déclin de Daesh, la fragilité entre la participation arabe et la participation kurde qui est majoritaire dans la coalition mise en place par Washington. On espère que cette coalition ne vole pas en éclat une fois que la ville sera contrôlée. C'est pourquoi il y avait cette idée très intéressante de confier la gestion municipale à un conseil civil composé de notables et de chefs de tribus pour éviter le vide et les conflits internes une fois que l'État islamique sera complètement délogé.

Oui, c'est un vrai tournant dans la vie de Daesh, parce que Raqqa est tout de même la capitale de l'État islamique en Syrie. C'est un lieu sécurisé pour préparer, organiser et ordonner les attentats qu'on a connus en Europe. Probablement, l'État islamique va chercher une autre stratégie, un repli sur d'autres localités pour s'implanter et d'autres poches de résistance. Il est en train d'évoluer vers un mouvement sans attache et sans espace. Mais la menace n'a pas disparu avec le fin du territoire.

Ce blog a initialement été publié sur la plateforme de blogs des MEDays, qui présentera du 8 au 11 novembre à Tanger son 10e forum, dont le HuffPost Maroc est partenaire.

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