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Hamid Bouchikhi Headshot

J'étais à la marche du 11 juin à Rabat et suis rentré la conscience tranquille dans mon ghetto bourgeois

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MARCHE RABAT
AIC PRESS
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MARCHE - En ce dimanche 11 juin, il fait beau et chaud à Rabat. En début de matinée, je propose à ma femme d'aller à la plage, histoire de profiter du peu de temps qui nous reste au pays (nous repartons demain).

Quelques minutes plus tard, je lui dis que je suis tenté d'aller à la marche qui démarre à 12:00. Si je n'y allais pas, je risquais de me sentir coupable de manquer un moment historique. Elle m'encourage à y aller pour mieux sentir l'ambiance du pays et l'exprimer dans mes écrits. Elle me demande de faire attention et d'éviter de me trouver au mauvais endroit si les forces de l'ordre venaient à cogner. Je la rassure et prends ma voiture, direction centre-ville.

En route, j'ai l'impression d'accomplir un geste héroïque. Arrivé sur place, avenue Mohammed V, je me trouve au milieu d'une foule compacte et dégaine aussitôt mon smartphone pour diffuser un "live" sur Facebook.

Parmi les manifestants, il y a des citoyens de tous âges, des hommes et des femmes et, surtout, des Marocains venus de toutes les régions. L'ambiance est bon enfant. Les forces de l'ordre sont présentes mais très discrètes. Les manifestants prononcent des slogans très durs. Jadis, on disparaissait pour le quart du tiers de ce que les meneurs clament dans les haut-parleurs. Je me dis que le Maroc a décidément bien changé.

En tête du cortège, je vois les parents de Nasser Zefzafi. Je décide de m'approcher le plus possible pour mieux les montrer sur le "live". Le service d'ordre est très strict et tient les curieux et les photographes à distance. Même si je suis sincèrement ému et je compatis avec les parents du leader du Hirak du Rif, je ne peux m'empêcher de me sentir un peu coupable de voyeurisme. Je n'insiste pas et continue mon exploration de la marche.

Alors que j'étais au milieu de mes concitoyens, je me suis senti, paradoxalement, très seul. J'ai eu du mal à faire corps avec les manifestants, à déclamer un slogan ou à lever le poing. On ne quitte pas longtemps son pays impunément. On devient étranger malgré soi. Et, il faut l'avouer, malgré ma sympathie spontanée, je ne suis pas sûr que le "peuple" soit toujours vertueux, qu'il a toujours raison et que ceux qui sont en responsabilité sont, forcément, tous des incompétents ou des corrompus.

J'ai parfois l'impression que le concept de "Makhzen" dispense de penser. Je n'ai plus l'âge de la naïveté manichéenne ou alors je suis devenu un "vieux con". A chacun d'apprécier. Au fil de ma promenade "héroïque" au milieu de ce peuple, smartphone au poing, j'aperçois un attroupement et m'en approche. Hamid Mehdaoui tient son "side show" au grand plaisir de ses fans qui ont entonné quelques "vive Mehdaoui".

Au milieu de l'avenue Mohammed V, sur la pelouse, des groupes improvisent des prières collectives. Il y a là-dedans quelque chose de rassurant (des prières pacifiques) et quelque chose d'inquiétant pour le laïcard que je suis. Un peu plus loin, j'arrive sur une agora improvisée par des étudiants de l'UNEM. Des militants se succèdent au centre pour faire des déclarations enflammées. Et puis, qui prend la parole? Personne d'autre que le héros de ma tendre jeunesse, l'humoriste Bziz qui a tenu des propos très forts. Je n'ai pas pu résister à l'envie d'aller l'embrasser à la fin de son discours et de lui dire ce qu'il a représenté pour moi quand j'avais 18 ans. J'en étais ému aux larmes et j'ai bafouillé quelques mots.

Je sais qu'un de mes camarades d'école qui a poursuivi le combat politique participe à la marche au nom du parti qu'il dirige. J'espérais le revoir, après 36 ans de séparation, mais je n'étais pas sûr de le vouloir vraiment. Que pourrais-je lui dire? Comment lui expliquer que les circonstances de la vie m'ont entraîné sur un autre chemin et que j'ai abandonné le combat politique? Un ami commun m'appelle. Je lui dis que je n'ai pas encore réussi à apercevoir notre "leader". Nous nous promettons de nous revoir à trois lors de mon prochain voyage au Maroc.

Je quitte l'avenue Mohammed V et me dirige vers ma voiture à laquelle je ne pouvais pas accéder sans demander pardon à quatre jeunes gens bien comme il faut. Je m'installe au volant et là-dessus, un membre du groupe croit m'avoir reconnu (je portais casquette et lunettes de soleil) et se dirige vers moi. C'est un de mes anciens étudiants à l'ESSEC. Je descends pour le saluer et lui explique que je reviens de la manif. Il me demande: "quelle manif?" Je lui explique qu'un ensemble d'organisations politiques, syndicales et associatives avaient appelé à une grande marche aujourd'hui à Rabat. Et là j'ai la preuve, une fois de plus, du fossé entre le peuple et les élites.

Je démarre ma voiture et me dirige vers mon ghetto bourgeois. Pour une fois, je n'aperçois pas l'homme au gilet fluo venir récupérer son "dû". Pour ceux qui ne connaissent pas le Maroc, il s'agit d'hommes qui s'auto-désignent gardiens de parking sur la voirie publique dans nos villes. Ils font semblant de vous aider à stationner et à quitter votre place de stationnement, comme si vous n'aviez pas le permis de conduire, et vous faites semblant de les rémunérer pour leur aide précieuse.

En vérité, il s'agit d'un système déguisé de solidarité nationale. D'habitude je fulmine contre ce phénomène, surtout dans les zones équipées d'un horodateur, mais aujourd'hui je suis en empathie. Le jeune homme finit par sortir de je ne sais où. Je le vois dans le rétroviseur courir derrière moi. Je le gratifie de dix dirhams. C'est son jour de chance.

En chemin, je m'arrête à un feu rouge où plusieurs personnes demandent l'aumône. J'assiste alors à une bagarre où des jeunes femmes, syriennes en apparence, s'en prennent à un jeune immigrant sub-saharien et lui demandent de quitter leur territoire. Comme le jeune homme ne souhaitait pas, apparemment, déguerpir, les jeunes femmes ont reçu le renfort d'un Marocain du cru, mendiant de son état.

Là-dessus, je me suis dit que le Maroc se trouve dans une drôle de situation. Comme si la pauvreté de ses propres citoyens, qui est en bonne partie à l'origine de la grande marche du 11 juin, ne suffisait pas, viennent s'y ajouter les pauvretés africaine et syrienne.

Je me dis alors que tout ça n'est pas tenable et que ça va "péter", mais là, je l'écris de la sécurité de mon ghetto bourgeois d'où il est plus facile, je le sais, de penser et d'écrire sur le Maroc que de le vivre. C'est mon lot et je l'accepte.

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