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Pourquoi, en 2017, a-t-on plus que jamais besoin du féminisme?

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PARITÉ - Avez-vous, vous aussi, le 31 décembre dernier, souhaité et imploré que cette nouvelle année ne soit pas cruelle envers vous? Eh bien il vous faudrait inclure dans vos prières toutes les femmes de ce monde, car 2016 a été tout sauf clémente envers elles. En effet, plusieurs personnalités influentes dans les domaines politiques et artistiques se sont montrées très misogynes et même criminelles dans certains cas, cette année-là. Et ce, en totale impunité.

Le bilan est alarmant lorsqu'on se remémore la quantité et l'atrocité de ces évènements qui ont eu lieu en 2016 et qui avaient pour victimes des femmes et la dignité des femmes. Au Maroc, il y a eu la tragédie Khadija Souidi, l'adolescente qui s'était immolée suite au relâchement de ses 8 violeurs et tortionnaires; on a eu l'affaire du juge qui s'était prononcé favorable à la polygamie parce que, selon lui, la première épouse "ne pouvait pas concevoir d'enfant mâle"; vient ensuite l'interdiction du port du burkini sur les plages françaises; on a également vu des Iraniennes emprisonnées pour avoir dévoilé leurs cheveux sur Instagram; et personne ne peut oublier Yuliana, la petite fille colombienne violée et assassinée par un riche architecte, devenue symbole de lutte contre la pédophilie; puis tout dernièrement, on a eu droit à des conseils maquillage de très mauvais goût proposés par Sabahiyates 2M pour masquer les traces de violence conjugale... Bref, le féminisme en a pris un sacré coup!

Devant ce brouhaha des injustices faites aux femmes, j'ai choisi de faire ma rétrospective suivant une autre voie: celle de la ligne ensanglantée tracée par trois personnages célèbres qui se sont révélés de vicieux machistes.

RECEP TAYYIP ERDOGAN

erdogan

Le président turc islamo-conservateur qui divise n'en est pas à une ou deux déclarations machistes près. Il a choisi le 8 mars 2016, jour d'anniversaire de lutte pour l'égalité et les droits, pour déclamer "la femme est avant tout une mère". Trois mois après, il s'y reprend avec ses positions anti-contraception et anti-planning familial et appelle les citoyennes turques à accroître les naissances: "Je le dis clairement. Nous allons accroître notre descendance. Dans ce cadre, le premier devoir appartient aux mères. On nous parle de contraception, de planning familial. Aucune famille musulmane ne peut avoir une telle mentalité". Il tape encore plus fort, en déclarant quelques jours plus tard, qu'une femme qui rejette la maternité et renonce à son foyer est "déficiente (mentalement)" et "incomplète", conseillant de son propre jugement d'avoir au moins trois enfants.

Comment peut-on oser, en ce 21e siècle, remettre en cause la contraception, la diaboliser et se moquer ouvertement de la liberté et l'autonomie qu'elle a insufflée dans la vie des femmes, autrefois prisonnières d'un cercle interminable de gestation-enfantement-puériculture? Ceci est la traduction même de la vision réductionniste qu'on se fait d'elles. En effet, on ne conçoit l'identité féminine qu'à l'intérieur de la sphère familiale où elle tient le rôle de fille, d'épouse puis de mère. La maternité est idéalisée, sacralisée, institutionnalisée par la société et érigée en accomplissement ultime. C'est comme si pour passer de fille à femme, il fallait passer par la case mère. L'identité masculine elle, n'obéit pas à une telle contrainte. Le garçon se voit promu homme sans forcément devenir père, son identité sociale n'est pas corrélée à son statut de parent. Double standard.

D'autre part, la seule sexualité qu'on reconnaît aux femmes est liée à leur capacité à procréer. On est toujours réservés quant au fait de leur admettre une sexualité dont le but soit le plaisir sain, infertile.

Et il faut dire que rien ne s'arrange quand on vit dans des sociétés pronatalistes, orientées famille et où la maternité est très valorisée culturellement, voire religieusement. Les mères sont automatiquement classées en femmes moralement supérieures qu'importent leurs motivations premières, le degré d'amour qu'elles vouent à leur progéniture, leur façon d'éduquer et le vrai quality time qu'elles leur consacrent. En contrepartie, l'infertilité pathologique est toujours perçue comme l'ultime punition divine, et celle volontaire comme un caprice contre nature.

Difficile alors de dialoguer ou de se faire entendre de politiciens qui ne voient en nous que des utérus propices à leur produire des masses qui, volontiers, font fi des choix de chacun et en appellent au patriotisme aveugle et à l'islam déformé et politisé pour mieux gouverner.

