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Pourquoi dire "vive le roi" est important et pourquoi ça ne suffit plus

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MOHAMMED VI
Thierry Gouegnon / Reuters
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POLITIQUE - La vague de sanctions royales qui ont frappé des ministres en exercice, d'anciens ministres, des secrétaires généraux de ministères et des hauts fonctionnaires a été qualifiée de "séisme" par les observateurs de la vie politique marocaine. Comme tout séisme de forte amplitude, celui-ci n'a très probablement pas fini de générer des répliques.

Sa signification et ses implications n'ont pas fini non plus d'inspirer des commentaires, comme c'est le cas dans le présent essai. Au risque de me tromper, je vois dans les mesures royales la fin d'une ère où l'affirmation, souvent bruyante, de la loyauté au trône suffisait à légitimer les responsables publics, les mettait à l'abri de la reddition des comptes, voire les autorisait à commettre des forfaits.

Les Marocains qui ont bien compris ce phénomène ont naturellement imité les responsables publics. Ils ont ainsi pris l'habitude de crier "vive le roi" soit pour résister à des actes, fondés ou non, de détenteurs de l'autorité, soit pour légitimer leurs propres écarts avec les lois comme, par exemple, l'exercice illicite de certaines activités ou la construction d'immeubles non autorisés.

L'anthropologue qui arriverait pour la première fois au Maroc serait ainsi intrigué par la propension des habitants du pays à crier "vive le roi" et en chercherait une explication. Pour aider l'anthropologue à comprendre cette pratique langagière, on doit lui rappeler l'histoire du pays. On doit lui expliquer que la constitution du Maroc en Etat-nation a été marquée par le jeu continu entre forces centrifuges et centripètes dont le rapport de force a varié au fil des siècles.

Les tribus qui ont été agrégées pour construire le Maroc n'ont pas toujours embrassé le projet national avec enthousiasme. Elles ont ainsi oscillé entre allégeance et rébellion en fonction des circonstances, des dynasties et des occupants du trône. Face à l'instabilité des contours du royaume, les sultans successifs passaient une grande partie de leur temps à cheval pour éteindre les rébellions et forcer les tribus à dire "vive le roi". Une fois que le sultan obtenait l’allégeance d’une tribu, celle-ci retrouvait la paix et la liberté d’agir à sa guise, dans les limites fixées par le pacte de l’allégeance.

La campagne de "pacification" menée par le protectorat français et le mouvement d'indépendance ont renforcé les liens entre les composantes du pays et les liens avec la monarchie. Cependant, ce moment centripète a été suivi, très vite après l'indépendance, d'un moment centrifuge où les partis politiques et l'institution militaire ont questionné la prééminence de la monarchie. Cette dernière a eu besoin, à nouveau, d'établir son autorité sur le pays. Il lui a fallu faire dire aux Marocains, haut et fort, "vive le roi". Ceux, parmi les politiques, les fonctionnaires et les officiers, qui ont fait allégeance ont pu faire de longues et belles carrières sans avoir à rendre compte des résultats réels de leur action. Beaucoup ont pu accumuler un patrimoine considérable sans avoir à s'inquiéter et sans être inquiétés.

Ce bref détour historique montre à notre anthropologue que l'allégeance au trône n'a pas toujours été acquise et qu'il a constamment fallu la vérifier et, quand cela a été nécessaire, l'obtenir par la force. C'est parce que cela n'est pas toujours allé de soi qu'il fallait dire et répéter "vive le roi". Une fois qu'on a fait allégeance, on pouvait, en quelque sorte, faire ce qu'on voulait. On était à l'abri. Celui qui ne le disait pas ou le disait du bout des lèvres était soupçonné d'avoir, selon l'expression consacrée, quelque chose dans la tête (l'expression est plus parlante en darija).

Le Maroc du 21ème siècle a beaucoup changé par rapport au tableau historique que nous avons dessiné à grands traits. Quoique perfectible, la constitution de 2011 a représenté un progrès dans le renforcement de l'architecture institutionnelle du pays et vers la séparation des pouvoirs. Dans un monde arabe défiguré par des spasmes violents, la monarchie marocaine est unanimement considérée, à l'intérieur et à l'extérieur, comme la garante de l'unité et de la stabilité du pays.

Le seul débat qui a cours dans le pays est de savoir si la monarchie doit être plus ou moins exécutive, plus ou moins constitutionnelle et quels seraient, le cas échéant, le rythme et les conditions de transition vers une démocratie représentative intégrale.

Quand la monarchie acquiert le caractère de l'évidence, dire "vive le roi" ne suffit plus. Celui qui le dit ne peut en espérer aucun avantage. Les sanctions royales à l'encontre de personnalités dont l'allégeance n'a jamais fait question montrent aux autres que le pays entre résolument dans une ère de recherche d'efficacité et de reddition des comptes.

Les représentants du peuple et les responsables publics continueront à dire "vive le roi", une fois par an à l'occasion de la cérémonie de la Baiâa. Le pacte fondateur entre le peuple et le trône aura toujours besoin d'être solennellement réitéré. Le reste du temps, les Marocains, quelle que soit leur position dans l'ordre social, devront servir leurs concitoyens et aider le roi à s'acquitter de sa mission.

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