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L'Istiqlal, ou l'indécision de Hamid Chabat

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HAMID CHABAT
Fadel Senna/AFP
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POLITIQUE - À deux mois des législatives, les clans politiques avancent un à un leurs pions et tentent de renforcer leur influence, par la magie de la communication politique. Autrefois cantonnée aux communiqués partisans, la com' des partis est désormais plus élaborée, ou moins rudimentaire, c'est selon. Dans la quatrième partie de ce dossier que le HuffPost Maroc consacre à la communication politique des grands partis marocains, nous proposons un tour d'horizon des principaux ressorts de la com' du zaïm de l'Istiqlal, l'inénarrable Hamid Chabat.

Au lendemain des attentats de Bruxelles, un homme à la moustache frémissante dépose, en toute discrétion, la larme à l'oeil et le drapeau du Maroc sur les épaules, une gerbe de fleurs place de Bruxelles, transformée en mémorial en hommage aux victimes des attentats du 22 mars.

Cet homme s'appelle Hamid Chabat, patron du parti de l'Istiqlal. Depuis quelques mois, il semble vouloir bétonner sa com'. Alors qu'il a eu à faire à un mouvement de fronde interne suite à la défaite du parti lors des élections du 4 septembre, et, surtout, la tombée de la ville de Fès, considérée jusqu'alors comme le fief du parti nationaliste, dans l'escarcelle du PJD, Hamid Chabat a opéré un changement radical dans sa manière de faire. Finies les bourdes et les sorties hasardeuses, l'ex-syndicaliste, trublion à ses heures perdues - et elles sont nombreuses - s'est assagi et a compris l'importance de soigner son image.

Le syndicaliste devenu chef de parti

Des bourdes, le patron de l'Istiqlal en a commis. Quoi de mieux, pour cautionner une victoire contestée par certains membres de l'Istiqlal, que de disposer du soutien du fondateur du parti, Allal El Fassi? Ce dernier étant décédé, il était difficile de lui faire pondre un communiqué de félicitations. Hamid Chabat a trouvé la parade: C'est en rêve que Allal El Fassi est venu le féliciter de sa victoire dans la course au poste de secrétaire général de l'Istiqlal, en septembre 2012. Et il l'a affirmé à Jeune Afrique sans ciller.

Son élection en tant que secrétaire général de l'Istiqlal, les membres historiques du parti s'en sont mordus les doigts. Car Hamid Chabat est quelqu'un qui pense le plus sérieusement du monde qu"'auparavant, le colonialisme tirait sa suprématie de la force militaire. Aujourd'hui, c'est avec les idées, Facebook et le progrès scientifique. Et cela est expliqué dans un livre que connaissent bien les chercheurs, je vais vous en lire quelques extraits, il s'agit des Protocoles des Sages de Sion" déclarait-il en 2011, lors d'un meeting.

Ce livre, les chercheurs le connaissent, en effet, mais surtout pour être un faux qui se présente comme un plan de conquête du monde établi par les juifs et les francs-maçons. Chabat, par moments, c'est Alain Soral avec une moustache.

Nostalgie de la prohibition

Son expérience en tant que maire de Fès fut agrémentée de pareilles excentricités. Le 17 février 2010, le voici qui programme à l'ordre du jour du Conseil de la ville une mesure pour interdire le commerce d'alcool. Le motif? "Fès est la capitale spirituelle du royaume et doit être à l'image des lieux saints comme La Mecque et Al-Qods. Celui qui veut boire n'a qu'à le faire ailleurs", a-t-il déclaré à ceux qui s'opposaient à son projet. Le ministère de l'Intérieur est intervenu, lui rappelant au passage que seul l'Etat est habilité à décider de l'autorisation ou de l'interdiction du commerce d'alcool. Des fois que Chabat voudrait aussi superviser les élections, la lutte anti-terroriste et la Semaine du cheval.

En 2012, le Chabat moraliste laisse place à un Chabat grand bâtisseur: c'est une tour Eiffel et une plage qu'il a souhaité offrir aux habitants de Fès. Résultat: ressemblant plus à une ligne haute-tension qu'au célèbre monument parisien, la tour Eiffel de Fès, implantée dans le rond-point de Zouagha, a été démontée très vite. Quant à la plage promise par Chabat, les habitants de Fès l'attendent toujours. Le marchand de sable est passé, mais toujours pas de bord de mer...

