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Punir quelques acteurs ou changer le système?

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MOHAMMED VI
Zoubeir Souissi / Reuters
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POLITIQUE - Désormais, il y aura un avant et un après 24 octobre dans l'histoire du Maroc. Le limogeage de ministres en exercice, la mise en cause d'anciens ministres et la sanction de hauts fonctionnaires est une véritable rupture dans la gestion de la chose publique au royaume.

D'aucuns pourraient dire qu'il n'y a vraiment rien de nouveau dans un pays où le roi a régulièrement mis fin aux fonctions de ministres et hauts fonctionnaires. La décision du 24 octobre diffère sur plusieurs plans. Jusqu'à présent, exception faite des suites des coups d'Etat des années 1970, les sanctions ont frappé des individus. C'est la première fois qu'elles frappent un groupe de responsables publics.

D'autre part, les sanctions individuelles n'étaient habituellement ni annoncées par le cabinet royal, ni à fortiori justifiées. On les apprenait par la presse ou par le fameux "téléphone arabe". Enfin, la décision royale a touché des responsables politiques dont la participation au gouvernement est, en théorie du moins, la conséquence d'une élection démocratique récente.

Le processus de décision donne également à réfléchir. En usant à répétition de l'expression "colère royale", les médias nationaux ont installé l'image, fondée ou pas, d'un roi prompt à sévir contre des responsables dont la performance ne le satisfait pas.

Cette fois, le roi a ostensiblement pris son temps, voire beaucoup de temps, mettant ainsi à mal la fameuse "colère royale". Confier des enquêtes à des commissions administratives et en soumettre les rapports à l'examen de la cour des comptes ressemble beaucoup à ce que les anglo-saxons appellent "due process" et constitue un précédent de "justice procédurale" dans un pays où, traditionnellement, le fait du prince se passe de légitimation procédurale ou fait seulement semblant de s'en préoccuper.

Sur le fond, le geste royal est à double tranchant. D'une part, il constitue un signal fort à tous les responsables publics que le Maroc est entré dans l'ère de la reddition des comptes et que personne n'est à l'abri d'un examen de sa performance. Au lieu d'être un privilège, la responsabilité publique sera désormais un fardeau.

D'autre part, en prenant tout aussi ostensiblement la décision, le roi confirme qu'il est le "patron" et affaiblit un Premier ministre, censé représenter la légitimité démocratique, et qui a déjà beaucoup de mal à exister.

Quelque part, la prise en main du dossier d'Al Hoceima va à l'encontre de l'injonction formulée dans le discours du trône où le roi a demandé aux différents acteurs d'exercer pleinement leurs prérogatives et de ne pas tout renvoyer au palais royal. Les semaines et mois à venir montreront si le roi se met en retrait, après une opération de ménage nécessaire, ou bien s'il compte prendre une part plus active dans la gestion du pays.

Sur le fond encore, il convient de souligner que punir quelques acteurs est relativement facile. Changer le système est autrement plus difficile, prend plus de temps et doit toucher l'ensemble de l'édifice de (mal)gouvernance.

La sociologie des organisations nous a appris que les comportements des acteurs sont, en général, des adaptations rationnelles aux propriétés des systèmes dans lesquels ils agissent et interagissent. Michel Crozier et Ehrard Friedberg ont fait une exposition brillante de cette "loi" dans leur livre, devenu un grand classique, L'acteur et le Système.

Il faut, par conséquent, espérer qu'on ne se contentera pas de faire quelques boucs émissaires et que les sanctions qui viennent de tomber sont le début d'une réforme en profondeur du système. Ainsi, et seulement ainsi, le Maroc pourra consolider sa renaissance et prendre le chemin d'un développement inclusif et durable.

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