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Que signifie de se battre pour la Justice climatique au Maghreb ?

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IN SALAH
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Cet article est le texte d'un discours que l'auteur a donné au forum social mondial (FSM2016) à Montreal autour des questions de justice climatique/environnementale et d'extractivisme au Maghreb. Il a été traduit de l'anglais par Lucile Daumas.

Je vais commencer par dire que je ne crois pas à la neutralité des discours. C'est pourquoi j'ai pris l'habitude de préciser clairement, dès le départ, ma position politique et idéologique. Mon point de vue n'est pas celui de l'un de ces universitaires et ces soi-disant experts qui choisissent d'être neutres face aux injustices et à l'oppression et qui le justifient en se prétendant objectifs afin d'être acceptés par le discours dominant et autres structures du pouvoir. Mon point de vue est celui d'un militant, qui je l'espère est progressiste, radical et décolonial, dans le sens où il est anti-systémique et se situe résolument dans une solidarité active avec les opprimés et les «damnés de la terre» dans leurs luttes pour parvenir à la justice sociale.

Je vais aborder trois thèmes dans cet article. Je donnerai pour commencer une idée des
crises écologiques et climatiques que vit la région du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie) pour ensuite montrer comment elle a adopté la néolibéralisation de la gouvernance environnementale. Je finirai par une critique de certains concepts de "justice" utilisés pour parler des injustices existantes dans la façon de faire face aux dégradations environnementales et au réchauffement climatique global de nature anthropique.

Les crises écologiques et climatiques dans la région du Maghreb

Le changement climatique anthropique est déjà une réalité au Maghreb et il sape la base socio-économique et écologique de la vie dans la région. La Tunisie, l'Algérie et le Maroc ont connu de fortes vagues de chaleur pendant l'été 2015 et une sécheresse est en cours cette année (2016), qui a été catastrophique pour l'agriculture (en particulier pour les petits paysans marocains). Le désert s'étend et absorbe les terres environnantes, exerçant ainsi une pression énorme sur des ressources en eau déjà limitées. L'intrusion d'eau de mer dans les réserves d'eau souterraine, ainsi que la surexploitation des eaux souterraines placeront ces pays parmi ceux qui souffrent de stress hydrique absolu.

Les effets du changement climatique et de la crise climatique sont aggravés par la dégradation de l'environnement et l'épuisement des ressources naturelles causés par un modèle productiviste de développement qui repose sur les industries extractives : pétrole et gaz en Algérie (et dans une moindre mesure en Tunisie), mines de phosphate (Tunisie et Maroc), autres exploitations minières comme l'argent, l'or et le manganèse au Maroc, et sur le modèle agro-industriel grand consommateur d'eau associé au tourisme (en Tunisie et au Maroc).

Outre la pollution, la destruction de l'environnement et la prévalence de certaines maladies, comme le cancer, j'ai vu au cours de mes enquêtes sur des sites d'extraction minière et de combustibles fossiles, ce que David Harvey appelle «l'accumulation par dépossession» et ce que Samir Amin décrit comme «le développement du sous-développement ». Il est possible d'affirmer que la pauvreté dans ces régions est liée à l'existence de ressources naturelles importantes. Il y en a de nombreux exemples : les villes gazières et pétrolières de Ain Salah et Hassi Messaoud en Algérie, les bassins phosphatiers de Gafsa et Gabès en Tunisie, la ville industrielle de Safi ou la mine d'argent du village d'Imider au Maroc.

Tel est le paradoxe de l'extractivisme sous le capitalisme où des zones de sacrifice sont créées dans le but de maintenir l'accumulation du capital. Quand je dis zones de sacrifice, c'est vraiment cela que je veux dire. Ain Salah en Algérie, est l'une des plus riches villes de gaz sur le continent africain, mais c'est une ville laide avec une très mauvaise infrastructure. Les habitants appellent le seul hôpital qu'ils ont «l'hôpital de la mort». Gabes en Tunisie est la seule oasis méditerranéenne côtière au monde, surnommée "le paradis sur terre", avant l'installation dans les années 1970 d'une usine chimique sur ses rives pour traiter le phosphate. Cette usine a provoqué un véritable écocide dans l'oasis, pillant ses eaux, polluant l'air et la mer et tuant certaines espèces de sa faune et de sa flore. Certains parlent même de terrorisme environnemental dans le contexte actuel d'un discours anti-terroriste très saturé.

