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Apprendre à accorder le bénéfice du doute à ceux qui agissent

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HOCEIMA
Youssef Boudlal / Reuters
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SOCIÉTÉ - Le syndicaliste italien Antonio Gramsci a défini la crise comme ce moment où le vieux tarde à mourir et le neuf tarde à naître. Cette définition résume bien la situation actuelle du Maroc.

Les spasmes qui secouent le Rif et se propagent dans le reste du pays ne peuvent pas occulter le fait que, par de nombreux aspects de sa vie sociale, culturelle, économique et politique, le Maroc présente les prémices d'une renaissance. Or, l'histoire montre que les renaissances, comme les naissances, sont des moments douloureux et transitoires.

Les renaissances réussies ont planté les germes d'un développement durable et d'une élévation du bien-être général des citoyens mais, toujours, avec un décalage dans le temps et au prix de sacrifices.

Il en a été ainsi, par exemple, de la renaissance européenne qui naquit, parmi une toute petite élite, au 15ème siècle et dont les effets bénéfiques ont touché les peuples européens quelques siècles plus tard en passant par la philosophie des Lumières, la révolution française, la révolution industrielle et plusieurs guerres.

D'autres renaissances, comme celle que le monde arabe a connue au 19ème siècle après la campagne de Napoléon en Egypte, n'ont pas fait long feu dans un contexte historique compliqué où les appétits coloniaux, réels et armés, n'expliquent cependant pas tout.

Revenons au Maroc. Alors que des acteurs de la société civile, des entrepreneurs, des dirigeants économiques et politiques se donnent du mal, avec plus ou moins de réussite, pour faire avancer le pays, une majorité de Marocains observent leurs initiatives avec scepticisme, quand ils ne tiennent pas des propos critiques très durs, notamment sur les réseaux sociaux. Il faut avouer que le doute et la critique systématique sont bien servis par les résidus, encore nombreux, du vieux Maroc qui tarde à mourir et par les difficultés réelles qu'une partie encore significative de la population vit au quotidien.

Les intellectuels marocains, dans leur grande majorité, alimentent le discours dénonciateur. Beaucoup de ces intellectuels ont grandi dans le vieux Maroc et ont développé des mécanismes de défense contre l'ordre établi. Ils se sont installés, sans forcément le vouloir ainsi, dans une posture cynique qui permet de dénoncer en ayant toujours raison puisque les inégalités, encore fortes, et les archaïsmes, encore nombreux, leur fournissent de quoi justifier la critique systématique.

Maintenant que les Marocains ont fait la paix avec eux-mêmes et ont décidé de mettre derrière eux la phase difficile de l'après-indépendance, les citoyens et les intellectuels doivent changer de logiciel pour accompagner et contribuer à la renaissance de leur pays, renaissance qui ne se fera ni sans eux, ni contre eux.

Ceux qui pensent, écrivent et parlent du Maroc doivent savoir que leur discours, oral ou écrit, influence la perception du pays par leurs concitoyens. A force de véhiculer des discours négatifs, on arrive à installer, sans forcément le vouloir ainsi, l'idée d'un pays sans avenir puisque tout irait mal et que les Marocains seraient un peuple inférieur mené par des gens incompétents ou corrompus. Cette idée, bien installée dans les esprits de très nombreux citoyens, alimente l'image d'un pays incapable de grandes choses, contrairement à d'autres pays que nous continuons à placer au-dessus de nous.

La révolution culturelle des Marocains et des intellectuels sera lente mais elle est nécessaire. Pour que le frémissement actuel du Maroc se transforme en développement général, durable et inclusif, le pays a besoin de dirigeants ayant le souci du bien commun, qui prennent des décisions et se salissent les mains.

Le pays a aussi besoin d'intellectuels qui mettent à profit leur recul, pour lequel ils sont généralement rémunérés par la collectivité nationale, pour mettre les actions en perspective, souligner ce qui marche bien, pointer ce qui ne va pas et, surtout, nourrir l'imaginaire de leurs concitoyens d'un nouveau rêve marocain.

Le vœu que je formule ici est celui d'un Maroc où les acteurs, à tous les niveaux, sont dévoués au bien commun, et où les Marocains leur accordent le bénéfice du doute au lieu de les considérer comme coupables d'office.

Accorder le bénéfice du doute ne signifie pas signer un chèque blanc mais juger les acteurs sur la qualité de leur travail.

Dans ce Maroc que j'appelle de mes voeux, l'action et la pensée cesseront de s'ignorer, voire de s'annuler, et se complèteront, au service du bien commun, chacun à sa place et avec ses moyens.

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