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Pourquoi le Maroc a choisi maintenant de réintégrer l'Union africaine (ÉDITO)

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UNION AFRICAINE
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DIPLOMATIE - On connaissait la stratégie marocaine en Afrique, mais on connaissait moins la stratégie du Maroc envers l'Union africaine. C'est sur la base de cette dernière, dont les grands axes n'ont jamais été révélés au grand jour, que la décision du Maroc de réintégrer l'Union africaine a été prise, après trente-deux ans d'absence.

La diplomatie ne se faisant pas sur un coup de tête, le Maroc a ainsi longuement préparé ce virage diplomatique qui a pris de court les observateurs de la scène politique continentale. Et c'est tant mieux, car la gestion contestée (et contestable) du dossier Ban Ki-moon, la rupture précipitée des relations de Rabat avec l'Union européenne ou encore le faux bond fait aux pays arabes pour l'organisation du sommet de la Ligue arabe, ont porté à croire que la diplomatie chérifienne faisait parfois dans l'improvisation.

La manière dont a été préparée l'annonce du grand retour du Maroc auprès de "sa famille africaine" dévoile une nouvelle facette de la diplomatie marocaine

Fort heureusement, la manière dont a été préparée l'annonce du grand retour du Maroc auprès de "sa famille africaine" dévoile une nouvelle facette de la diplomatie marocaine. Une diplomatie offensive, sachant élaborer une stratégie globale, anticiper et saisir les occasions qui se présentent, et étudier consciencieusement chaque détail.

En juin 2013 déjà, une note de synthèse confidentielle du ministère des Affaires étrangères listait les grandes lignes de la stratégie du Maroc envers l'Union africaine, à l'occasion du 21e Sommet de l'Union africaine, tenu à Addis-Abeba un mois plus tôt. Il y est question de "mettre au point et en œuvre une stratégie d'envergure dont l'objectif devra être de contrer la stratégie adverse dont l'Union africaine est le terrain privilégié, et qui vise à faire adopter à celle-ci, puis par la suite à la communauté internationale, l'option de l'indépendance comme la seule et unique solution au conflit du Sahara".

Le Maroc a estimé que le moment était venu de mettre sa stratégie à exécution

L'un des objectifs est de préparer une "opération d'envergure, en concertation très étroite avec un noyau dur de Chefs d'Etat amis (Sénégal, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Gabon, Guinée équatoriale) visant à obtenir la majorité de 2/3 des Etats membres de l'UA sur le projet de résolution de suspension de la pseudo 'RASD'".

Pour ce faire, la stratégie préconise "l'envoi d'émissaires porteurs de messages royaux à plusieurs chefs d'Etat africains amis", la mobilisation des "ministres des Affaires étrangères de tous les pays amis" et le déploiement "d'actions envers certains pays qui ont montré une certaine neutralité lors des derniers débats au Conseil exécutif, pour obtenir leur ralliement au processus onusien et leur demander de retirer leur reconnaissance de la pseudo 'RASD' en, l'occurrence, le Rwanda, l'ile Maurice et le Botswana". On apprend également que "cette stratégie devra être menée par une task force composée de diplomates chevronnés et de personnalités ayant une grande expérience de la politique régionale et internationale. Elle devra disposer de moyens conséquents à la mesure de l'enjeu et des capacités de l'adversaire".

C'est exactement ce à quoi nous assistons aujourd'hui. Après avoir multiplié, depuis 2013, les alliances diplomatiques et les investissements dans le continent - l'argent étant le nerf de la guerre - dans le sillage des tournées royales en Afrique, le Maroc a estimé que le moment était venu de mettre sa stratégie à exécution. Ces deux dernières semaines, les choses se sont accélérées avec la tournée africaine du chef de la diplomatie Salaheddine Mezouar, qui a remis à plusieurs chefs d'Etat africains des messages royaux, puis les visites du ministre délégué aux Affaires étrangères Nasser Bourita et du patron de la Direction générale de la documentation et des études (DGED) au Nigéria et en Algérie, et celle du conseiller royal Taïeb Fassi-Fihri au Kenya. Dans la capitale rwandaise, à la veille de l'ouverture du Sommet, les émissaires chérifiens ont multiplié les contacts avec les chefs d'Etat étrangers. Le point d'orgue aura été le message du roi Mohammed VI, remis dimanche 16 juillet au président tchadien, Idriss Deby Itno, président en exercice de l'UA, puis la motion signée par 28 pays pour la suspension de la RASD de l'UA.

