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Oui à la réconciliation, non aux magouilles!

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RECONCILIATION TUNISIA
Yassine Gaidi/Anadolu Agency/Getty Images
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Pour la troisième fois, la présidence de la République propose de faire passer la loi sur la réconciliation économique. Réconciliation n'est d'ailleurs pas le bon mot pour cette loi. Il s'agit plus d'un forcing, voire d'un harcèlement pour imposer une amnistie non méritée. La réconciliation est un processus par lequel victime et bourreau se mettent autour d'une table, discutent, et où le bourreau rend des comptes à la victime, lui présente ses excuses, et lui offre un dédommagement si possible. Ce n'est qu'après que la victime choisira ou non d'accepter les excuses, et donc d'amorcer le processus de réconciliation. En politique, la réconciliation est un choix qui a été fait par plusieurs nations par le passé en vue de la construction de l'unité nationale. La réconciliation est donc une nécessité si l'on veut construire un avenir en commun et tourner la page du passé. Donc oui, je suis pour la réconciliation.

Seulement voilà, le projet de loi proposé par le président n'a rien à voir avec la réconciliation. Il existe une instance constitutionnelle qui s'occupe de cette affaire là, et la réconciliation économique fait partie de ses prérogatives. Si la présidence insiste tellement sur cette loi, c'est parce qu'elle veut accorder un traitement de faveur aux hommes d'affaires concernés. En effet, ce projet de loi ne demande même pas à ces hommes d'affaires de présenter leurs excuses au peuple tunisien. Les excuses se feront en secret devant un petit comité. Pire encore, leurs noms ne seront même pas divulgués au grand public. C'est donc ici clairement une protection totale offerte aux corrompus. Cet aspect éthique est la première raison pour laquelle il faut s'opposer à cette loi: Les corrompus ne doivent pas seulement rendre l'argent, ils doivent présenter leurs excuses.

Ensuite, le principal argument de ceux qui défendent cette loi c'est l'urgence économique. Et c'est la partie la plus drôle: alors comme ça, afin de sauver l'économie du pays, il faut amnistier ceux qui ont aidé à la couler? C'est quand même surréaliste comme argument!

Si nos finances publiques saignent, si nos entreprises publiques sont en faillite, c'est en grande partie à cause justement de ces personnes là qui ont volé de l'argent, qui n'ont pas remboursé leurs dettes, qui ont caché des sommes faramineuses dans les paradis fiscaux, qui ont installé un climat de corruption dans le pays qui fait fuir les investisseurs. Arrêtez de nous les présenter comme des messies sans qui l'économie ne pourrait pas survivre: Si l'économie va mal, ils sont parmi les responsables, probablement même les principaux responsables.

Et au delà des cotés éthiques et philosophiques, ce projet de loi, selon les différentes analyses de ceux qui l'ont examiné, et notamment Amna Guellali, directrice du bureau de Human Rights Watch en Tunisie, comporte plusieurs défauts: Cette loi concerne principalement les personnes, mais ne s'occupe nullement des rouages et mécanismes qui ont permis l'acte de la corruption. Or tout le fond du problème se trouve justement là: la corruption en Tunisie n'est pas qu'une question de noms, c'est une corruption institutionnalisée, présente dans les rouages les plus profonds de l'administration, elle y est enracinée. Il faut toujours distinguer la lutte contre la corruption de la lutte contre les corrompus. Si cette loi est présentée comme une loi qui lutte contre les corrompus -ce qui est en fait faux- elle ne lutte nullement contre la corruption, qui est le principal problème. De plus, cette loi propose que ce soient les corrompus qui aillent vers l'instance en charge de la réconciliation afin de faire leur déclaration et commencer le processus de réconciliation, cela suppose leur honnêteté et que l'on fasse confiance à la parole de personnes qui sont justement accusées de corruption. L'absurdité n'a vraiment aucune limite.

Enfin, et c'est un aspect qui touche beaucoup plus à l'avenir: Nous sommes en train de construire une nouvelle République, une nouvelle nation, un nouveau futur. Jusque là, on laissait les tricheurs réussir et devenir des modèles de réussite pour leur entourage. En continuant cette politique, en les amnistiant, on encourage la jeunesse à les prendre pour modèle, à s'identifier à eux et à leur philosophie: "peu importe la manière, il faut devenir riche".

La question à se poser est donc, quel message voulons-nous transmettre aux futures générations? Quel modèle de réussite voulons-nous leur laisser? Celui de ceux qui ont triché, volé, arnaqué, ou bien celui de ceux qui ont produit leur richesse en respectant les règles d'une compétition juste et loyale?

En conclusion: La réconciliation est une nécessité pour construire le pays, personne ne va contredire cela. Seulement, il y a des institutions pour cela, il y a un processus déjà engagé.

Faisons-nous confiance et arrêtons de vouloir forcer les choses, qui plus est, par l'intermédiaire de cadeaux faits aux corrompus et de contournements de la loi qui ressemblent plus à des magouilles qu'à des initiatives juridiques. Nous sommes en train de construire une nouvelle République, tâchons de le faire sur des bases solides qui éviteront tout retour en arrière.

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