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Le PAM, ou la "logique élémentaire" d'Ilyas El Omari

Publication: Mis à jour:
ILYAS OMARI
FADEL SENNA/AFP
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POLITIQUE - À deux mois des législatives, l'ambiance est à la reprise des hostilités. Les clans politiques avancent un à un leurs pions et tentent de renforcer leur influence, par la magie de la communication politique. Autrefois cantonnée aux communiqués partisans, la com' des partis est désormais plus élaborée, ou moins rudimentaire, c'est selon. Dans la troisième partie de ce dossier que le HuffPost Maroc consacre à la stratégie électorale des huit plus grands partis au Maroc- sur la base du nombre de voix engrangées lors des dernières échéances électorales- nous proposons un tour d'horizon des principaux ressorts de la com' du PAM, son positionnement, celui de son zaïm Ilyas El Omari, ainsi que les défis et les enjeux auxquels il devra faire face.

Le projet porté par des investisseurs chinois à Tanger va-t-il créer 300.000 emplois comme vous l'avez annoncé? "La convention signée ne dit pas s'il s'agit de 300.000 emplois ou 300.000 habitants, mais je peux vous dire qu'investir 10 milliards de dirhams sur 1000 hectares, cela donne 300.000 emplois. Ce n'est pas moi qui le dit, ce sont les spécialistes". Ce sont là les réponses d'Ilyas El Omari à nos questions, au lendemain de l'annonce de la construction d'une ville industrielle dans le nord du Maroc.

Car pour El Omari, tout est une question de "logique élémentaire". Quelques semaines plus tôt, en marge de la présentation du programme économique du PAM, le site d'information Kifache a demandé à Ilyas El Omari d'attribuer une note sur 10 au gouvernement d'Abdelilah Benkirane. Et le chef du parti du tracteur de lancer, flegmatique, que "Bank Al Maghrib, le HCP, le ministère des Finances, la Cour des comptes ont donné à ce gouvernement un taux de croissance maximal de 3.5. Donc 3.5/10, c'est la note que le gouvernement s'est donné à lui même". La confusion du taux de croissance économique, exprimée en pourcentage, avec une note sur 10, a fait rire de Tanger à Lagouira, et Milton Friedman s'est retourné deux fois dans sa tombe.

Ilyas, l'énigmatique

Mais attaquer l'enfant du Rif sur son niveau d'instruction n'est pas la meilleure tactique. Nabila Mounib l'a appris à ses dépens. Pris pour cible par la patronne du Parti socialiste unifié (PSU), qui le considère peu qualifié pour occuper, un jour, le poste de Chef de gouvernement, El Omari a habilement confondu le journaliste qui lui demandait de réagir sur les déclarations de Nabila Mounib. Entre pathos et rhétorique, il a martelé que la présidente du PSU "a pu suivre des études car son père était dans une situation financière aisée, ce qui n'était pas le cas de mon père". Et de lui demander d'aller "se renseigner sur les origines et les parcours des leaders de gauche partout dans le monde".

Avec cette réplique qui mérite de figurer dans le hit-parade de la politique marocaine, El Omari aura prouvé qu'il est, tout comme son adversaire politique Abdelilah Benkirane, un communiquant de première. À la vie comme à la scène, Ilyas El Omari se veut homme de parole et d'engagement, qui aligne ses mots dans l'ordre, communique respectueusement, n'attaque que pour se défendre, mais ne se replie pas non plus. Redoutable contre-attaquant, il ne se laisse pas déborder par son adversaire.

C'est aussi un homme qui cristallise passions et fantasmes. Opposant, militant, missi dominici, businessman, patron de presse puis chef de parti, ce personnage pivot de la vie politique marocaine a déjà vécu six vies en accédant à la tête du PAM, en janvier dernier. Lors du congrès qui l'a porté à la tête du parti, Ilyas El Omari avait laissé planer le doute sur sa candidature, allumé mille contre-feux et suggéré cent autres candidatures, avant de décider de prendre officiellement les rênes de la formation politique dont il était jusqu'alors le numéro 2. Et, ainsi, sonner la charge frontalement contre son adversaire structurel, le PJD.

Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur Ilyas El Omari au cours de ces dernières années. Il lui est communément prêté une influence considérable et une redoutable capacité manœuvrière, mais il a également été l'objet de nombre de légendes urbaines, souvent alimentées par ses ennemis, rendant parfois difficile de brosser un portrait équitable de l'homme politique.

Une chose est certaine, El Omari dispose d'une base de soutiens indéfectibles au sein et en dehors du PAM et il est doté d'une capacité certaine à fédérer des courants idéologiques hétéroclites autour d'un discours qui a érigé comme corps de doctrine le refus de voir l'islamisme politique gagner plus de terrain au Maroc.

