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Le "blocage" gouvernemental est une bonne nouvelle pour la démocratisation du pays

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SAAD EDDINE EL OTHMANI
PJD
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POLITIQUE - Les lecteurs qui me font l'amitié de lire mes essais savent que j'ai, parfois, le goût du paradoxe. Aujourd'hui, je prétends que le "blocage" de la formation du gouvernement, qui a coûté son poste à M. Benkirane, est un bon signe pour la démocratisation, balbutiante, du pays.

Dans le Maroc de ma jeunesse, les gouvernements étaient faits et défaits en instantané. Si tractations il y avait, ce dont je doute, elles ne duraient pas plus que quelques jours après les élections. Le Premier ministre et les membres du gouvernement étaient nommés, pratiquement, en même temps.

Si ma mémoire ne me trahit pas, ce scénario n'a connu qu'une exception, en 1995, sous feu Hassan II. Le Premier ministre, M. Filali, qu'il avait chargé de former le gouvernement, n'avait pas réussi à convaincre les "grands" partis de participer à son gouvernement. Au bout d'un mois, M. Filali a formé un gouvernement de technocrates qui a géré les affaires du pays pendant une année et demi, jusqu'aux élections législatives de novembre 1997.

Avançons l'aiguille du temps de 20 ans, jusqu'en 2017. Le pays est doté d'une constitution qui stipule que le chef de l'Etat confie la formation du gouvernement à une personnalité issue du parti qui recueille le plus de sièges aux élections législatives. Très naturellement, le leader du PJD, Premier ministre sortant, a été chargé de cette mission.

Le fameux "blocage" dont le public ne connaît pas vraiment les causes a duré un peu plus de cinq mois faisant ressembler le Maroc à la Belgique qui a l'habitude des crises gouvernementales longues et à répétition. Contrairement à une idée reçue, la durée du "blocage" suggère que le chef de l'Etat s'est abstenu d'intervenir dans les tractations entre les leaders des partis politiques.

Tout au plus aurait-il chargé ses conseillers de signifier à M. Benkirane, le 24 décembre, soit deux mois et demi après sa désignation, qu'il fallait hâter le pas. Trois mois plus tard, M. Benkirane n'avait toujours pas formé de gouvernement. En d'autres temps, il n'y aurait pas eu de "blocage" ou bien celui-ci n'aurait pas duré plus de quelques jours. L'impasse où M. Benkirane s'est trouvé ne pouvait pas durer davantage.

Comme la constitution l'y autorise, le chef de l'Etat a confié la formation du gouvernement à une autre personnalité issue du même parti. Le nouveau Premier ministre désigné mène ses consultations, comme on le ferait dans n'importe quelle démocratie, et dispose d'un délai raisonnable pour former son gouvernement. Il convient de rappeler, à ce stade du propos, que le PJD ne dispose que de 125 sièges sur un total de 395. Il faut souhaiter au nouveau Premier ministre du succès dans la formation d'un gouvernement cohérent susceptible de tenir dans la durée.

S'il n'y arrivait pas ou si son gouvernement s'avérait instable, la constitution permet au chef de l'Etat de tenter une autre voie. Vu ainsi, le "blocage" est plutôt une bonne nouvelle pour la démocratisation du pays. Il signifie que les partis sont, enfin, confrontés à leurs responsabilités et qu'ils doivent apprendre à former, de leur propre gré, des coalitions et conclure des contrats de gouvernement.

Ceux qui crient au complot contre le PJD ne doivent pas oublier que ce parti, dont je ne partage pas l'idéologie mais dont je respecte les représentants et la gouvernance, est très minoritaire au parlement. Il est normal, par conséquent, que les autres partis fassent jouer leur pouvoir de négociation quitte à provoquer le fameux "blocage".

Je ne peux pas conclure sans mettre un bémol à ce que je viens d'écrire. Comme je l'ai déjà écrit et répété ici même, la démocratisation du pays nécessitera une réforme constitutionnelle qui réduira la fragmentation du champ politique, donc les possibilités de "blocage", et favorisera la constitution de blocs politiques plus signifiants.

Ce jour-là, les tractations autour de la formation des majorités de gouvernement auront lieu entre des partis authentiques dotés de vraies identités politiques et d'une gouvernance interne démocratique. Le chemin est loin mais Rome n'a pas été construite en un jour.

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