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"Comment le Maroc infiltre la France": Mais que cherche Marianne?

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MARIANNE MAGAZINE
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PRESSE - A la Une de l'hebdomadaire Marianne n°1080, un titre racoleur: "Comment le Maroc infiltre la France". Ce n'est nullement une interrogation qui supposerait pour les éventuelles réponses qu'on lui apporterait l'usage du conditionnel. Non, le titre se veut un guide explicatif de la manière dont le Maroc influencerait, au-delà de la politique, l'Etat français lui-même. On peut aussi lire: "le Maroc n'a cessé d'étendre son réseau d'influence en France".

Le magazine nous prévient donc: la complicité franco-marocaine a atteint un tel degré de toxicité qu'il est presque impossible de à la France de se séparer de ce "Royaume encombrant" qui envouterait présidents, chefs de gouvernement successifs, ministres, élus de la France, 5ème puissance mondiale, dépositaire de l'arme nucléaire et du droit de veto au sein du Conseil de Sécurité de l'ONU!

Disons-le vite et sans atermoiement: les liens qui unissent la France et le Maroc sont enracinés dans l'histoire, très forts et se renforceront davantage en raison des défis communs aux deux pays.

LE RÉSEAU

La pierre angulaire, selon Marianne, de cette complicité franco-marocaine est l'existence d'un réseau d'influence constitué par le Maroc, précisément par le défunt roi Hassan II dès les années 90. Ce constat n'est nullement original. Mais tel que présenté par Marianne, ce réseau agirait dans l'ombre au sein d'officines obscures. Or, toutes les personnes citées par Marianne, d'Elisabeth Guigou à Gad Elmaleh en passant par Jamal Debbouze, Leïla Slimani et Najat Valaud-Belkacem pour ne citer qu'eux, sont connues et reconnues dans le paysage politique, économique, culturel ou intellectuel français. Elles agissent dans des cadres officiels et selon des procédures définies par la loi.

Entre deux pays souverains, quoi de plus normal que l'existence d'un réseau d'hommes et de femmes qui jouissent de part et d'autres d'une confiance réelle et qui sont amenés dans des situations urgentes à agir et dans la confidence absolue? Faudrait-il rappeler ici que parfois les canaux officiels peuvent s'avérer inefficaces? Que les processus décisionnels lourds peuvent pousser les décideurs politiques des Etats à faire appel à des leviers qu'on pourrait qualifier d'extra-institutionnels, qui, débarrassés des procédures bureaucratiques, agissent dans la célérité nécessaire? Faudrait-il rappeler que les accords et partenariats établis entre Etats souverains sont souvent précédés de rencontres entre hommes et femmes de confiance qui connaissent parfaitement les dossiers, voire la psychologie de leurs interlocuteurs?

Ces hommes et ces femmes de confiance n'agissent pas contre les intérêts des leurs Etats respectifs, mais ils préparent le terrain aux administrations publiques ou aux représentations nationales qui prennent ensuite le relais de manière plus officielle.

Il faudrait se réjouir de l'existence de ces réseaux au lieu de les présenter comme des agitateurs incontrôlés, aux intentions douteuses, d'une diplomatie parallèle. Dire que c'est le défunt roi Hassan II qui a étendu au début des années 90 le réseau en France est une approximation. Ces réseaux remontent à bien longtemps, à la période même où le Maroc était encore sous protectorat français. Après son indépendance, le Maroc n'a pas rompu complètement ses liens avec la France.

Au contraire, jusqu'aux années 1970, beaucoup d'administrations marocaines ont été dirigées par une élite française issue des grandes écoles. La mission et les lycées français ont par ailleurs contribué à former une élite marocaine qui a su tirer un réel bénéfice de sa double appartenance française et marocaine. C'est cette élite qui agit aujourd'hui comme un solide pont entre les deux pays et veille à ce que la France continue à être le partenaire privilégié du Maroc en Europe. Ni la France ni le Maroc n'a intérêt à ce que ces réseaux disparaissent car il en va de leurs intérêts stratégiques qui dépassent de loin les spéculations de la presse.

L'ALLÉGEANCE

Que reproche exactement Marianne à toutes les personnes qui agissent dans l'intérêt des deux pays? Serait-ce le fait que ces personnes bénéficient d'une oreille attentive auprès des décideurs français et marocains, ce qui les place dans la position d'intermédiaires fiables? Serait-ce leur compétence reconnue et leur connaissance de la complexité des affaires franco-marocaines ainsi que leurs capacités d'adaptation aux différences de culture de travail? Ou serait-ce le fait qu'ils soient tout juste des binationaux dont on douterait de l'allégeance?