C'est quoi exactement l'extractivisme? Le terme se réfère à ces activités qui déplacent de grandes quantités de ressources naturelles sans les traiter (ou traitées à un degré limité), en particulier pour l'exportation. L'extractivisme ne se limite pas aux minéraux ou au pétrole. Il est également présent dans l'agriculture, la sylviculture, la pêche et même le tourisme qui demandent une utilisation intensive de l'eau. J'étais consterné de voir la construction de terrains de golf dans des régions arides et semi-arides au Maroc. Fanon a eu raison dans sa critique du tourisme, qu'il considérait comme une industrie post-coloniale par excellence où nos élites sont devenues «des organisateurs de fêtes» pour leurs homologues occidentaux au milieu d'une pauvreté accablante.

Le modèle extractiviste de développement a été dans la pratique un mécanisme de pillage et de dépendance et d'appropriation néocoloniales. Il a été mis en œuvre sans tenir compte de la soutenabilité (durabilité?) des projets ni même de l'épuisement des ressources. Aujourd'hui, la dépendance des métropoles via l'exploitation et l'exportation de matériaux bruts, est pratiquement restée la même dans les pays du Maghreb, à l'exception de quelques aspects de l'extractivisme traditionnel qui ont été éliminés par une intervention accrue de l'État dans ces activités.

Vous devez penser que j'exagère mais j'ai été étonné et attristé d'entendre fréquemment tant au Maroc qu'en Algérie et en Tunisie, des comparaisons faites entre les ravages des industries post-coloniales avec ceux de l'époque coloniale. Et dans certains cas, il était même suggéré que les colonialistes français étaient plus cléments. De mon point de vue, ces comparaisons sont une remise en cause d'un colonialisme interne, rendu possible par un modèle extractiviste de développement qui dépossède les populations et leur fait payer les coûts socio-environnementaux qui en résultent.

usine

L'usine chimique de phosphate à Gabes, Tunisie a été construite sur le rivage de l'oasis côtière au début des années 1970. Cette photo montre la pollution de l'air et de l'eau de mer. Photo: Hamza Hamouchene, Mars 2016



Les habitants de ces régions ont des doléances anciennes qui ont parfois fait irruption dans des soulèvements. Même chose dans les cas de Ain Salah, en Algérie où les gens se sont soulevés massivement en 2015 contre les plans de fracturation hydraulique de leurs terres et de pollution de leurs eaux ; de l'émergence du mouvement de chômeurs en 2013 à Ouargla, près de la riche ville pétrolière de Hassi Messaoud ; du soulèvement de 2008 du bassin minier de Gafsa, en Tunisie (qui a dû affronter une répression sanglante de la part du régime de Ben Ali); et de la lutte toujours en cours de la communauté d'Imider au Maroc contre le Holding royal de la mine d'argent qui s'approprie leurs ressources naturelles (y compris l'eau) et appauvrit la région.

La gestion néolibérale de l'environnement au Maghreb

Face à toutes ces injustices et destructions, la question qu'il faut se poser est: qui est en train de formuler un discours écologique et une réponse a la crise climatique au Maghreb?

Des institutions comme la Banque mondiale, la GIZ allemande et les agences de l'Union européenne sont omniprésentes, elles organisent des événements, publient des rapports dans les trois pays, on les entend partout. Ils soulignent certains des dangers d'un monde plus chaud, plaident pour des actions urgentes, pour davantage d'énergie renouvelable et plans d'adaptation. Compte tenu du manque d'alternatives, elles semblent avoir des positions relativement radicales par rapport à la position des gouvernements locaux.

Cependant, ces institutions sont politiquement alignées sur ceux qui ont le pouvoir. Aussi leurs analyses du changement climatique et de la crise écologique n'intègrent-elles pas les questions de classe, de justice, de pouvoir ou l'histoire coloniale. Il n'y a aucune référence à la responsabilité historique de l'Occident industrialisé dans le changement climatique, aux crimes de compagnies pétrolières comme BP et Shell, ou à la dette climatique envers le Sud.

La vision d'avenir proposée par ces institutions s'inscrit dans des économies dominées par le profit privé et des privatisations supplémentaires de l'eau, de la terre et même de l'atmosphère . Le dernier épisode en date de cette aventure est ce qu'on appelle les partenariats public-privé (PPP) qui sont promus dans tous les secteurs, y compris le plan d'énergie renouvelable marocain. Ces privatisations qui apparaissent sous la rubrique du «capitalisme vert» sont également observées dans le modèle agricole de ces pays, en particulier du Maroc où domine l'agro-industrie pour l'exportation, grande utilisatrice d'eau.

