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La démocratie marocaine nécessite une nouvelle étape

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BENKIRANE
Youssef Boudlal / Reuters
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POLITIQUE - Le cirque politique auquel les Marocains assistent, déconcertés, depuis plusieurs semaines montre les limites de la fragmentation du champ politique et la nécessité, pour approfondir la démocratisation du pays, d'une nouvelle réforme constitutionnelle qui devra faciliter l'émergence de majorités et la formation de gouvernements stables.

La version marocaine du printemps arabe a accouché d'une nouvelle constitution approuvée par près de 98% des Marocains qui ont participé au scrutin référendaire du 1er juillet 2011. La nouvelle loi fondamentale a été unanimement saluée comme un grand pas supplémentaire vers la démocratisation du pays, entamée par feu Hassan II, et continuée par son héritier.

Cinq années plus tard, les péripéties autour de la formation du gouvernement invitent à prendre du recul par rapport à ce qu'il convient d'appeler un cirque politique et souligner les limites de l'extrême fragmentation du champ politique qui n'est plus compatible avec le Maroc nouveau.

Revenons à 2011. L'adoption de la nouvelle constitution a été suivie par des élections législatives, en novembre de la même année, auxquelles ont participé pas moins de 18 partis. Le Parti 'islamiste' de la justice et du développement (PJD) est arrivé en tête avec 107 sièges sur les 395 sièges que compte le nouveau parlement.

Conformément à l'article 47 de la nouvelle constitution qui dispose que "le roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des représentants, et au vu de leurs résultats", le roi a effectivement chargé Abdelilah Benkirane, leader du PJD, de former le gouvernement. Pour assurer le soutien d'une majorité de parlementaires, M. Benkirane a formé une coalition avec trois autres partis pour assurer une majorité au parlement.

Une année plus tard (12 septembre 2012), Abdelhamid Chabat, nouveau leader du Parti de l'Istiqlal, a publiquement critiqué le bilan du gouvernement et invité les ministres de son parti à démissionner. Le conseil national du parti a entériné cette orientation le 12 mai 2013 provoquant ainsi une crise politique moins de deux années après la formation du gouvernement.

Pour former son deuxième gouvernement, M. Benkirane a remplacé l'Istiqlal par le Rassemblement National des Indépendants (RNI), parti qui n'avait cessé de critiquer, avec beaucoup de virulence, son premier gouvernement. Le gouvernement Benkirane II a poussé, cahin-caha, jusqu'aux élections législatives du 7 octobre 2016 dont il est sorti plus renforcé (127 sièges contre 107) mais toujours minoritaire.

En toute logique, le roi a reçu M. Benkirane le 10 octobre et l'a chargé de former un gouvernement. Depuis, les Marocains sont tenus en haleine par ce qui mérite bien le qualificatif de cirque politique.

Les séquences du cirque sont trop nombreuses à conter. Un jour, M. Benkirane aurait été vu avec untel au mariage du fils de tel. Un autre jour, tel parti aurait décidé de ne pas faire partie du nouveau gouvernement. Un autre jour encore, le même parti serait, finalement, disponible. Tel parti aurait conditionné sa participation au fait qu'un autre parti ne fasse pas partie du gouvernement. Pour couronner le tout, le PJD met en ligne, le 15 novembre l'enregistrement vidéo de son intervention du 5 novembre devant une instance dirigeante du parti, intervention où il a fustigé les prétentions d'un parti et où l'on apprend que les mêmes partis avec lesquels il discute auraient 'conspiré' avec le parti arrivé en deuxième position aux élections (102 sièges) pour faire élire un président de la chambre des députés.

Dans une démocratie authentique, les partis ont des plateformes idéologiques distinctives. Les citoyens connaissent leurs points d'accord et de désaccord. Que la formation d'un gouvernement soit un exercice difficile où les protagonistes engagent un bras de fer avant de transiger est tout à fait normal. Ce qui n'est pas normal, c'est de laisser les citoyens dans le flou total quant aux motifs, éventuels, de discorde.

Il n'est pas surprenant, par conséquent, que les citoyens en viennent à percevoir la formation du gouvernement comme un simple, mais apparemment complexe, marchandage sur le nombre et le type de postes ministériels pour les protagonistes. Si on voulait renforcer les 57% d'abstentionnistes qu'ils n'ont rien à attendre de la classe politique, on ne ferait pas mieux.

Cette impression est renforcée par l'absence de projets politiques distinctifs. Je mets quiconque au défi de nous expliquer en quoi le PAM (Parti de l'authenticité et de la modernité), le Rassemblement national des indépendants (RNI) et l'Union constitutionnelle (UC) ou le MP (Mouvement populaire) sont différents. Je mets aussi quiconque au défi de nous expliquer en quoi le PPS (Parti du progrès et du socialisme) ou l'USFP (Union socialiste des forces populaires) sont encore socialistes. Le PI (Parti de l'Istiqlal) qui a eu, jadis, une identité politique forte (comme l'USFP d'ailleurs) est devenu illisible.

La vérité est que le champ politique marocain est marqué par la présence de partis politiques historiquement forts devenus caducs et de partis qui ont été créés de toute pièce pour les affaiblir. Ces vestiges d'un passé que les Marocains ont mis derrière eux doivent être rangés au placard de l'histoire.

Aujourd'hui, qu'on le veuille ou non, le PJD apparaît comme le seul parti qui a une identité politique claire et les attributs d'un parti de masse. Face à cette réalité, d'aucuns pourraient se réjouir de la fragmentation du champ politique parce qu'elle empêche le PJD de gouverner. Ce calcul de court terme masque le fait que l'extrême fragmentation du champ ne permet pas de constituer un parti moderniste fort qui pourrait cristalliser la voix des Marocains, très nombreux, qui refusent le projet du PJD.

L'approfondissement de la version marocaine de la démocratie passe par la réduction du nombre de partis représentés au parlement. Or, nous savons bien que les élections législatives à la proportionnelle ne sont pas compatibles avec un tel objectif et accordent une prime aux petits partis qui peuvent prendre en otage les principaux partis. Une réforme de la constitution sera nécessaire pour établir un autre mode d'élection susceptible de faciliter la formation et le fonctionnement d'un gouvernement.

La question qui se pose, alors, est de savoir si les dirigeants du pays:

1) estiment que les Marocains sont suffisamment mûrs pour leur confier un rôle plus important dans la formation de leur gouvernement et

2) sont prêts à prendre le risque de voir émerger des urnes des résultats qui pourraient les contrarier.

En attendant, le cirque continue.

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