Personne n'a jamais évoqué la double appartenance d'un M'jid El Guerrab jusqu'au jour où il a commis l'irréparable. Dès cet instant, il n'est plus le citoyen français, justiciable comme tous les justiciables de France. Non, il est devenu ou redevenu le Marocain infiltré, le candidat imposé par Rabat, en service commandé pour accomplir on ne sait quelle mission diabolique au sein de l'Assemblée nationale française.

Le même regard soupçonneux est jeté désormais sur Leïla Slimani depuis qu'elle a été nommée représentante personnelle du président pour la francophonie. Comme par enchantement, l'écrivaine talentueuse et prix Goncourt 2016 est réduite à la fonction d'une antenne relais dont la seule raison d'être est d'assurer la liaison entre Paris et Rabat. Elisabeth Guigou, elle aussi du point de vue de Marianne, ne serait qu'un simple courtier entre le Palais et l'Elysée.

Poser le débat en terme de la double appartenance nationale c'est se risquer à des débats sur l'identité tels que les pose le nationalisme décliniste. L'histoire a fait de la France et du Maroc des terres de métissage. La binationalité n'est pas une double allégeance qui ferait peser le soupçon de la déloyauté sur celui qui en est porteur. Non, la binationalité est une double richesse. Elle est surtout un double devoir puisqu'elle impose d'aimer deux fois plus, et même deux fois mieux.

L'INGÉRENCE?

Le 20 février 2014, des policiers avaient fait irruption dans la résidence de l'ambassadeur du Maroc à Paris pour remettre une convocation à Abdellatif Hammouchi, patron alors de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST). C'est une violation des usages diplomatiques qui porte atteinte à la confiance mutuelle essentielle à toute relation privilégiée comme celle qui unira toujours la France et le Maroc. M. Hammouchi est à la tête d'une grande administration qui dépend d'un ministère régalien, le ministère de l'Intérieur.

En décidant la suspension de sa coopération judiciaire et policière avec la France, le Maroc cherchait avant tout à rappeler que ce qui unissait les deux pays est plus fort que ce qui pourrait les séparer. C'est grâce, encore une fois, à ce réseau d'influence constructive, qui est conscient du destin commun qui unit la France et le Maroc, que ladite coopération stratégique a pu être rétablie. Ainsi, on apprendra plus tard que c'est grâce à un renseignement de leurs homologues marocains, que les services français ont pu localiser Abaaoud, le cerveau présumé des attaques du 13 janvier.

A lire ce numéro de Marianne, on en viendrait aussi à croire que l'ingérence du Maroc est telle que même l'Assemblée nationale, aussi souveraine qu'elle soit, serait téléguidée par le Maroc. Ainsi, l'hebdomadaire relate une rencontre d'Elisabeth Guigou, mandatée par le président Hollande, avec le roi Mohammed VI pour rétablir la coopération policière et judiciaire entre les deux pays suite au malheureux dérapage de la police française au sein de l'ambassade du Maroc à Paris. Marianne affirme qu'après de longues discussions avec le roi, une sortie de crise a finalement été trouvée. Celle-ci consistait à adopter un protocole additionnel à la convention d'entraide judiciaire en matière pénale. Marianne ne dit rien du contenu de ce protocole et se limite à faire croire que Mme Guigou a réussi à imposer un protocole négocié avec le Maroc à une majorité au sein de l'Assemblée. Non seulement c'est absurde, mais c'est surtout irrespectueux à l'égard de l'Assemblée nationale française, à l'égard de son vote souverain et à l'égard de tous les députés qui y siègent.

LA SPOLIATION?

Infiltration, influence, blitzkrieg, manœuvres, diplomatie parallèle, coulisses... Le réquisitoire à charge de Marianne contre le Maroc est saturé en terminologie empruntée au monde du renseignement. C'est à se demander si Marianne n'a pas perdu le sens des mots. En usant de ce vocabulaire, le magazine se démène pour faire croire à qui le veut bien que l'essentiel des relations franco-marocaines se passe dans l'ombre, suivant des méthodes échappant à tout contrôle. Toujours à charge, le réquisitoire de Marianne, en évoquant les entrepreneurs français qui affluent au Maroc, va même jusqu'à oser parler de spoliation!