Ses opposants et détracteurs sont à l'image de ses partisans: acharnés et coriaces. Mais pas vraiment de quoi faire peur à un El Omari qui affectionne le rapport de force et s'est fait une spécialité de prendre l'opinion à contre-courant, depuis son ascension spectaculaire ces dix dernières années.

Aux yeux de nombre de militants du parti, sa prise de pouvoir au PAM apparait providentielle. L'ex-secrétaire général du parti Mustapha Bakkoury était, certes, un homme aimable à souhait et un technocrate aux compétences techniques établies. Mais dans un champ politique où les patrons de partis ont la gouaille, et où être leader partisan implique, avant tout, d'être prêt à partir pour la riflette, Bakkoury donnait la perpétuelle impression d'être un oiseau perdu le premier jour de chasse.

"Un conglomérat de déserteurs" ou une "collection de partisans"?

Et voici El Omari qui se retrouve à la tête de l'empire PAM, méga-parti construit rapidement, presque d'un seul jet. Ou, pour paraphraser le Chef du gouvernement Abdelilah Benkirane, un parti "né grand, comme un volcan, un tsunami ou un tremblement de terre. Car seules les catastrophes naturelles émergent avec autant de puissance."

Car ses adversaires politiques, PJD en tête, n'y voient qu'un conglomérat de déserteurs sans origine partisane connue, une piétaille composite de militants renvoyés de leurs partis, d'échappés des secrétariats régionaux des formations politiques, d'escamoteurs de voix, d'anciens militants de la gauche qui auraient, dit-on, retourné leur veste. Une masse fluctuante et allant de-ci de là que d'aucuns n'hésitent pas à qualifier de transhumants. La bohème du champ politique, qui migre d'un parti à l'autre, partent et reviennent, affaire de confort thermique. Ilyas El Omari, lui, s'en défend, arguant que ceux qui rejoignent son parti adhèrent à sa charte et à son projet de société. Mais il n'en reste pas moins que la stratégie de "collecte" de partisans du Parti authenticité et modernité s'est déjà, par le passé, retournée contre le parti, comme le relevaient Abdellah Tourabi et Lamia Zaki dans un article.

Chasse en terrain gardé

Pendant plusieurs mois, les rapports entre PAM et PJD se résumaient à chacun chez soi et les moutons seront bien gardés. Mais récemment, la guerre entre les deux partis a pris des allures de chasse dans le terrain de l'autre. Vendredi 5 août, le PAM annonce en grande pompe, lors d'une conférence de presse, qu'une quinzaine de militants du PJD ont rejoint ses rangs. Certes, hormis l'ancien secrétaire régional du PJD à Fès-Saiss Mohamed Radi Slaouni, il ne s'agissait que de militants sans grande envergure, mais la charge symbolique n'en est pas moins significative.

Lors de sa rencontre avec les transfuges du Parti de la justice et du développement, Ilyas El Omari a mis du coeur à l'ouvrage, et vendu à la quinzaine d'âmes perdues le projet PAM, ficelé et paqueté comme il se doit: après avoir insisté sur le fait qu'il est lui-même musulman et baptisé au sécateur, il ajoute que son épouse "lit beaucoup le coran". Qu'il est issu d'une famille pieuse. Peu s'en est fallu qu'il jure détenir un exemplaire dédicacé du livre saint. Les ex-PJDistes tendent l'oreille, boivent ses paroles comme du petit lait, opinent du tarbouche puis annoncent être pleinement convaincus du projet du parti. Victoire pour El Omari. À l'issue de la rencontre, enorgueillie par ce coup de force, la direction du PAM annonce que des transfuges du PJD, le parti en amènera autant qu'un curé peut en bénir.

En moins de temps qu'il n'en a fallu à El Omari pour s'écrier victoire, voilà que le parti de la lampe sort pour exprimer son indifférence quant à l'adhésion d'anciens membres du PJD au PAM, révélant au passage que les ex-PJDistes qui ont rejoint le camp d'El Omari auraient vu leur adhésion gelée depuis plusieurs mois. Malgré cela, le PAM aura, tout de même, réussi un coup médiatique.

