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L'islam de France, cet objet politique non identifié

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MUSLIM FRANCE
Benoit Tessier / Reuters
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RELIGION - La Marche des Beurs en 1983 restera dans la mémoire migratoire française comme un événement majeur. S'il n'était pas de la même ampleur ou de la même teneur idéologique qu'un mai 1968, il a néanmoins réussi à briser l'amnésie collective qui semblait déjà à l'époque s'emparer de la société française à l'égard de sa population immigrée.

Avec cette marche, la Douce France de Charles Trénet, celle du "village au clocher, aux maisons sages", réalise non sans quelque étonnement, qu'en son sein vit une population avec des origines arabes, des mœurs africaines, une pratique religieuse islamique. On évoque Marseille, non sans ironie, comme la capitale de l'Algérie et le quartier Barbès, à Paris, comme un souk chamarré où des Arabes en djellabas et babouches croisent dans une joyeuse cohue des Noirs en boubous bigarrés.

La récupération du mouvement, par le parti socialiste en particulier, a donné naissance à SOS racisme. Rares sont ceux issus de ce mouvement à pouvoir parcourir le chemin parsemé d'embûches de l'ascension sociale. Gagner en respectabilité publique et dépasser le statut dépréciatif de l'arabe de service est digne d'un chemin de croix. Malek Boutih, ancien député PS en sait certainement quelque chose.

Entre 1983 et 1989, de l'eau a coulé sous les ponts de Paris, la Ville Lumière. Assez pour permettre au Paquebot, le surnom donné à l'ancien siège du Front National, de naviguer dans les eaux troubles d'une France anxieuse. En effet, lorsqu'en octobre 1989, le principal du collège de Creil dans l'Oise décide de l'exclusion de trois collégiennes au motif qu'elles refusent de retirer leur foulard en classe, une bonne partie de la société française estime que le parti frontiste est réellement celui qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas.

Avec l'affaire dite du foulard, les cris d'orfraie du Front National et son alarmisme presque prémonitoire (immigration, intégration, menace islamique...) se banalisent doucement certes mais sûrement. La polémique entre les tenants d'une laïcité dite inclusive et une autre qui serait exclusive va vite déborder. Si bien qu'à la fin, derrière ce fichu foulard, comme dirait l'autre, c'est toute la société française dans son ensemble qui s'interroge et semble découvrir, circonspecte, les musulmans qui la composent.

La boîte de Pandore est ouverte, parce que la manière dont cette affaire surgit découle fortement de sa médiatisation. De jour en jour depuis cette affaire, la place réservée par les médias à l'objet islam se répand comme une traînée de poudre. Les musulmans sont pris en tenaille. A mesure qu'ils se nourrissent de l'islam comme objet fantasmé, les médias nourrissent l'imaginaire collectif français et sa classe politique. Celle-ci, au nom d'une pureté laïque, se lance dans des diagnostics catastrophistes de la sécurité sociétale française. Désormais, ce qui est en jeu c'est l'essence même de l'identité française perçue à la fois comme immuable et fragilisée par un flux migratoire qui ne cesse de diluer l'être français.

GLISSEMENT DE SENS

En seulement quelques décennies, le lexique et le discours politique sur l'immigration ont beaucoup évolué. Le champ académique suit certes cette évolution sans avoir pour autant le temps de digérer sainement les concepts et d'en délimiter les contours. Le vocabulaire s'est enrichi, passant des Nord-africains aux Maghrébins, aux Beurs puis aujourd'hui aux musulmans. Mais à y voir de près, chaque concept évoque en réalité une certaine évolution de l'Etat français lui-même. Ainsi, le concept de Nord-africains renvoie à une France qui se targue d'être encore un empire colonial. Celui des Maghrébins correspond à la période de la décolonisation, celui des Beurs principalement à l'entrée en vigueur de la politique du regroupement familial décidée par l'ancien président Giscard d'Estaing. Quant au concept de musulmans, s'il était déjà en germe dès la décennie 1970, son entrée officielle dans le discours politique fait suite à la médiatisation de l'affaire du foulard en 1989.

L'année 1989 est aussi l'année de la chute du Mur de Berlin. De ses bouleversements, Francis Fukuyama ira jusqu'à dire qu'ils signifient la fin de l'histoire. En France la fin de l'histoire signifie le commencement d'une autre histoire. Celle de l'islamisme et du rapport avec l'islam. Avec l'interruption du processus électoral en Algérie en 1992, le musulman, comme objet médiatique, est propulsé au devant de la scène. Le Front Islamique du Salut crie à la trahison et le pays bascule dans une décennie noire de violence faisant craindre le pire en France.

