LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Hamza Mekouar Headshot

Quand les jeunes s'entretuent dans les stades (ÉDITO)

Publication: Mis à jour:
RAJA
Matthias Schrader/AP
Imprimer

ÉDITORIAL - À Casablanca, ville des paradoxes et des inégalités, le football peut tuer. Samedi 19 mars, des affrontements d'une violence inouïe entre deux groupes de fans du même club ont coûté la vie à trois mineurs et fait une cinquantaine de blessés. Ce nouveau scandale, qui secoue le monde du football au Maroc, n'est par malheur que le dernier d'une longue série.

Bien souvent, quand le Raja "joue" contre le Wydad, des supporters furieux s'affrontent violemment, dans les gradins du Complexe Mohammed V puis dans les rues de la capitale économique. A coup d'actes de vandalisme, ils sèment la terreur dans les quartiers limitrophes. Dans le monde du ballon rond, le voisinage est source de mésentente. Samedi, ces jeunes n'étaient pas voisins: ils habitaient le même foyer.

"Prendre son pied footballistique via le prisme de l'ultraviolence. Car c'est de cela qu'il s'agit dans la rixe qui a opposé les deux groupes de supporters des Verts".

Prendre son pied footballistique via le prisme de l'ultraviolence. Car c'est de cela qu'il s'agit dans la rixe qui a opposé les deux groupes de supporters des Verts. Certains s'inspirent de la mouvance des Ultras, une forme de fanatisme née en Italie, qui pousse les supporters à se shooter au football comme d'autres reniflent de la colle avec des sacs en plastique collés au nez. Et les fous du ballon rond perdent la tête sous l'effet de la passion, du nombre et de l'excitation du mouvement de foule.

La montée des violences, les affirmations identitaires paroxystiques et l'exacerbation des antagonismes, pour paraphraser Christophe Jaccoud et Dominique Malatesta, tous deux enseignants au Centre international d'étude du sport, pointent du doigt la pertinence discutable des discours et des rhétoriques vantant les bienfaits et les gratitudes communément admises du sport, tels le respect de l'adversaire, le fair-play, ou encore le mélange social.

Dans un passé pas si lointain, le football rimait en Europe avec violence, racisme et agressions. En 1985 à Bruxelles, lors de la finale de la Coupe d'Europe entre Liverpool et la Juventus de Turin, un drame a suscité l'émoi dans le monde.

Des hooligans de Liverpool font leur entrée dans une zone où se trouvent de nombreux tifosis italiens, conduisant à un mouvement de foule et à l'écrasement et l'étouffement de dizaines de supporters. Le bilan est lourd: trente-neuf morts, six cents blessés et une prise de conscience mondiale du phénomène.

"Combien de morts faudra-t-il pour nous pousser à prendre conscience du problème, tenter de le cerner pour ainsi l'éradiquer? Car les mesures 'draconiennes' annoncées en grande pompe il y a un mois n'ont (sans cynisme aucun) pas eu l'effet escompté".
Combien de morts faudra-t-il pour nous pousser à prendre conscience du problème, tenter de le cerner pour ainsi l'éradiquer? Car les mesures "draconiennes" annoncées en grande pompe il y a un mois n'ont (sans cynisme aucun) pas eu l'effet escompté. Tout comme celles amorcées un an plus tôt et qui répondent plus à une logique de communication qu'à une véritable volonté de trouver des solutions.

Que faire? Une série de faux remèdes s'offre aux autorités. Faire des supporters les cobayes d'une politique de fichage, comme c'est le cas sous d'autres cieux, où les supporters de football sont les victimes collatérales des privations de liberté?

Comme l'explique le journaliste Vivien Couzelas dans "Dans la tête d'un Hooligan", les pouvoirs publics et des hautes instances du football contrôlent les fanatiques du ballon rond, au mépris des libertés publiques. Cette solution de facilité, également détaillée par la criminologue Anastassia Tsoukala dans "Hooliganisme en Europe", est symptomatique d'une politique d'éviction délibérée.

Et puis, comment faire du fichage quand on ne sait pas gérer une billetterie? Que reste-t-il comme options quand la matraque est le seul mot d'ordre? Certains appellent à bricoler des solutions qu'on pourrait qualifier de douteuses. Comme mettre fin à la Botola, ou déplacer le stade Mohammed V, niché en plein cœur de la ville, pour l'implanter dans un coin perdu de la banlieue casablancaise. Mais une telle orientation pourrait être définitivement contre-productive, et ne ferait que déplacer le problème.

Il est enfin possible de fédérer les supporters, proposer des interlocuteurs, associer les groupes de fans les plus radicaux à un vrai projet. Cette solution ne peut néanmoins pas se faire dans le contexte actuel, où les dirigeants du football marocain semblent privilégier le renforcement de l'arsenal répressif contre les fauteurs de troubles.

Et si finalement, ces actes n'étaient que le miroir d'une jeunesse désoeuvrée, qui n'a pas droit à la dignité, à l'éducation. Une jeunesse mal en point et sans repères.

Et si finalement, ces actes n'étaient que le miroir d'une jeunesse désoeuvrée, qui n'a pas droit à la dignité, à l'éducation. Une jeunesse mal en point et sans repères. Quand les lieux de divertissement sont quasi inexistants, quand les jeunes, bannis de l'école trop tôt, étouffent, enfermés dans les quartiers écartés de la ville, entourés de murs d'une froideur glaciale. Quand le football permet de combler un vide. Lequel vide frappe cette génération coupée du développement économique de leur ville, victime d'ostracisme social, vivant dans des zones de marginalisation sans âme auxquelles on attribue le doux nom de "villes nouvelles".

Cette jeunesse, mal préparée à prendre en charge son avenir, est le résultat d'une politique de mise à l'écart. L'interdiction de stades - cette politique qui a donné ses fruits dans d'autres pays -, n'a pas lieu d'être dans nos contrées, où l'éviction se vit au quotidien. Et il n'est jamais trop tard pour changer la donne.

Close
Lundi 21 mars, enterrement d'Achraf, décédé samedi après les affrontements entre deux groupes de supporters du Raja.
sur
Partager
Tweeter
PUBLICITÉ
Partager
fermer
Image affichée
LIRE AUSSI: