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Le PJD ou le pouvoir jubilatoire de Abdelilah

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BENKIRANE
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POLITIQUE - √Ä deux mois des l√©gislatives, l'ambiance est √† la reprise des hostilit√©s. Les clans politiques avancent un √† un leurs pions et tentent de renforcer leur influence par la magie de la communication politique. Autrefois cantonn√©e aux communiqu√©s partisans, la com' des partis est d√©sormais plus √©labor√©e, ou moins rudimentaire, c'est selon. Dans la premi√®re partie de ce dossier que le HuffPost Maroc consacre √† la strat√©gie √©lectorale des huit plus grands partis au Maroc, sur la base du nombre de voix engrang√©es lors des derni√®res √©ch√©ances √©lectorales, nous proposons un tour d'horizon des principaux ressorts de la com' du PJD, son positionnement, celui de son za√Įm Abdelilah Benkirane, ainsi que les d√©fis et les enjeux auxquels il devra faire face.

Il fut un temps pas si lointain o√Ļ le discours politique marocain √©tait caract√©ris√© par une imparable langue de bois; o√Ļ chaque d√©claration publique d'un Driss Jettou ou d'un Abbas El Fassi avait des airs de d√©p√™ches MAP √† b√Ętonner. En somme, des politiques qui viennent p√©riodiquement r√©p√©ter quelques tournures de phrases usuelles et d√©j√† entendues. Mais les temps changent. En 2011, l'arriv√©e de Abdelilah Benkirane √† la t√™te du gouvernement a permis de d√©poussi√©rer les usages.

Ce "fils du peuple" qui a fait ses armes √† la "pacifiste" Chabiba islamiya, principale organisation islamiste clandestine des ann√©es 1970-1980 au Maroc, a un profil qui tranche avec les notables et les technocrates de la classe politique d'avant 2011. Avec l'arriv√©e de Benkirane dans l'ar√®ne politique, les discours creux dans la langue de S√ģbawayh ont laiss√© place √† un parler plus populiste, non d√©nu√© d'une certaine dose d'humour bon enfant.

Benkirane aura aussi donn√© du punch aux s√©ances parlementaires. Consid√©r√©es avant 2011 comme un barbiturique redoutablement assommant, elles sont devenues plus mordantes. Voici Benkirane au perchoir, qui souhaite √† tel parlementaire bonheur et prosp√©rit√©, √† l'autre "une Mercedes" en lieu et place de sa vulgaire Dacia. Le voil√† qui demande, tout de go et non sans finesse, √† un Driss Radi si "les affaires marchent bien". Le voici qui jette son bonnet par dessus les moulins et envoie √† la balan√ßoire un parlementaire d√©missionnaire, le concern√© s'en allant gagner les taillis sans piper mot. Le pouvoir ex√©cutif, autrefois fabrique du droit de r√©ponse creux et proc√©durier, a laiss√© place au pouvoir jubilatoire de Abdelilah Benkirane, qui s'exprime dans un langage franc, direct et cash, et sacrifie la langue de bois au profit d'un discours en lame de rasoir. Communicant de premi√®re, Abdelilah Benkirane partage deux points en commun avec Fran√ßois Hollande: son go√Ľt pour les blagues et le SMS qu'il envoie aux journalistes.

Les nouveaux habits du Tahakoum

√Ä l'aube de son mandat, Abdelilah Benkirane fustigeait un champ politique o√Ļ les crocodiles poussent aussi vite que les palmiers annon√ßant une visite royale imminente. Au fur et √† mesure, les attaques se sont pr√©cis√©es, et la condamnation du PJD englobe, d√©sormais, ce que le parti qualifie d'"Etat profond" qui, auparavant limit√© au PAM et √† ses soutiens dans l'appareil d'Etat, s'est par la suite enrichi d'un acteur suppl√©mentaire: le minist√®re de l'Int√©rieur, accus√© de duplicit√© avec le PAM.

Le PJD ne pouvait pas se contenter d'accuser ses adversaires sans leur attribuer une vis√©e: ce sera le "tahakoum" (que l'on peut traduire par "contr√īle", "h√©g√©monie"). Le parti de la lampe y a consacr√© articles, sorties m√©diatiques, d√©nonciations officielles, tribunes, et m√™me des √©missions publi√©es sur son site sous le titre tr√®s docte et acad√©mique: "Qu'est-ce que le 'tahakoum'?", o√Ļ un leader du parti, raide comme un passe-lacet, d√©crivait en des termes cassants un ph√©nom√®ne vaporeux, ind√©celable et ind√©tectable, jusqu'√† l'apparition des premiers sympt√īmes - la maladie de Parkinson de la politique.