Ce pire se produira tout de même. Il se produira une première fois en 1994 avec la prise d'otage spectaculaire du vol 8969 d'Air France et une seconde fois durant l'été 1995 avec une vague d'attentats qui ont causé 8 morts et plus de 200 blessés.

Dans le sillage de cette évolution de la perception de cette frange musulmane de la société française s'est opéré en douceur un basculement conceptuel où la notion islam s'est substituée à celle de musulmans. Les travaux académiques (Burgat, Logier, Roy, Kippel, Giesser...) qui ont pu maintenir la ligne de démarcation scientifique entre les deux objets musulman et islam n'ont pas su trouver un prolongement ni dans la rhétorique médiatique ni dans le discours politique sur l'islam. Tout se passe comme si, par paresse intellectuelle ou manipulation politicienne délibérée, ce glissement de sens permet de rendre accessible un objet complexe (l'islam et les musulmans) à une opinion publique en quête de repères quitte à en altérer les trajectoires historiques et en à dénaturer le sens.

Ce basculement est à l'origine de beaucoup d'interprétations hasardeuses à la fois sur l'islam et sur les musulmans et de tensions qui structurent aujourd'hui le rapport des musulmans de France avec l'Etat et le reste de la société français.

Pour "la France profonde" comme la définit Patrick Buisson, l'ancienne plume noire de Sarkozy, la rencontre avec ses musulmans s'est faite, force est de le constater, par l'intermédiaire de la télévision. Or le musulman, tel que présenté par les médias plus largement, reste un musulman imaginaire, stéréotypé, né d'une sorte d'inceste intellectuel entre un complexe colonial français et une incapacité à imaginer une France en mutation identitaire.

En effet, la diversité sociologique, ethnique et culturelle des français musulmans ne permet pas de les considérer comme un groupe homogène, conscient de ce que seraient ses particularités et engagé à les défendre collectivement. Les différences de trajectoires migratoires, de modalités de transmission de la religion et de parcours font ressortir non pas une communauté musulmane, mais plutôt des individualités musulmanes.

Il arrive que ces musulmans dans leur diversité entreprennent des démarches auprès des pouvoirs publics qui laissent croire qu'ils forment réellement une entité homogène. C'est le cas par exemple des demandes de permis de construction de mosquées, des créations d'associations pour l'enseignement de la langue arabe et du Coran, d'organisation collective de la prière de l'Aïd, de manifestations contre ce qui est considéré comme blasphématoire à l'égard de l'islam. Ces moments d'unité où beaucoup de musulmans caressent le rêve de la Oumma mythifiée restent profondément circonstanciés. Ils ne sont pas inscrits dans la durée et ils remplissent pour certains d'entre eux (manifestations notamment) la fonction de défouloir collectif.

Par ailleurs, si les Français musulmans se reconnaissent majoritairement dans la pratique de l'islam malékite, ils n'ont pas forcément la vision unifiée de la place de l'islam dans la société française, ni des modalités de structuration décidées par l'Etat français ou encore des figures qui se disent légitimes pour parler au nom des musulmans.

RADICALISME TOUS AZIMUTS

L'observateur du fait religieux en France est frappé par l'évolution des usages faits de l'islam. Au-delà du radicalisme hyper médiatisé et sur lequel se focalise la communauté de renseignement et de sécurité nationale, ce qui nous intéresse ici ce sont ces formes de radicalité qui puisent dans les registres religieux. Si ces formes peuvent être qualifiées de radicalisme de basse intensité, elles inquiètent néanmoins par leur aspect diffus et du fait qu'elles concernent la majorité des musulmans, une majorité pourtant dont on dit qu'elle est silencieuse. De plus en plus, cette majorité revendique publiquement des comportements sociaux et les présente comme des exigences divines. A l'école comme au travail, l'espace privé est très majoritairement considéré par les musulmans comme l'espace devant s'élargir aux sanctuaires de l'espace public. La vitalité de la religion et l'ardeur de la pratique cultuelle révèlent chez beaucoup de musulmans que l'islam est un marqueur identitaire.