SAAD LAMJARRED

saad lamjarred

La superstar, savamment bodybuildée et peroxydée par les dieux du marketing et qui a sans vergogne adopté des airs "khaleeji" et un simili dialecte du Golfe afin de mieux racoler les généreux pétrodollars, pourrait bien être un violeur multirécidiviste. Le problème est qu'il jouit du soutien du peuple marocain, et pas que...

On l'a pourtant connu avec des chansons où il manie si bien l'art de pleurnicher et de se victimiser vis-à-vis des femmes TOUJOURS présentées comme de viles manipulatrices dont le seul désir est de dominer: "enty baghia wahed ...tlaabi aalih laachra, ikoun rajel lmra", d'absolues coupables "ghaltana", d'éternelles cupides "tammaaa", des êtres créés inférieurs par Dieu qui ne doivent pas oublier leur véritable place "ah Rebbi soubhanou khlak koul wahed f mkano, aalamat saaa bano ila thekemti fia" et dont il faut d'ailleurs se méfier "galt lia lwalida...machi ayi wehda, matkounchi ghafel"... Bref, un festival de la misogynie! Sans oublier son refrain entêtant et si populaire "maallem" qui se veut un hymne de l'ego panarabe surdimensionné en crise, à la recherche de toute flatterie qui pourrait le réconforter...

Et pendant qu'il est en train de nous mettre à dos tous les jeunes hommes du pays et de brainwasher les nouvelles générations dont il est maintenant l'idole invétérée, il se livrait à des soirées perverses en privé. En effet, il a été inculpé pour agression et viol aggravé pour la troisième fois, et croupit pour l'instant dans une prison française. Force est de constater que toutes les arrestations ont eu lieu dans des pays occidentaux. C'est-à-dire là où une jeune fille ne ressentirait pas une honte paradoxale à déposer plainte pour viol. Là où un chanteur populaire ne bénéficierait pas d'une notoriété immunisante.

Mais le pire reste à venir, alors que la nouvelle d'un Lamjarred violeur, tortionnaire, en plus sous l'emprise d'alcool et de drogues se répand dans les journaux, les accusations du grand public marocain se dirigent vers la victime elle-même! Cela soulève deux problèmes. Le premier: Si c'était une chanteuSE en délit ne serait-ce que pour être ivre ou pour avoir entretenu des relations sexuelles hors du cadre marital, on lui aurait fait sa fête. N'a-t-on d'ailleurs pas agressé Loubna Abidar pour avoir simplement INCARNÉ une prostituée dans une production cinématographique?! Dès qu'il s'agit de femmes, on se transforme en fervents fondamentalistes défenseurs de la morale!

Mais à l'homme, on excuse tout, même un acte criminel. Et on va encore plus loin, on le soutient publiquement, on organise des sit-in en son honneur, médias et réseaux sociaux croulant sous les messages d'amour et l'on crie même au complot pour démolir sa carrière! Le deuxième: on blâme la victime d'un viol. Alors qu'on ne la connaît même pas, on s'autorise à la traiter de tous les noms et de la menacer... Tantôt allumeuse, tantôt croqueuse de diamants, on l'a non seulement discréditée et minimisé ses souffrances, mais rendue coupable de son propre sort, "Pourquoi l'a-t-elle accompagné?" entend-on dire. On est tellement programmés à penser de la sorte dans une société alimentée par la culture du viol qui offre la présomption sinon la certitude d'innocence à l'agresseur et réfute les dires de la victime.

Pourquoi a-t-on tendance à croire davantage un quidam qui crie au voleur et non une femme qui dit s'être fait violer? L'affaire est tellement plus sérieuse chez nous, car on ose même "rire" de la situation et la tourner au ridicule dans plusieurs sitcoms ou one man show de mauvais goût où l'on représente des femmes qui disent "non" mais qui penseraient en réalité "oui". Si l'on devait avoir des a priori, ne devraient-ils pas plutôt être à l'égard de la pop star, dont les chansons on ne peut plus machistes laissent largement prédire quel genre de personne il était auprès des femmes?

Il serait temps d'intégrer une vraie éducation sexuelle dans nos institutions pour former les plus jeunes à des notions comme le respect du corps de l'autre, le consentement, et de leur apprendre à traiter les femmes comme leurs égales et non comme des objets sexuels faits pour combler leurs fantasmes...