Le royaume cherche donc à jouer de son influence à l'intérieur de l'organisation pour affaiblir le Polisario là où il tire une partie de sa force - et sa légitimité, l'UA étant l'une des rares institutions qui le reconnaissent - tout en le poussant vers la sortie

La politique de la chaise vide s'étant avérée infructueuse, le royaume cherche donc à jouer de son influence à l'intérieur de l'organisation pour affaiblir le Polisario là où il tire une partie de sa force - et sa légitimité, l'UA étant l'une des rares institutions qui le reconnaissent - tout en le poussant vers la sortie. Pourquoi ce timing? Il y a d'abord cette incongruence qui existe entre la volonté du royaume de consolider son leadership en l'Afrique et son absence de l'institution représentative du continent. L'annonce du retour, qui intervient au moment où la présidente de la commission de l'Union, la Sud-africaine Nkosazana Dlamini-Zuma, connue pour son soutien aux thèses séparatistes, s'apprête à rendre son tablier, est également motivée par le déclin de l'Algérie, l'une des puissances traditionnelles de l'UA, trop absorbée par la préparation à l'après-Bouteflika.

La Libye ayant revu sa position sur ce conflit, le Maroc cherche à convaincre le Nigéria à faire de même, en mettant en branle sa diplomatie du phosphate. En construisant une alliance avec le Nigéria, le Maroc souhaite affaiblir les trois principaux soutiens de la RASD en Afrique: l'axe Alger-Abuja-Pretoria, qui se verra ainsi privé de son maillon intermédiaire. Sur le long terme, l'objectif semble être d'isoler l'Algérie et l'Afrique du sud sur cette question sur la scène continentale.

A l'heure où les mouvements jihadistes rompent, un peu plus chaque jour, l'équilibre fragile des régions sahéliennes, le royaume peut brandir l'argument sécuritaire en rappelant qu'il est un acteur incontournable dans la lutte anti-terroriste

En outre, à l'heure où les mouvements jihadistes rompent, un peu plus chaque jour, l'équilibre fragile des régions sahéliennes, le royaume peut brandir l'argument sécuritaire en rappelant qu'il est un acteur incontournable dans la lutte anti-terroriste et un maillon fort dans le dialogue interreligieux et la lutte contre l'extrémisme islamique, ainsi que l'un des principaux promoteurs d'un "islam du milieu".

Sur le volet économique, le Maroc, qui peut se targuer d'être le deuxième investisseur africain dans le continent après l'Afrique du sud, peut apporter une certaine idée de l'Afrique, basée sur les partenariats sud-sud qui ont déjà séduit des pays d'Afrique de l'Ouest et qui pourraient trouver écho auprès des autres pays de l'UA. Les bonnes relations qu'ils entretient avec les grandes institutions internationales lui confèrent un poids et une légitimité lui permettant de se constituer en interlocuteur de choix du continent sur la scène internationale, et les relations cordiales qu'il a pu nouer avec un grand nombre de pays du continent lui permettraient de jouer un rôle de médiateur dans les règlement des conflits en Afrique.

Sur le front environnemental enfin, le royaume, qui abritera la COP22 en novembre prochain à Marrakech, saura défendre les intérêts de l'Afrique, premier continent touché par les changements climatiques. Mais avant d'en arriver là, le royaume doit maintenant batailler en coulisses pour que le quorum fixé à la majorité des deux tiers soit rempli, puis s'activer pour qu'une résolution visant à suspendre la RASD soit adoptée. Autant dire que la bataille diplomatique ne fait que commencer.

Cette analyse fait suite à une série d'entretiens avec plusieurs diplomates, politiques et chercheurs dont Mehdi Bensaid, président de la commission des affaires étrangères au Parlement, à la tête de l'‎Union des jeunes parlementaires africains, et Ismaël Regragui, doctorant en sciences politiques, spécialiste des relations internationales et auteur d'un ouvrage sur la diplomatie marocaine.

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