Un fait divers d'une femme musulmane qui refuse d'être auscultée par un médecin homme peut vite, par l'effet amplificateur des médias, donner l'impression qu'il y a un réel problème avec l'islam en général et avec tous les musulmans et qu'il ne s'agit plus de la seule minorité islamiste militante ou porteuse d'un discours violent.

A cela s'ajoute un phénomène qui a pris une grande ampleur, celui du concordisme qui, comme pour certains chrétiens et juifs, pousse à croire que toutes les inventions scientifiques modernes sont recensées par le Coran. Curieusement, cette démarche concordiste n'a jamais existé dans la tradition islamique au moment où elle était scientifiquement créatrice (Ibn al-Haytham, Al Khwarazmi, Ibn Sina...).

Aujourd'hui, ce concordisme trouve un réel écho dans les prêches, les Halaqa (cercles de rencontres), les interventions de Cheikhs, les établissements d'enseignement de la langue arabe et du Coran. Il se présente comme un contre discours à la pensée rationaliste et au modèle scientifique sur lequel l'Occident à bâti sa supériorité. Il pousse davantage une large partie des musulmans très sensible au discours des preuves scientifiques qui seraient toutes cachées dans le Coran à se détacher de l'environnement social européen où elle est pourtant établie depuis des générations, voire à taxer cet environnement d'usurpateur. Le Coran devient ainsi l'encyclopédie éternelle qui contiendrait aussi bien la chimie, la physique cantique, la géologie que la finance, l'économie et le droit... Finalement, les déductions hasardeuses et dangereuses sont promptement faites: l'Occident n'aurait rien inventé!

A cette forme de radicalité ambiante, s'oppose une autre qui, elle aussi, prend des proportions inquiétantes. Une partie des milieux anti-musulmans à la manière de Pegida en Allemagne, des groupuscules et certaines personnalités se radicalisent dans leur haine de ce qu'ils imaginent être "l'islam". Tous se nourrissent de la perception que l'islam est une religion conquérante et qu'un grand remplacement serait en train de s'opérer inexorablement sous les yeux d'une Europe résignée.

Christopher Caldwell, le journaliste américain, éditorialiste au Financial Times et rédacteur en chef au Weekly Standard, estime que décrire l'islam comme la deuxième religion d'Europe, c'est être encore loin du compte. En mesurant l'islam à l'intensité des convictions de ses adeptes, à son importance dans les débats politiques ou à sa capacité d'intimider ses détracteurs, ce n'est pas la deuxième place qu'il occupe mais la première... Cette forte visibilité de l'islam fait partie d'une mutation d'ensemble... Le poids démographique et culturel de l'islam dans le monde continue de croître, et l'Europe est l'endroit où il croit le plus vite...

Le 28 novembre 2016 sur les ondes de France Info, Bruno Retailleau, plus proche soutien de François Fillon déclare: "Il y a une vraie question qui est celle de la radicalisation d'une partie de l'islam. L'institut Montaigne qui ne peut pas être taxé d'islamophobie a fait une étude montrant que 28% des musulmans français pensent que la Charia est au-dessus de la loi de la République. Quand vous entendez les Frères musulmans dire que le Coran est leur constitution, alors je dis stop, il faut être implacable. Quand on fait ce genre de déclaration, on n'a pas sa place dans la république française. Parce que ça, ça mène tout droit à la guerre civile! François Fillon dit que la laïcité n'est pas le problème. On n'a pas de problème avec les Protestants, Catholiques, Juifs, Chrétiens..." Les discours de certains "intellectuels" français et de certains journalistes sont de plus en plus radicaux. Éric Zemmour, tout comme Alain Finkielkraut, pour ne citer qu'eux se considèrent comme les porte-étendards d'une France aux racines judéo-chrétiennes en résistance contre une islamisation rampante.

ISLAMOPHOBIE: UN ENCODAGE DU RACISME?

Disons-le vite et sans détour, la notion d'islamophobie qui prend davantage de la place à la fois dans l'espace médiatique et, quoique timidement, dans le discours politique est une notion piège. L'islamophobie, ce vieux terme de l'époque coloniale réintroduit dans le débat public par les musulmans britanniques au moment de l'affaire Rushdie, a une fâcheuse tendance à vouloir synthétiser tous les racismes antérieurs. Il s'est construit en symétrie avec l'antisémitisme, dont il se voudrait l'héritier. Pourtant l'analogie n'a aucune pertinence: l'antisémitisme n'a jamais concerné le seul judaïsme, mais l'existence du peuple juif lui-même.