Car Benkirane n'est pas Chef de gouvernement à inaugurer les chrysanthèmes, et c'est ce qu'il tient à faire savoir en accusant le "tahakoum" de lui pourrir la vie. Mais pourquoi a-t-il attendu cinq ans avant de déchanter et de se plaindre d'avoir acheté chat en poche? Le retard pris dans la condamnation du fonctionnement de la politique marocaine - qui est ce qu'elle est -, l'attente de l'horizon électoral pour "tout déballer", donnent à ses sorties des airs de manoeuvres dilatoires.

Coup de force électoral

Il n'en fallut pas plus pour que le Parti du progrès et du socialisme (PPS) dénonce, lui aussi, un "tahakoum" disséminé dans les institutions et les centres de prise de décision. Et le concept trademarké PJD de se transformer en mantra du champ politique. Au point que même des médias peu prompts à relayer les prises de position du parti de la lampe ont publié de longs articles dédiés à l'insaisissable phénomène, certains expliquant même "comment échapper au 'tahakoum'" (sic). La dénonciation du "tahakoum" est devenue le nouveau swag de la politique marocaine. Dénoncer, c'est choisir son camp, celui des sauveurs du champ politique en l'occurrence. La tendance du moment, quoi.

En créant une représentation collective du "tahakoum", le PJD a réussi un rare coup de force. Car personne ne s'est réellement posé la question de savoir ce qu'est réellement le "tahakoum" - s'agit-il d'un comportement pathologique? d'un gaz toxique? - nul n'a jugé utile de rappeler que la régulation du champ politique par le haut a toujours existé au Maroc et, surtout, rares sont ceux qui ont prévenu de l'usage politicien du concept par le PJD. En dénonçant une main invisible qui aurait son ardoise au ministère de l'Intérieur, le PJD cadenasse insidieusement, de manière préventive, le débat sur les résultats des prochaines élections. S'ils sont en sa faveur, le "tahakoum" a échoué. Si tel n'est pas le cas, le "tahakoum" aura vaincu. Ce faisant, le PJD aura habilement utilisé l'un des principaux ressorts du discours populiste. Pour reprendre Patrick Charaudeau, fondateur du Centre d'analyse du discours de l'Université Paris XIII, la source du mal, dans le discours populiste, "est souvent désignée de façon floue: le coupable ne doit pas être parfaitement identifié, de manière à laisser planer l'impression qu'il n'est pas visible et conduit ses affaires en sous-main, ce qui permet de suggérer l'existence de complots. Le discours populiste doit faire croire à la population que tout serait simple, si ne s'opposaient à ses aspirations des 'machines', un 'système' abstrait qui bloquent la société." Et de poursuivre: "Que cet ennemi soit interne ou externe, le discours populiste le décrit de façon imprécise, comme une bête cachée, tapie dans l'ombre: le thème du complot est présent dans presque tous les discours populistes. C'est qu'il s'agit, en fin de compte, de trouver un bouc émissaire en stigmatisant la source du mal, en dénonçant un coupable pour orienter contre lui la violence, déclencher le désir de sa destruction qui aboutira à la réparation du mal".

La chabiba tapageuse

Ce que Benkirane dit, se répercute et s'amplifie en arrivant à sa chabiba, qui se considère missionnée pour aller toujours plus loin dans la condamnation que le patron du parti. Péché de jeunesses partisanes. Toujours est-il que récemment, les sorties inopinées de certains leaders de la chabiba du parti sur les réseaux sociaux ont mis à mal la direction du PJD. Dans un communiqué publié il y a quelques jours, le secrétariat du parti a appelé "tous les responsables du parti ainsi que ses membres à éviter de commenter les communiqués émis par des organismes partisans ou officiels, et à prendre note des positions officielles du parti", faisant ainsi référence aux sorties parfois agressives de membres de la chabiba du parti, qui critiquent en des termes peu amènes les partis de l'opposition ainsi que certaines institutions officielles telles que le ministère de l'Intérieur.

La prise de conscience a √©t√© tardive. Car en multipliant les sorties, le PJD est tomb√© dans le pi√®ge qu'il a lui-m√™me tendu √† l'USFP √† l'√©poque o√Ļ celui-ci dirigeait le gouvernement. Comme le relevait Abderrahim Maslouhi dans un article sur la gauche marocaine, et dont les conclusions sont valables pour le PJD, la multiplicit√© des adversaires politiques force le PJD √† d√©clarer, marteler, d√©mentir, pilonner, r√©pondre √† qui de droit - et ils sont nombreux -, se tuer √† l'ouvrage, en somme. Ainsi, le comportement politique des dirigeants islamistes est devenu amarr√© aux r√©actions de l'opposition et, plus r√©cemment, du minist√®re de l'Int√©rieur, qui lui assignent des sorties m√©diatiques √† la carte, le confinant ainsi √† un statut d'opposition √† l'opposition, qui n'est pas sans incidence sur le rapport du PJD au temps politique, dissous dans un pr√©sent qui impose sa propre logique pour d√©terminer l'attitude du parti.

