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Elections législatives: Et les citoyens, dans tout ça?

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MARCHE ANTI PJD
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ÉLECTIONS - L'on sait depuis longtemps qu'en période électorale, nos politiques troquent le parapheur ministériel contre la fiche de remontrance frappée du sigle du parti, braquée contre l'adversaire, impénitent par choix ou par habitude. Que le programme sectoriel élaboré en agence s'échange, au prix convenu, contre un programme électoral élaboré idem, avec son lot de réponses qui, au mieux, se voulant polyvalentes finissent généralistes, au pire, tournent au catalogue exhaustif de réponses-toutes-faites-à-tout, abondant de mesures un-peu-de-tout-pour chacun.

L'on sait aussi que les casquettes partisanes ne s'enfilent pas au vestiaire durant le temps mort, mais en plein mandat, lorsqu'on en a un(e) ou plusieurs. Qu'elles s'échangent lors de la saison consacrée, qui s'étend de la dernière législature aux élections; législature par abus de langage, car on y fait tout, sauf légiférer dignement et posément. Les textes de loi y sont adoptés au forcing, ou relégués aux tiroirs en attendant un jour possible.

Les mains arquées, posture de coqs de combat, nos politiques lorgnent depuis des mois déjà vers la primature. Certes, ils négocient et cogèrent leurs discours pour en atténuer les risques et en optimiser les bénéfices. Mais la juxtaposition du marketing électoral et du penchant de nos chefs de parti pour la politique politicienne a fini par produire des effets surprenants: on assiste à la dilution du temps politique dans le temps électoral, la campagne devenant la norme, et le temps de l'action publique l'exception. Tout comme l'Etat d'exception, l'on pourrait parler d'Etat d'élections, pour désigner une situation où la réflexion sur les finalités collectives de la politique est suspendue; l'action publique soumise à couvre-feu, durant une durée indéterminée, qui peut s'étendre à tout un mandat.

Une campagne sous le signe des coups bas

Quand tous les excès sont permis, les outrances autorisées, les partis peuvent être tentés de faire leur campagne sous le signe des coups bas, des manoeuvres et des tentatives de manipulation. Et si la période électorale est, par définition, un laps de temps durant lequel tous parlent très fort en espérant être entendus, qu'en est-il des électeurs qui se retrouvent pris dans le brouhaha, désarmés au milieu d'une guerre entre clans politiques par médias interposés? Ont-ils les bonnes cartes pour séparer le bon grain de l'ivraie et ainsi choisir pour qui voter? Savent-ils qu'ils se font peut être manipuler? Surtout, vont-ils voter sur la base des programmes des partis?

Rien n'est moins sûr, quand ont sait que les programmes sont relégués au second plan, derrière le duel Tahakoum vs Islamisation de la société, les présumés scandales impliquant des hommes politiques, la mobilisation intéressée d'associations de connivence avec des partis, l'orchestration dissonante d'une marche "spontanée" contre l'islamisation pour laquelle on mobilise des manifestants pour 50 dirhams et un sandwich pour les besoins d'une propagande qui nous renvoie des décennies en arrière (ou est-ce cela le Maroc de 2016?), la diffusion de vidéos obscures sorties de nulle part pour contrer "l'obscurantisme"...

Pour ceux qui sauront outrepasser les tentatives de manipulation et lire les programmes des partis pour se faire peur propre idée, ils ne pourront que constater que les programmes sont, pour leur majorité, des champignonnières à slogans. Entre l'encyclopédie électorale de l'Union socialiste des forces populaires (USFP), la Fédération de la gauche démocratique (FGD), qui a inventé le programme-teaser, qui annonce sans rien détailler, et l'Union constitutionnelle (UC), à qui l'on doit l'invention du programme électoral descriptif, qui vous dessine une école par-ci, vous raconte une réforme économique par là, il y a peu de choix. Comble du cynisme, certains se laissent aller aux promesses fantaisistes, motivés par le fait qu'ils ne seront pas comptabilisés sur leur bilan, s'ils remportent les élections.

