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Appel à réformer la pratique de l'Aid Al Adha

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MOROCCO SHEEP
Rafael Marchante / Reuters
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FÊTE RELIGIEUSE - Au moment où les croyants se préparent à réitérer le geste d'Abraham, le budget de beaucoup de familles marocaines pauvres ou modestes est mis à rude épreuve. La pression sociale, plus forte sur ce segment de la population que sur les gens aisés, ne permet pas d'activer la clause de dispense que la loi musulmane accorde pourtant aux fidèles qui n'ont pas les moyens d'acheter une bête.

Une étude du Haut Commissariat au Plan (1) documente bien l'inégalité des Marocains devant la fête de l'Aid Al Adha. Ainsi, "les ménages marocains, notamment les plus défavorisés, doivent faire face à une double dépense exceptionnelle. Pour les 20% des ménages les moins aisés, le total de cette double dépense dépasserait 78% de leur dépense moyenne totale sur un mois". Plus loin, on lit dans la même étude que "près de 12% des ménages appartenant aux 10% de la population la plus aisée ne sacrifient pas de mouton à l'occasion de l'Aïd, contre moins de 2% pour les ménages relevant des 10% de la population la plus pauvre".

Aussi, au lieu d'être un temps fort spirituel, la fête de l'Aid Al Adha est une source de stress pour un très grand nombre de Marocains et une occasion, de plus, de révéler les inégalités. À la question sociale, s'ajoutent d'autres motivations d'une évolution de la pratique de l'Aid Al Adha. L'urbanisation de la société marocaine génère des problèmes immenses d'hygiène dans nos villes au moment de la fête. Les médias et les autorités attirent régulièrement l'attention des Marocains sur ce problème, en vain. Les responsables des abattoirs de Casablanca ont offert, en 2016, un service d'abattage dans des conditions correctes d'hygiène. Le service a été utilisé par...70 familles! Du coup, l'opération n'est pas reconduite cette année.

L'abattage de 8 millions de bêtes en un seul jour structure toute la filière en vue de la satisfaction de ce pic de demande et met le marché sous tension. Permettre de satisfaire l'obligation religieuse par le sacrifice collectif d'un seul mouton par mosquée permettrait d'étaler la demande de viande sur l'année et d'orienter les prix à la baisse. Ainsi, au lieu de manger de la viande chère une fois par an seulement, les Marocains les moins favorisés pourraient en acheter plus souvent et à un prix moins élevé.

La pratique actuelle de l'Aid Al Adha n'est pas non plus satisfaisante sur le plan de la vie communautaire. Aussitôt la prière de l'Aid Al Adha terminée, les fidèles courent chez eux pour sacrifier 'leur' mouton. Comme peu savent ou peuvent égorger, dépecer et découper la viande, ils doivent attendre, parfois toute une journée, le passage du boucher du quartier qui se déplace de maison en maison avec ses couteaux dégoulinants et son tablier imbibé de sang. Ce spectacle met les âmes sensibles à rude épreuve.

Pour toutes ces raisons, je lance un appel aux oulémas marocains et leur propose d'édicter une fatwa qui abolit le sacrifice d'un mouton par famille et lui substitue l'obligation de sacrifier une seule bête par mosquée.

Les oulémas pourraient s'appuyer sur un précédent. En 1996, la situation du cheptel à amené le roi Hassan II à abolir l'obligation pour la population de sacrifier un mouton. Le sacrifice d'une seule bête par le Commandeur des Croyants a suffi à accomplir l'obligation religieuse.

Les fidèles s'acquitteraient de l'obligation religieuse en contribuant à l'achat du mouton par leur mosquée et à l'organisation d'un banquet ouvert à tous ceux qui veulent y prendre part. Le mouton serait sacrifié par l'imam, au nom des fidèles de sa mosquée, immédiatement après la prière de l'Aid Al Adha.

Au lieu de courir chez eux, les fidèles resteraient à la mosquée et vivraient un moment de convivialité et de communion.

J'ai de bonnes raisons de croire qu'une telle évolution plairait à Dieu et invite les pratiquants et les théologiens à y réfléchir. J'ai aussi de bonnes raisons de croire qu'une telle évolution pourrait même attirer vers les mosquées, pour un jour, des citoyens éloignés de la religion mais intéressés par la dimension collective de la fête. Je me laisserais peut-être tenter.

(1) Les dépenses de consommation des ménages lors de la rentrée scolaire et de la fête de l'Aid Al Adha

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