La r√©clusion de la chabiba du parti par les seniors du secr√©tariat g√©n√©ral a aussi √† voir avec les rumeurs faisant √©tant d'une col√®re royale d'une redoutable magnitude qui se serait abattue sur le Chef du gouvernement. Ironiquement, c'est celui que l'on dit victime d'une col√®re royale qui, aux c√īt√©s de Sa√Ędeddine El Othmani, a pos√© les bases th√©oriques du compromis politique avec la monarchie dans les ann√©es 1980 et 1990. Ceci √©tant, le rapport du PJD √† l'islam politique reste probl√©matique.

Du MUR au PJD

Fut un temps o√Ļ Cheikh Hamza, guide spirituel de la confr√©rie Qadirriyya Boutchichiyya disait, rapporte-t-on, √† ses disciples: "Celui qui nous vient pour un si√®ge, que Dieu le lui casse sur la t√™te !". Le temps passa. Le Cheikh n'exhuma plus cette mal√©diction. Heureusement. On imagine mal l'attristant spectacle des boutchichis qui, parvenus √† la notabilit√©, voudraient conjurer la mal√©diction en la ritualisant: les chefs de commune faisant porter leurs fauteuils de bureau; les parlementaires arrachant une rang√©e circulaire de si√®ges; les ripailleurs tra√ģnant leurs transats, et les gagnants de tombola le si√®ge-avant de leurs voitures. Et tout ce beau monde, formant cercle autour du v√©n√©rable Cheikh, l√®vera son appui-post√©rieur, puis le fera choir, chacun sur sa t√™te respective.

Du cot√© du MUR (Mouvement unicit√© et r√©forme), matrice id√©ologique du PJD, on doit plisser des yeux devant une telle interdiction. Gardiens d'un islam politique voulu rigoureux, ils ne se sont pas interdits de gagner des si√®ges. Nombre d'entre eux ont fait vŇďu de passer aux affaires afin de servir la bonne cause et - miracle de Dieu - leur voeux se sont extirp√©s de leurs bouches, ont ouvert la porte des locaux du MUR, ont travers√© la route, h√©l√© un taxi et, arriv√©s au quartier des Orangers, pay√®rent le taxi, maugr√©√®rent contre la hausse des tarifs, all√®rent √† la mosqu√©e, firent la pri√®re et frapp√®rent aux portes de la bonne cause, susnomm√©e Abdelilah Benkirane.

À la suite de l'annonce d'Ennahda de sortir de l'islam politique, le PJD a cru avoir trouvé la parade: "Nous l'avons fait, et depuis longtemps. Seulement, personne ne s'en est rendu compte", laissaient entendre les dirigeants du parti (tout en émettant des ricanements sardoniques?). Mais si, en effet, une décantation est observée entre le MUR et le PJD, il n'en reste pas moins que la trajectoire du parti de la lampe est fermement ligaturée à son référentiel religieux.

Tout en interne

Contact√© par le HuffPost Maroc pour en savoir plus la mani√®re dont se pr√©pare le programme √©lectoral du parti, une source au PJD nous informe que plusieurs commissions sectorielles ont √©t√© cr√©√©es. Elles se chargeront de la pr√©paration de propositions concr√®tes, d√Ľment budg√©tis√©es, avec des d√©lais de r√©alisation fix√©s. Elles incluront aussi bien des membres du parti que des experts non-affili√©s au PJD - "b√©n√©voles", insiste notre interlocuteur.

Concernant la com' électorale à proprement parler, tout sera géré en interne. La production des tracts, bannières et affiches, elle, sera externalisée; pour cela, un appel d'offres public a été lancé récemment par le parti.

De lourdes t√Ęches attendent les faiseurs de la com' et du programme du parti. Car il ne suffira pas d'accuser le "tahakoum" des √©checs et s'auto-congratuler pour les succ√®s, mais de faire son autocritique. Vertu certes rare en politique, elle peut s'av√©rer utile pour reconqu√©rir les √©lecteurs.

Le PJD devra aussi acter la s√©paration du religieux et du politique ou, du moins, de d√©cliner une lecture politique plus progressiste de l'islam, notamment sur certains sujets pol√©miques, dont l'abrogation des articles du Code p√©nal criminalisant la rupture du je√Ľne en public; les relations sexuelles hors mariage etc. La crainte du parti - et cela se comprend - est de perdre un important √©lectorat, mais le PJD devrait se rendre compte que son √©lectorat ne comporte pas que des citoyens qui adh√®rent √† son id√©ologie, mais aussi des d√©√ßus de la gauche, des personnes peu attach√©es √† la religion, et qui souhaitent accorder au PJD un mandat suppl√©mentaire pour qu'il puisse poursuivre ses r√©formes. Peut √™tre aussi, finalement, des opposants du "tahakoum".

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