Le Maroc qui a adopté les standards internationaux en matière de protection juridique des investissements étrangers et qui a ratifié un accord de partenariat avec l'UE est, selon Marianne, le même Maroc qui spolierait les naïfs entrepreneurs français. Et pour preuve, l'hebdomadaire rapporte le témoignage, unique et orphelin, du père d'un Français (l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours) qui serait dépossédé de ses biens. De ce seul cas exceptionnel, qui reste à vérifier, Marianne a déduit une règle: "tous les Français emprisonnés là-bas arbitrairement, arnaqués et dépouillés..."!

Pourtant les chiffres publiés par le ministère français des Affaires étrangères font état de plus 700 filiales d'entreprises françaises implantées au Maroc, surtout à Casablanca et à Tanger. Ces entreprises couvrent tous les domaines d'activité: agroalimentaire, automobile, aéronautique, pharmaceutique, bancaire, assurances, environnement et énergie, tourisme, télécommunications, équipements électriques et électroniques, textile. Si l'Allemagne dispose d'une base arrière industrielle dans les pays d'Europe centrale, il faut se réjouir que la France ait la sienne au Maroc plus particulièrement. Sur le port de Tanger, pour ne citer que cet exemple, l'usine Renault, la plus grande usine automobile du continent africain, fabrique des voitures pour le marché de l'Europe de l'Est et de la Turquie.

Selon un rapport parlementaire de 2015, la France est de loin le premier investisseur étranger avec un stock d'investissement direct étranger (IDE) de 11,9 milliards d'euros en 2014, soit près de la moitié des IDE dans le pays. Par ailleurs, le Maroc est le premier bénéficiaire des financements de l'Agence française pour le développement (l'AFD) dans le monde, avec quelque 600 millions d'euros engagés sur la période 2014-2016.

LE MONDE A CHANGÉ

Marianne fait partie de ces titres de presse française qui ne savent ou ne veulent pas savoir que le monde a bel et bien changé. L'hebdomadaire continue de penser comme si Lénine était encore en vie. Marianne n'arrive pas à concevoir le pouvoir en dehors du seul schéma institutionnel de la République. Elle pense que les Marocains sont d'un archaïsme moyenâgeux car ils sont toujours gouvernés par un roi. Dans l'ignorance qui est la sienne, cette publication considère que le drame politique du Maroc viendrait du seul fait qu'il soit dirigé par le Makhzen.

Pour Marianne, le Makhzen est une "entité indéfinissable". Mais le magazine arrive quand même (dans la même phrase!) à le définir comme "l'entourage immédiat du palais, celui qui possède le vrai pouvoir dans le pays". Peut-être pourrions-nous aider à éclairer ceux qui s'intéressent aux fondements du pouvoir au Maroc en empruntant à Alain Claisse sa définition du Makhzen: c'est le "pouvoir enfoui dans la société, qui se place volontiers au-dessus d'elle pour la régenter. Sa capacité d'être au-dedans et au-dessus lui donne une force particulière. Il connaît chacun, sa place dans le groupe, la place du groupe dans la tribu. Il peut interpeller quiconque pour le désigner pour les honneurs ou pour l'oubli. Il mesure savamment le rapport des forces locales, évalue avec justesse la part et la nature des ressources qui reviennent à chacun: légitimité historique, richesse, influence, notabilité, religion, prestige hérité, acquis ou potentiel. Le Makhzen tire sa force d'une fantastique mémoire des individus, des révoltes, des oppressions, des compromis et des alliances."

Marianne a peut-être oublié que la matrice fondatrice d'un journalisme sérieux est l'impartialité et l'objectivité, et que les spéculations sans preuves tangibles ni argumentaires solides sont plutôt l'œuvre de la presse hystérique et tendancieuse. Les relations franco-marocaines sont durables et solides comme en témoigne la récente visite du Premier ministre Edouard Philippe au Maroc. Il est surprenant de voir qu'à chaque fois que ces relations se consolident davantage, des envieux s'activent et mobilisent des plumes hargneuses dans l'espoir de leur porter atteinte. Qui aurait cru qu'un jour le magazine créé par Jean-François Kahn et Maurice Szafran basculerait dans le sensationnalisme?

Mais quand on est déficitaire, en chute libre des ventes en kiosque, en cessation de paiement, en redressement judiciaire et vivant des subventions de l'Etat (c'est-à-dire des impôts payés aussi par des binationaux)...on cède facilement aux sirènes des pamphlets provocateurs et des titres racoleurs avec l'illusion de pouvoir remonter la pente un jour...

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