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Youssef Chahed: Changement ou mirage?

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CHAHED
ASSOCIATED PRESS
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L'information est désormais officielle, Youssef Chahed sera le prochain chef du gouvernement. Les avis concernant ce choix divergent, mais les arguments ne sont pas toujours réellement fondés.

Entre ceux qui dénoncent des liens de parenté avec le président, et ceux qui se réjouissent de voir un Tunisois au pouvoir, le débat reste assez stérile. C'est pour cela que j'essayerai d'avoir une approche la plus objective possible pour analyser ce choix.

Commençons d'abord par la forme de ce choix. En juin dernier, Béji Caïd Essebsi lors d'une interview à la télévision nationale avait proposé, au vu de la situation critique que traverse le pays, de former un gouvernement d'union nationale. Cette manœuvre fut dès le début un échec puisque la gauche de la gauche avait refusé de participer au dialogue entre les différents partis. On ne peut donc plus parler de véritable union nationale mais d'une plus grande coalition de partis.

De plus, qui dit gouvernement d'union national dit gouvernement neutre, dont la constitution se doit d'être homogène et à égale distance de tous les partis. Or la désignation d'un chef du gouvernement issu du parti vainqueur des élections -ou du moins, ce qu'il en reste- va à l'encontre de cette logique de neutralité. A vrai dire, Nidaa a un peu fait les choses à l'envers: nommer une personnalité indépendante au lendemain des élections alors qu'ils auraient du assumer leur rôle de parti vainqueur, puis nommer un deuxième chef du gouvernement issu du parti alors que ce dernier est supposé diriger un gouvernement d'union nationale. Mais bon, nous ne sommes pas à une contradiction près.

Dernier point concernant la forme: le choix n'est pas accepté par tous les partis qui ont participé au dialogue national. En effet, plusieurs partis de l'opposition, notamment Al Massar et Al Joumhouri se sont retirés des négociations après la nomination de Youssef Chahed.

La forme de cette nomination est donc totalement à coté de ce qui était prévu et attendu, l'union nationale fut une vaste blague et un simple prétexte pour calmer les tensions et se racheter une légitimité, pour un parti qui ne sait plus où il va.

Venons-en maintenant à Youssef Chahed.

Premier atout: son âge. Depuis le temps que l'on attendait un renouvellement de la classe politique et plus de place à la jeunesse sur le devant de la scène. Youssef Chahed a 41 ans, il est ingénieur agronome diplômé de l'institut national agronomique de Paris, et titulaire d'un doctorat en agroéconomie. Il a commencé la politique après le 14 janvier. Il peut donc être considéré comme un symbole de cette révolution, faite par les jeunes et pour les jeunes. Sa nomination vient apporter un vent de fraicheur par rapport à ce à quoi on a été habitué depuis 2011. Peut-être qu'il représentera désormais le point de départ de ce changement et cette transition générationnelle, qui permettrait de répondre aux vraies problématiques actuelles du pays. Chose que "l'establishment tunisien" ne pourra jamais faire.

Ensuite, en s'intéressant à son parcours politique depuis 2011, on notera que c'est avant tout un progressiste. Il a participé à l'aventure du Qotb en 2011 pour ensuite être membre fondateur du Joumhouri en 2012 et enfin atterrir à Nidaa plus tard. Il a toujours œuvré à rassembler les forces démocrates progressistes au sein d'un seul front car il croit aux idéaux modernistes et s'oppose au conservatisme islamo-traditionnel qui règne dans la société. Sa nomination est d'ailleurs mal perçue du coté d'Ennahdha car ils savent très bien qu'il leur est hostile.

Enfin, son premier discours témoigne d'une grande confiance en soi, ainsi que d'une bonne capacité de communication, chose qui manquait à Essid et qui fait partie des raisons de son échec. Le pays traverse en effet une situation très critique, et des tensions intenables, nous avons donc besoin d'un homme qui sache communiquer et qui ait du charisme, car en temps de crise, le leadership n'est plus une qualité mais une compétence requise.

De son discours, je ne retiendrai que 2 points essentiels: il place d'abord la lutte contre la corruption en 2ème position des priorités -après celle de la lutte contre le terrorisme-, signal très fort, qui je l'espère sera réel, car si notre économie se porte mal, la corruption en est une cause à la fois directe et indirecte, et s'attaquer à ce problème peut être une des mesures les plus efficaces et les plus rapides pour commencer le redressement de l'économie.

Le deuxième point que j'ai retenu est le fait qu'il s'est adressé à la jeunesse en particulier. Et c'est là que j'ouvrirai une parenthèse où je m'adresserai à lui entant que jeune tunisien: les problèmes de la jeunesse sont aujourd'hui multiples comme vous l'avez dit, les jeunes sont les premières victimes de la conjoncture économique et du chômage.

Mais ça, vous, comme vos prédécesseurs le savez déjà. Ce que vous ne savez pas, ou alors savez mais n'y prêtez pas attention, c'est que les jeunes souffrent d'autres causes, la première étant cette loi 52 qui a brisé des centaines de rêves et de futurs prometteurs. Ou encore la loi 230 qui fait partie des lois les plus absurdes pour un pays qui se dit moderne. Les jeunes se sentent aujourd'hui dans une prison à ciel ouvert où ils ne peuvent même pas jouir de la liberté d'aimer en public.

Si, vous êtes, comme vous le dites, préoccupé par le sort de la jeunesse, les mesures sociétales doivent être placées au mêmes rang en terme de priorité que les réformes économiques.

Finie la parenthèse, nous pouvons en somme conclure que cette nomination, bien qu'elle n'ait pas répondu aux attentes de départ, peut réellement être porteuse d'un espoir de renouveau dans cette classe politique et d'un nouveau départ pour la révolution, si et seulement si, le gouvernement arrive travailler en paix, loin des pressions des lobbys et des négociations douteuses entre les partis.

Trop optimiste, certes, mais l'optimisme pour moi, n'est plus un choix, c'est un devoir.

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