Ces institutions hégémoniques ont les ressources financières et humaines leur permettant de modeler et coopter les sociétés civiles locales qu'elles financent et aident pour la création de nombreuses organisations environnementales. J'ai été étonné de voir le grand nombre de ces associations et organisations qui prétendent travailler sur les questions environnementales en Tunisie et au Maroc. A ma connaissance, la plupart d'entre elles sont « apolitiques » et recherchent activement et de façon souvent opportuniste des fonds étrangers et de l'Union européenne.

Ce phénomène qui a parfois été appelé «ONGisation du monde" et qui est censé «renforcer la société civile" ,contribue à la création d'un secteur de la société civile artificiel et non-indépendant qui sert à approfondir la marchandisation et la privatisation du social. A titre d'exemple, il est important de mentionner ici l'émergence de certaines mafias environnementales où certaines organisations prétendument vertes liées au secteur immobilier qui font campagne pour la fermeture de l'usine de produits chimiques de Sfax, en Tunisie, de façon à pouvoir utiliser les terrains pour leur plus grand bénéfice.

Décoloniser les concepts de justice: peuvent-ils s'appliquer au Maghreb?

Je voudrais maintenant parler un peu de la partie décoloniale de mon travail qui a été une tentative de déconstruire certains concepts que j'ai utilisés. Les conversations que j'ai eues avec les gens au Maghreb m'ont amené à penser que le concept de «justice climatique» leur est étranger et inintelligible. Il ne s'agit pas d'une lacune des "Orientaux" mais ce concept est étranger et n'a pas de racines (du moins pas encore) dans la région. La traduction en arabe fait vraiment bizarre et n'évoque rien pour les habitants. Même le concept de «justice environnementale» est peu utilisé.

Les ONG occidentales utilisent ces concepts et d'autres comme: la justice énergétique et démocratique, la justice alimentaire ou commerciale. J'ai même entendu parler de justice cognitive, ce qui semble très intéressant. On peut comprendre que ces ONG viennent avec ces termes pour aborder certaines questions sous l'angle de la justice et de la démocratie dans le but d'attirer un public, mais je pense qu'il y a des risques à suivre cette voie. Cette tendance à fragmenter des notions telles que la justice et la démocratie pourrait donner l'illusion que l'on peut atteindre la justice (ou la démocratie) dans un domaine mais pas dans un autre sans remettre en question l'ensemble du système capitaliste qui génère ces injustices, liées entre elles.

En général, les militants, les intellectuels et les organisations du Maghreb travaillant sur les questions du changement climatique et de la dégradation de l'environnement n'utilisent pas ces concepts. Et dans les rares cas où ils sont utilisés, c'est l'exception plutôt que la règle. Dans certains cas, ils sont importés d'Europe sans réflexion critique et définitions appropriées. Il est certes toujours utile d'interagir et d'apprendre des mouvements d'ailleurs, mais il est nécessaire de toujours contextualiser les concepts et les discours et de regarder d'où ils viennent.

Avons-nous donc besoin d'utiliser des termes tels que «justice climatique» pour parler de politiques inéquitables de lutte contre les changements climatiques ou devons-nous repenser les concepts, leur donner un enracinement local et nous concentrer sur des questions spécifiques qui touchent directement les moyens de subsistance des Maghrébins telles que la pénurie d'eau, la sécheresse, la pollution industrielle et la souveraineté sur les ressources? Je suis l'un de ceux qui sont favorables à ce dernier cas de figure.

Il y a toujours un élément environnemental dans les luttes sur lesquelles j'ai enquêté, mais cette dimension était secondaire par rapport à des questions plus urgentes relevant des droits socio-économiques telles que: l'emploi, le développement de l'infrastructure, la distribution de la richesse et une plus grande inclusion dans la prise de décision. Par conséquent, les problèmes environnementaux doivent être analysés de manière globale en tenant compte de la justice sociale, des droits et d'une redistribution équitable.

Conclusion

Comment pouvons-nous, nous les Maghrébins, planifier une transition juste vers des énergies renouvelables et des moyens durables de production de notre nourriture et nos biens de consommation lorsque nos ressources naturelles sont pillées par les multinationales et quand nos terres et notre eau sont aux mains de l'agro-business et d'industries destructrices?

Nous devons lutter pour la souveraineté et le contrôle démocratique sur les ressources naturelles et les systèmes énergétiques et alimentaires. Nous devons lutter contre l'accaparement des terres et de l'eau, lutter pour plus de transparence et contre la corruption dans les industries extractives.

Afin de concevoir et mettre en œuvre une telle transition, nous avons besoin de sortir la nature des griffes des mécanismes du marché et de recadrer le débat autour des questions de justice, de responsabilité et de biens communs hors de la logique du marché qui compartimente, marchandise et privatise nos moyens de subsistance et notre nature.

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