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Il a fallu aux Marocains du temps pour dire "Yes we can"!

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HISTOIRE - Ce texte figure en conclusion de mon dernier livre Le Maroc à bâtons rompus: Examen lucide d'une renaissance (édité par Dar Attawassoul). J'y réponds, avec un siècle de décalage, à la conférence prononcée par Alfred de Tarde, le 7 novembre 1915, à la clôture de l'exposition franco-marocaine de Casablanca.

Alfred de Tarde, une des figures intellectuelles de la droite réactionnaire proche de Charles Maurras, était alors lieutenant des troupes d'occupation du Maroc. Dans un texte "Le Maroc: école d'énergie", Alfred de Tarde souligne le contraste, qu'il perçoit, entre une population indigène indolente et des colons énergiques.

"Les premières impressions qui se gravent dans l'esprit, dans une terre comme celle-ci, où se juxtaposent deux civilisations, l'une ancienne, indolente, et comme rassasiée, sur qui le désir du mieux ne mord plus, - et l'autre récente, mais âpre, laborieuse, bandée comme un arc vers son but - les premières impressions, dis-je, d'un voyageur réfléchi, viennent toutes naturellement se grouper autour de l'idée d'effort. Il semble bien que l'abîme véritable qui sépare ces deux races soit là, dans une notion différente de la valeur du travail, du but de la vie."

Ainsi parlait Alfred de Tarde du Maroc et des Marocains en 1915: des gens lents, indolents, incapables d'effort dans la durée. Tout au plus "l'Arabe" est-il capable, selon de Tarde, d'élans impulsifs de brève durée qui ne produisent rien de durable.

"Eh bien, quelle autre histoire, je le demande, offre une si singulière succession d'empires gigantesques et fragiles? C'est cela, l'énergie musulmane. Courte et brillante, impuissante à mettre son emprise sur les choses, elle n'est qu'un autre visage de l'indolence, comme la colère n'est qu'un autre visage de la faiblesse. Aussi bien, voyez l'Arabe accroupi dans son burnous, au coin d'ombre d'une ruelle, sa guitare à côté de lui. N'est-ce pas lui qui tout à l'heure se relèvera, tout repu de paresse, prendra son cheval, et pour rien, pour le plaisir, se livrera à la plus folle chevauchée dans le bled? La fantasia, ce déchaînement sauvage de forces nerveuses sans but, est bien une invention arabe. Elle traverse les oasis d'indolence où s'écoule la vie musulmane, comme un éclair traverse la nue."

Autant dire que la lecture de la conférence d'Alfred de Tarde m'a laissé un goût amer et provoqué en moi une colère sourde. Son propos m'a rappelé le fameux discours de Dakar où un président de la République française, alors en exercice, disait que l'homme africain n'était pas entré dans l'histoire.

Une fois le choc de la lecture passé, je me suis rappelé que l'auto-affaiblissement de la civilisation marocaine en a permis la soumission et a fait oublier aux intellectuels européens que les civilisations arabe et marocaine ont produit de grandes choses dans la durée. M. de Tarde n'a fait que reproduire la manière dont le fort parle du, et à la place, du faible.

Selon Alfred de Tarde, le décor indolent qu'il croyait voir au Maroc était un formidable révélateur de l'énergie française. Quoi de mieux, aux yeux d'Alfred de Tarde, qu'un milieu passif pour révéler, par contraste, l'énergie coloniale?

"Vous voyez en quel sens j'ai pu dire que le Maroc est une école d'énergie. Il l'est de la même façon qu'une femme acariâtre - j'en demande pardon au Maroc en général, et aux dames de l'assistance en particulier - est, pour le mari, une école de patience, c'est-à-dire par réaction, et parce qu'il nous révèle à nous-mêmes."

Si Alfred de Tarde pouvait me lire de là où il est, j'aimerais lui montrer à quel point le Maroc du 21ème siècle n'est plus seulement un champ de déploiement et d'aiguisement des énergies coloniales, mais un pays qui génère ses propres énergies, dans les multiples acceptions de ce mot.

Si Alfred de Tarde pouvait revenir au Maroc, et pour peu qu'il soit de bonne foi, il verrait à quel point le pays a changé en l'espace d'un siècle. Il verrait un pays qui construit des routes, des ponts, des aéroports, des ports et autres infrastructures pour accompagner son développement. Il verrait des entreprises marocaines participant au développement national et en pleine expansion sur leur continent, l'Afrique. Il verrait des Marocains et des Marocaines, éduqués, maîtrisant les dernières technologies et débordant d'énergie, à mille lieues de son "Arabe accroupi dans son burnous".

Certes, la renaissance marocaine est ralentie par des défis dans l'éducation, la santé, l'insertion professionnelle des jeunes, la justice et j'en passe. Le pays a besoin de temps pour traiter ces questions et il faut lui faire crédit d'y travailler.

La métamorphose du Maroc doit certainement à la parenthèse coloniale une part difficile à admettre et à évaluer. Les injustices résultant du protectorat ne justifient pas (plus) de tout rejeter en bloc, mais il faut laisser aux historiens marocains le soin d'en faire l'inventaire, loin des réflexes nationalistes et des réécritures révisionnistes.

Si le Maroc du 21ème siècle est devenu sa propre "école d'énergie", il ne le doit pas à des forces exogènes dynamisantes, mais à l'action d'une nouvelle génération de citoyens qui ont compris que le destin de leur pays est entre leurs mains et à une nouvelle élite dirigeante, politique et économique, soucieuse de prouver que le Maroc a en lui les ressources matérielles et psychologiques de son développement.

Il a fallu aux Marocains du temps pour dire "Yes we can"!

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