DONALD TRUMP

donald trump

Le riche milliardaire et excentrique magnat de l'immobilier qui est devenu maintenant le 45e président des Etats-Unis porte sans beaucoup d'encombre son étiquette de sexiste. Déjà à l'époque où il n'était encore "que" businessman et star de son propre show de téléréalité, il opérait avec les femmes en deux modes bien distincts, différents en surface mais semblables au fond: tantôt playboy narcissique courtisant "tout ce qui lui plaît", tantôt langue acerbe qui se permet d'insulter et d'attaquer le physique de "tout ce qui ne lui plaît pas" surtout lorsqu'il se sent menacé ou critiqué.

Plusieurs personnalités de la politique et du showbiz en ont fait les frais. Il avait notamment traité Angelina Jolie de fausse beauté, Rosie O'Donnell, comédienne et animatrice de télévision, de "ratée", de "grosse truie" au "visage laid", "répugnante à l'intérieur comme à l'extérieur" puis Arianna Huffington, fondatrice du Huffington Post, de "chienne" qui "n'est pas séduisante, ni dedans ni dehors" en ajoutant qu'il comprenait "totalement pourquoi son ancien mari l'avait quittée pour un homme" et que celui-ci avait pris "une bonne décision".

Il avait également répliqué à une avocate demandant une pause lors d'une déposition, afin de tirer son lait pour son nourrisson de trois mois: "Vous êtes dégoûtante". Et à une ex-playmate dans son jeu télévisé The Apprentice: "Ce serait une jolie image de vous voir à genoux"... La liste est non exhaustive. Et l'on pourrait croire que lorsqu'il se serait engagé sérieusement en politique il abandonnerait les commentaires grossiers et laisserait moins transparaître sa misogynie chauviniste... Que nenni!

En effet, il n'a pas hésité à user de sa langue de vipère contre rivales et journalistes, pour les primaires républicaines d'abord, où il se moquait ouvertement d'une adversaire républicaine: "Vous avez vu cette tête, qui voterait pour ça? Pouvez-vous imaginer que ce soit la tête de notre prochain président?", puis vis-à-vis de la candidate démocrate à la présidentielle Clinton, corrélant les infidélités de son mari avec ses compétences politiques: "Si Hillary Clinton ne peut pas satisfaire son mari, comment peut-elle penser satisfaire l'Amérique?".

Il commente également et avec grande inélégance son échange avec la commentatrice politique Megyn Kelly en insinuant qu'elle était irritable à cause de ses règles: "On pouvait voir du sang sortir de ses yeux, du sang sortir de son... où que ce soit". L'obscène atteint son paroxysme avec une vidéo exhumée par le Washington Post où un Trump des plus arrogants tient des propos à la limite de l'agression sexuelle: "Je suis irrésistiblement attiré par les belles femmes... Je commence par les embrasser tout de suite, comme un aimant. Je les embrasse, je n'attends même pas... Quand vous êtes une star, elles vous laissent faire, vous pouvez faire tout ce que vous voulez, les attraper par la chatte, faire ce que vous voulez".

Toutes ces déclarations sont parlantes d'elles-mêmes. Elles mériteraient de figurer dans un dictionnaire du sexisme illustré.

Comment avons-nous, pour un seul instant et en tant qu'êtres doués de logique et de raison, admis qu'un tel bouffon grossier et dénué de respect pour les autres, puisse se présenter à la présidentielle d'une des plus grandes puissances mondiales? Pour ma part, je n'ai pas cru un seul instant au sérieux de sa candidature et jusqu'au bout je me répétais, comme pour me rassurer, que ce n'était qu'un énorme coup de publicité pour son empire ou un ultime caprice d'enfant gâté!

Comment a-t-on pu avoir confiance en un homme odieux, obscène, raciste et dont l'attitude par défaut est de réduire la moitié de la population à son potentiel sexuel au point de le nommer président des Etats-Unis d'Amérique?! Et surtout comment se fait-il que des femmes aient voté pour lui?

A dire vrai, à l'annonce de sa victoire, ma foi en l'humanité s'est profondément ébranlée.

La fresque est achevée: deux chefs d'États puissants et un chanteur-indûment-très populaire, appuyés de leurs hordes d'aficionados ineptes nous ont peint un tableau obscur en 2016 et qui ne laisse présager rien de beau, pour l'avenir des femmes. Car le plus épouvantable est moins l'attitude sexiste des personnalités elles-mêmes, mais l'admiration qu'on leur voue pour leurs comportements sexistes ou les excuses toutes prêtes qu'on avance pour les défendre lorsqu'ils frôlent ou même commettent le crime! Le comble c'est que Trump a été élu, Erdogan est toujours adulé et Lamjarred, acquitté par l'opinion publique! Rien ne va plus, dans ce monde!

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