A l'heure où de plus en plus de voix s'élèvent au sein même des musulmans pour appeler à un renouveau de la pensée islamique, l'usage fait du terme de l'islamologie rend soupçonnée voire coupable toute critique de l'islam en tant que dogme. "Depuis sa création en 2003, le Collectif Contre l'Islamophobie en France prend en charge des personnes victimes de discrimination ou de violence raciste, en raison de leur appartenance réelle ou supposée à la religion musulmane" lit-on sur la page d'accueil du Collectif Contre l'Islamophobie en France CCIF.

Ainsi, en dénonçant l'islamophobie, les membres du CCIF déduisent délibérément une appartenance communautaire à partir d'une religion supposée pratiquée par la totalité des musulmans. Ces derniers sont de fait essentiellement identifiés comme des fidèles et non comme des citoyens libres de leurs croyances. Il y a là comme l'assignation à cette communauté d'une mono identité religieuse qui plus est déclarée sacrée. Toute réflexion sur l'islam doit emprunter les voies préalablement tracées par les vertueux prédécesseurs. Les seuils sont établis et les lignes rouges fixées et toute distanciation sera qualifiée de trahison, sinon d'apostasie.

Il va de soi que toute discrimination ou toute persécution qui toucheraient un croyant sont condamnables et sanctionnées par la loi. Le racisme doit être combattu pour ce qu'il est: une volonté d'humilier et d'exclure des personnes que l'on assigne sommairement à leur prétendue identité musulmane. A rebours de ce particularisme qui procède par exclusion, la critique de la religion s'inscrit dans l'universalité de la raison commune et la remise en cause des dogmes est un des fondements de la liberté intellectuelle.

A cet égard, la pression du CCIF ne s'exerce pas seulement sur les seuls non-croyants qui interrogent l'islam sur le plan dogmatique. Cette pression concerne également les musulmans réformateurs. Entre musulmans réformateurs et libres penseurs, le dénominateur commun est la volonté de questionner la religion sur ses effets et non sur ses intentions. C'est dire que le problème n'est pas tant le Coran ou les autres textes scripturaires qui constituent le corpus dogmatique de l'islam, mais la lecture qu'en font les musulmans.

Le philosophe Pascal Bruckner (Un racisme imaginaire, Grasset, 2017) estime qu':"En interdisant toute discussion sur le Coran ou les mœurs qu'il prescrit, les promoteurs de la notion de "l'islamophobie", sous couleur de dénoncer l'amalgame entre terroristes et musulmans, pratiquent eux-mêmes un amalgame insupportable entre libres penseurs et blasphémateurs".
La propagation du terme d'islamophobie risque à terme d'islamiser les questions sociales en affaiblissant au passage la lutte contre le racisme réel. En effet, tel qu'il est employé, le terme d'islamophobie que le racisme dont on peut être victime ne résulte pas de notre supposée origine, mais bel et bien de notre supposée croyance religieuse. Voir les luttes sociales à travers le seul prisme religieux, voilà qui fausse le débat, voilà qui participe du mouvement plus général de la dépolitisation et fait fi de la diversité des situations (on peut être noir et juif en même temps comme les Falachas, berbère et juif comme une partie des Sépharades, arabe et chrétien comme les Chaldéens, Mithraïque à l'instar des Yézidis).

LE CFCM, CE MORT-NÉ DE L'ISLAM DE FRANCE

Juillet 2016, dans son rapport, la mission d'information sénatoriale critique le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM). En effet, il le juge trop fragile pour faire face aux défis actuels de l'islam de France. Triste bilan pour une institution voulue par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur en 2003. Le CFCM est l'expression de cet islam de France (islam français) que tout le monde appelle de ses vœux et que personne pourtant n'arrive à définir. Serait-il l'islam institutionnel voulu et entièrement contrôlé par le ministère de l'Intérieur de l'Etat français? Serait-il l'islam institutionnel facilité par l'Etat français et qui jouit de sa bienveillance? Serait-il le culte musulman réformé pour s'adapter à l'espace laïc et républicain d'une France dont on dit qu'elle est toujours la fille aînée de l'Eglise mais qui, paradoxalement, pense avoir aussi domestiqué le fait religieux? Serait-il l'islam identitaire destiné à assurer la visibilité et la représentativité des musulmans de France quitte à le faire dans la confrontation? Serait-il un islam intégré sur le plan du dogme et de la pratique à la société française dans sa diversité, ou serait-il un islam qui évolue en marge au nom d'un droit universel au particularisme?