Coup de grisou et limitation de dégâts

Mais l'un des plus grands faits d'arme de Hamid Chabat est d'avoir causé une crise politique qui a failli entraîner des élections législatives anticipées. Le 10 juillet 2013, cinq ministres de l'Istiqlal présentent leur démission, et le parti de la balance annonce qu'il rejoindra l'opposition. En cause: des désaccords avec le Parti de la justice et du développement (PJD).

Quelques semaines après avoir claqué la porte du gouvernement, Hamid Chabat tenait à bien marquer le coup. Au programme: une marche anti-PJD. Pour grossir les rangs, le secrétaire général de l'Istiqlal a fait appel à des invités de marque: des centaines d'ânes (apolitiques, il faut le signaler) y ont participé, brayant leur mécontentement de la politique sociale du gouvernement.

Deux ans plus tard, volte-face: lors des élections communales et régionales qui se sont tenues le 4 septembre, le parti de Hamid Chabat subit une cinglante défaite. Plus que jamais impopulaire, acculé, mis en minorité, Hamid Chabat temporise. Il annonce, dans la nuit du dimanche 13 au lundi 14 septembre, à la surprise générale, que son parti quitte l'opposition pour apporter un "soutien critique au gouvernement", puis promet, le 18 septembre, qu'il démissionnera du secrétariat général. De ces deux promesses, il en aura tenu une seule. On vous laisse deviner laquelle.

Indécision

Aujourd'hui, Hamid Chabat est parvenu à se maintenir à la tête du parti, et à consolider sa position en isolant ses opposants. Mais c'est l'Istiqlal qui a payé le prix du comportement erratique de son secrétaire général.

Si le parti était autrefois considéré "comme l'épine dorsale du système partisan marocain à même d'assurer une certaine stabilité et surtout une continuité dans les politiques publiques", grâce aux figures montantes des années 2000 (Adil Douiri, Karim Ghellab, Taoufik Hejira, Yasmina Baddou, entre autres), comme l'explique David Goeury, chercheur associé au Centre Jacques Berque (CJB), dans une interview accordée au HuffPost Maroc, suite à la démission de l'Istiqlal du gouvernement, ainsi que les multiples changements de cap impulsés par Hamid Chabat, c'est le RNI qui est alors apparu comme le parti de la stabilité et de la responsabilité en acceptant de participer au gouvernement, "ce qui a désorienté une partie de l'électorat istiqlalien traditionnel", poursuit David Goeury.

Le problème de positionnement du parti se reflète aussi dans sa communication: l'Istiqlal envoie tantôt des signes de rapprochement à la majorité, tantôt des signaux d'opposition au risque de passer pour un parti de la majopposition. Et toujours est-il qu'à deux mois des élections législatives, l'Istiqlal, qui occupe toujours une position respectable dans le top 3 des partis politiques marocains, reste en retrait, alors que ses concurrents multiplient les actions de com'. Afin d'y remédier, une stratégie de com' va être bientôt déployée sur le web. Et selon nos informations, le parti s'apprête, également, à se doter d'une web radio.

Retrait tactique

Quant à Hamid Chabat, il a compris sur le tard - mais mieux vaut tard que jamais, n'est-ce pas? - que les alliances ne se nouent et dénouent pas sur un coup de tête.

Conseillé depuis quelques mois par l'agence GMS Consulting, dirigée par le journaliste et communicant Karim Douichi, Hamid Chabat tente d'améliorer son image, et de renforcer ses liens avec la presse (il a invité il y a un mois une dizaine de journalistes à prendre le thé dans sa villa à Rabat), et négocie des interviews dans des supports prestigieux, où les réponses (les questions aussi?) sont soigneusement préparées.

Récemment, le zaïm nationaliste s'est rendu à Ramallah où il a rencontré l'un des dirigeants du parti Fatah, diffusant en masse les images de cette rencontre sur les réseaux sociaux. C'est sans compter sa présence remarquée à l'investiture de Donald Trump en juillet dernier à Cleveland. Le trublion Chabat n'avait alors pas hésité à diffuser sur page Facebook le discours (plagié) de Melania Trump, la qualifiant de "dame de fer". Chacun ses idoles.

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