Campagne précoce

La campagne de communication d'Ilyas El Omari, et par ricochet celle de son parti, a débuté le 10 décembre 2015, avec l'annonce, en grande pompe, du lancement d'un groupe de presse "indépendant" dirigé par Ilyas El Omari. Doté d'un capital de 40 millions de dirhams, le groupe de presse "Akhir Saâ" ("La dernière heure", sans blague) compte une imprimerie, un quotidien en arabe,"Akhir Saâ", un hebdomadaire francophone, "La dépêche", trois mensuels -- "Likouli Nissae" ("Pour toutes les femmes") , "Afkar" ("Idées") et "Tafoukt" (euh ... ) -- ainsi qu'un site d'information, "Qushq" ("Kiosque"). Ilyas El Omari inaugurait avec le lancement du groupe sa campagne publique, et l'enterrement de sa vie d'homme de l'ombre. À regret, peut-être? Être homme de l'ombre, ne souffrir ni de surexposition médiatique (ni d'exposition aux UV), ça ne mange pas de pain.

100 approximations à la ronde

Quelques mois plus tard, El Omari enchaîne les approximations et les sorties hasardeuses. Le voici qui annonce que la fondation Bill & Melinda Gates allait octroyer 100 millions de dollars à la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima, ce qui a été démenti par la fondation en question. Le voilà qui tient des déclarations sur quelques sujets "chauds," dont le plan d'autonomie proposé par le Maroc pour le règlement de la question du Sahara. Dans la foulée, Ilyas El Omari se retire de la direction du groupe "Akhir Saâ" qui a maintenu, malgré cela, sa ligne éditoriale, clairement PAMiste et, par extension, anti-PJD.

S'il faut lui reconnaître le courage de soulever des sujets sur lesquels peu de chefs de partis marocains osent se positionner (homosexualité, laïcité, légalisation du cannabis etc.), Ilyas El Omari peine toutefois à les transformer en débats publics. Se contentant de lâcher quelques déclarations qui donnent du grain à moudre aux opposants du PAM, PJD en tête, Ilyas El Omari aggrave son cas en évitant de mouiller sa chemise dans le débat public. Un retrait improductif qui, d'un côté, ne lui permet pas de se hisser comme un homme politique véritablement engagé pour la modernité - l'authenticité ayant déjà ses défenseurs - ni de positionner clairement son parti dans le champ politique, et de drainer les citoyens acquis aux causes qu'il défend. Pour le plus grand bonheur de ses opposants, qui le qualifient d'homme des volte-faces, qui tient des discours ajustés en fonction de la qualité de ses interlocuteurs.

Terrain propice

Faute, donc, de se trouver un terrain d'action, en raison de son positionnement politique indécis, le parti du tracteur s'est trouvé un terrain ... de foot. Après la présidence de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), confiée à Faouzi Lakjaâ en 2013, le PAM a ajouté à son tableau de chasse celle du Wydad athletic club de Casablanca (WAC), via Saïd Naciri, président du club.

La proximité de Lakjaâ et de Naciri du PAM ne manque pas de susciter des critiques. Dernière en date, celle née suite à la publication d'une photo montrant le sélectionneur des Lions de l'Atlas Hervé Renard offrant un t-shirt de l'équipe nationale à Ilyas El Omari. Suite à la diffusion de la photo sur les réseaux sociaux, nombre d'internautes se sont interrogés sur la nature des rapports entre Lakjaâ et le secrétaire général du parti du tracteur. Ainsi, malgré son entrée dans la vie publique, Ilyas El Omari continue de traîner une réputation d'homme de l'ombre, oeuvrerait en coulisses en tant que "représentant d'un projet d'hégémonie sur la vie politique marocaine", dixit ses opposants.

Rebranding et restructuration

C'est pour remédier à cela que les membres du bureau politique et les députés du Parti authenticité et modernité (PAM) se sont réunis dans la plus grande discrétion à Marrakech, fin avril, pour choisir les agences qui se chargeront de la com' du parti. Après délibérations, l'agence Klem, qui avait partiellement collaboré avec le parti du tracteur lors des communales et des régionales de 2015, a été désignée pour élaborer la stratégie de communication du parti de Ilyas El Omari, tandis que le cabinet de conseil Capital Consulting s'est vu attribuer la restructuration du parti, la répartition des tâches et l'organisation interne.

L'agence Klem devra donc mener à bien l'opération de "rebranding" du PAM, qui a été entamée lors du congrès du parti, en février, ainsi que de construire un leadership et une nouvelle image pour Ilyas El Omari. Néanmoins, suite à son élection en tant que président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima, Ilyas El Omari a renoué avec les sujets à forte consonance régionale, sur lesquels il s'est longtemps positionné.

De son côté, Capital Consulting devra faire en sorte que le PAM tienne ses engagements de décentralisation et de renforcement des instances régionales faits lors de son congrès, tout en veillant à ce que l'appareil de prise de décision ne soit pas en dehors de tout contrôle. Tout un programme.

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