La diversité d'angle de vue est synonyme d'une incapacité à dégager des voies d'entente à la fois entre l'Etat français, les organisations musulmanes en France et les musulmans de France dans leur ensemble sur ce que doit être la place de l'islam en France.

Il est révolu le temps de l'islamophilie de la IIIe République. Le temps où, comme le rappelle l'historien Henry Laurens, l'islam était proclamé comme un "mot d'ordre politique, une réalité institutionnelle et un sujet de débat où l'on essaye de concilier une universalité française et une spécificité musulmane dans un cadre impérial."

Aujourd'hui, des interminables et lancinantes discussions sur la légitimité ou l'illégitimité de la présence musulmane en France se dégage un sentiment de régression. Mais ces discussions s'attardent manifestement moins sur une situation profonde: celle du passage du statut de l'indigène à celui du citoyen français de confession musulmane. Visiblement, ce passage n'était pas suffisamment digéré par l'élite politico-médiatique et dans l'imaginaire collectif, le musulman relève encore de l'exotisme.

Depuis la création du Conseil de réflexion sur l'islam en France (CORIF) en 1990 par Pierre Joxe jusqu'à l'installation du CFCM en 2003, la formule "islam de France" est sujette à caution. Il est un non-sens pour certains qui, dans une forme de négation intellectuelle, estiment que l'islam est un et indivisible qu'il soit en Arabie, en Indonésie ou en France. Pour d'autres, il est le symptôme d'un autoritarisme qui habiterait l'Etat français à l'égard des religions. L'islam de France serait de ce point de vue une reproduction du projet consistorial napoléonien. Pour d'autres enfin c'est une formule éphémère qui n'a accouché jusqu'à présent que d'un projet boiteux sur la représentativité musulmane en France.

Il y a une part de vérité dans les positions des uns et des autres. Cependant, au risque de jeter le bébé avec l'eau du bain, cette part de vérité ne doit pas occulter la part de responsabilité de ceux qui prétendent parler au nom des musulmans en France. Si l'immense majorité des musulmans de France délaisse complètement la question de l'organisation du culte, les organisations islamiques regroupées au sein du CFCM ne sont pas, elles, indifférentes à la notabilité que procure le statut de représentant des musulmans de France. Peu importe que ce statut soit majoritaire ou minoritaire (selon le critère de superficie des lieux de culte qui structure la représentation au sein du CFCM), l'important c'est de prendre place à la table de la République.

Les tendances s'affirment et les égos s'opposent. Les oppositions par exemple entre l'islam officiel algérien, l'islam marocain, l'islam du Milli Gorus turc, l'islam des confréries africaines ne favorisent certainement pas l'émergence d'une organisation du culte musulman au diapason avec une société française laïque, occidentale et plurielle. Dire que la Grande Mosquée de Paris entretient une relation incestueuse avec les généraux algériens est un secret de polichinelle. La figure de Dalil Boubakeur, qui a toujours incarné cette mosquée, est perçue comme directement responsable de l'état de léthargie dans lequel sombre le CFCM.

Quant à L'UOIF, devenue depuis peu Musulmans de France, elle représenterait pour beaucoup non pas la mouvance "orthodoxe", mais la mouvance intégriste de l'islam. L'intégrisme de l'UOIF est politique avec un référentiel religieux. Pour le politologue Haouès Seniguer, "même si l'UOIF a évolué, par pragmatisme et peut-être aussi par stratégie, elle n'a pas rompu avec l'idéologie matricielle des Frères musulmans... Elle promeut une pensée intégrale, c'est-à-dire informant la vie privée comme publique de l'individu, envisageant la religion non pas comme source d'épanouissement spirituel mais comme projet de société..." Cette "représentation du monde" qu'entretient subtilement l'UOIF pose indéniablement question dans "une société pluraliste comme la France". La radicalité cultuelle que l'on trouve chez les catholiques traditionalistes, les protestants fondamentalistes, les juifs orthodoxes est religieuse. Celle de l'UOIF est politique et elle mérite de ce point de vue un débat public.