Une incertaine idée du Maroc

Mais revenons à la polarisation PAM/PJD. L'audience d'un concept, d'une notion ou d'un discours ne constituant en rien une preuve de sa validité, la polarisation annoncée du champ politique marocain tombe sous le coup de cette règle. Car de polarisation, on n'en verra pas au Maroc: le système politique marocain étant construit autour du principe selon lequel il n'y a de place pour un parti hégémonique. N'empêche: le discours sur la polarisation fait rage, forme des clans imaginaires, des majorités en devenir ou des oppositions en cours. Il fait de la polarisation la thématique-clé de cette campagne électorale.

Hormis la polarisation, avec son slogan de réclame "Tahakoum vs Islamisation de la société", nul autre thème clivant durant cette campagne, qui tourne au fuel des déclarations des chefs de parti, en l'absence de confrontation autour d'un projet de société, fut-il partiel. À croire qu'emploi, croissance économique, libertés individuelles, réforme de l'enseignement, n'intéressent personne, les seuls grands sujets, qui retiendraient l'attention de la société, sont une affaire ne regardant, en fin de compte, qu'une paire de partis politiques et leurs alliés proches, qui souhaitent, chacun de son côté, rogner un peu plus dans le corps électoral. Pour quelle finalité? Aucune.

Même aux heures les plus sombres de notre histoire politique, jamais confrontation entre partis n'a été si pauvre en idées. Lorsque les formations politiques de la Koutla affrontaient ceux dits de l'Administration, c'était autour d'un projet de société exprimant une certaine idée du Maroc. Aujourd'hui, la confrontation se suffit à elle-même, devient finalité du jeu politique, l'amplitude des prises de position étant inversement proportionnelle à la marge de manœuvre des partis, qui ont tout cédé. Et s'étonnent de voir la liste de prérogatives de l'exécutif - dont ils n'ont fait que peu usage - se dérober sous leurs pieds.

Gouvernement sans bilan vs Opposition sans projet

Benkirane a beau enchaîner les discours, le couteau entre les dents. Il sait qu'il n'y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne. Cherchant autant à se légitimer par rapport à la monarchie qu'auprès du corps électoral, il a fait de la disgrâce dont on le disait victime un thème de campagne à part entière. Plus loin, son parti en fera un dogme: celui des prostrés qui, en cinq ans, ont enfin atteint le sommet, et souhaitent s'y maintenir. La monomanie du Tahakoum, le retard pris dans la condamnation du fonctionnement de la politique marocaine - qui est ce qu'elle est -, l'attente de l'horizon électoral pour "tout déballer", donnant à ses sorties des airs de manœuvres dilatoires; porte de secours l'exemptant de se questionner sur son bilan. Bilan pourtant marqué par une hausse vertigineuse de l'endettement public, un taux de chômage qui reste figé à 10% (le PJD avait promis de le baisser à 8% à la fin de son mandat), un taux de croissance qui ne devrait pas dépasser les 2% cette année contre une promesse de 5,5%...

El Omari, lui, promettra tant qu'il voudra. Son positionnement politique reste indécis. Soulevant les débats comme on lève le lièvre - pour ensuite le remettre à sa place, comme si de rien n'était - il n'est, jusqu'à présent, pas parvenu à se positionner comme un homme politique véritablement engagé pour la modernité - l'authenticité ayant déjà ses défenseurs - ni de positionner clairement son parti dans le champ politique, et de drainer les citoyens acquis aux causes qu'il défend. Comble de l'ironie, c'est dans le monde rural qu'il semble avoir trouvé les plus farouches défenseurs de la modernité, ceux-là même qui ont battu le pavé contre l'islamisation rampante de la société. Sans blague.

Au fond, disait un fin observateur de la scène politique, le Tahakoum exonère Benkirane de bilan, et la lutte contre la prétendue islamisation de la société exempte l'opposition de projet. Au risque de nous répéter: Et les citoyens, dans tout ça? D'aucuns diront que le "désenchantement" du citoyen et sa méfiance du système politique risquent de durer encore longtemps, laissant à l'Administration le soin de "réguler" et d'"équilibrer" le champ politique. Une autre exception marocaine.

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