Du côté des élites, il y a comme une obsession républicaine à organiser l'islam. De Pierre Joxe à Bernard Cazeneuve, la démarche de l'Etat français à l'égard de ses musulmans est ambivalente. Faut-il surveiller, contrôler et représenter ou proposer, orienter et structurer. Probablement les deux à la fois, mais il faut tenir compte aussi des personnalités des différents ministres de l'Intérieur qui se sont succédés à la place Beauvau. L'humanisme républicain de Pierre Joxe est certainement aux antipodes du bellicisme de Charles Pasqua et encore moins de la frilosité de Jean-Louis Debré et le jacobinisme de Chevènement n'a rien à voir avec le clientélisme de Sarkozy.

Entre la quête de notabilité qui caractérise les dirigeants des organisations musulmanes, la frilosité des pouvoirs public quant à l'émergence d'un islam de France avec une réelle structuration institutionnelle et budgétaire, il y a, comme le résume si bien Abdellah Boussouf, le secrétaire général du Conseil de la Communauté Marocaine à l'Etranger CCME: "l'incapacité des musulmans à concevoir un discours cohérent et convaincant qui puisse redonner confiance à l'opinion publique, à chaque fois que les musulmans sont placés au cœur de débats cruciaux relatifs à des faits politiques et sociaux. C'est le cas, et pour ne citer que ces deux exemples, des événements de Charlie Hebdo et de ceux, tragiques, du 13 novembre dernier (2015, ndlr). Cette incapacité a fortement contribué à renforcer la position du FN et à donner plus de poids au discours raciste véhiculé par l'extrême droite."

L'homme (Abdellah Boussouf) est un observateur de la chose musulmane et des rouages de l'islam de France. Avant de rejoindre le CCME, il était porteur du projet de la Grande Mosquée de Strasbourg, promise bien avant même son inauguration en 2012 à un bel avenir. En effet, cette mosquée est installée au sein d'un régime concordataire exceptionnelle en France. Elle a bénéficié d'un financement multiple: local, régional et étranger (Maroc principalement). Elle est au cœur d'une capitale européenne dotée de grandes institutions européennes (Conseil de l'Europe, Parlement Européen, Cour européenne des droits de l'homme, Médiateur européen, le secrétariat de l'Assemblée des Régions d'Europe, l'Etat-major de l'Eurocorps, la pharmacopée européenne...). Ainsi, la grande mosquée de Strasbourg est au cœur d'un des plus grands espaces de production des normes et de protection des droits. Elle de ce point de vue destinée, à partir de cet espace, à produire une réflexion profonde sur l'islam non seulement en France mais en Europe tout entière. Hélas, cinq années seulement après son inauguration, cette institution n'est que l'ombre d'elle-même.

Il est grand temps d'engager une réflexion profonde, sincère et dénuée de la victimisation mortifère sur la place de l'islam en France et en Europe. L'urgence est là, car à l'heure du réveil planétaire des identitarismes religieux, l'islam laisse voir une porosité à sa prétention fondamentaliste au mondialisme. Rares sont ceux qui osent interroger l'islam de l'intérieur et s'affranchir de la rhétorique de: "ce n'est pas ça l'islam et tout ceci n'est pas l'islam". Ce fort besoin de déculpabilisation est synonyme d'une exonération généralisée, instantanée et irrécusable qui, par paresse intellectuelle ou manque du courage, cherche à se dédouaner. Ils sont encore très nombreux à sous-estimer l'onde de choc des attentats de 2015 en France ou même à n'y voir obsessionnellement qu'un complot qui viserait l'islam.

Admettons que ce n'est pas l'islam et que tout ceci n'a rien à voir avec les musulmans, cela voudrait-il dire qu'il n'y a plus de bataille herméneutique à mener, plus d'historisation du fait religieux, plus d'exégèse dynamique à conduire, plus de lutte contre les idéologies meurtrières qui se nourrissent du dogme islamique à conduire, plus de traductions contextualisées des hadiths à produire, plus de théologie à questionner?

Il faut en finir avec cet état de démission généralisée qui frappe l'écrasante majorité des musulmans de France et ceux qui parlent aujourd'hui en leur nom. Un investissement intellectuel conséquent s'impose pour que, comme le pense Ghaleb Bencheikh, les citoyens musulmans de France sortent de la vision archaïque de la communauté pour passer à celle de la société.

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