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Mais de quelle réconciliation parlons-nous?

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RECONCILIATION TUNISIA
Anis Mili / Reuters
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Près d'un an après sa proposition, le projet de loi sur la réconciliation refait surface. On essaye de le faire passer de force, malgré les diverses oppositions. Rappelons d'ailleurs que même la commission de Venise avait jugé ce projet de loi anticonstitutionnel.

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Mais dans un pays où les restes de l'ancien régime sont encore présents dans les rouages de l'État, il est normal de trouver encore des pratiques qui tentent de passer au-dessus des lois et qui privilégient les intérêts particuliers aux intérêts communs.

Ce projet de loi suggère qu'on oublie une bonne partie du passé, qu'on pardonne à peu près tout à ceux qui ont profité de l'ancien régime, et qu'enfin, ils puissent revenir à leurs affaires. C'est un projet proposé par le président de la République comme un projet de "réconciliation".

Je voudrais d'abord m'arrêter sur ce terme: réconciliation.

Théoriquement, la réconciliation est un processus qui s'opère entre les victimes et les "bourreaux".

Cela veut dire que pour qu'il y ait réconciliation, il faut qu'il y ait accord commun des deux parties. Or avec cette loi, il n'y a pas vraiment de dialogue entre les deux parties. Non, cette loi met de côté la seule instance qui devrait théoriquement représenter les victimes de l'ancien régime, à savoir l'Instance Vérité et Dignité.

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Alors certes, cette instance est critiquable sur plusieurs points de vues, elle est loin d'être parfaite et ses motivations sont loin d'être claires, cependant elle reste la plus légitime dans la défense des victimes de l'ancien régime et des personnes qui ont souffert à cause justement de la corruption et autres infractions à la loi pendant le règne de Ben Ali. Ainsi, si nous voulions véritablement commencer un processus de réconciliation, cette instance aurait du être au centre du dialogue.

Mais cette loi est tout sauf un processus de réconciliation. C'est une loi qui veut forcer la réhabilitation des corrompus contre le gré de ceux à qui ils ont fait du mal par le passé.

Appuyée par le gouvernement, la présidence, et une partie du parlement, elle peut sembler légitime aux yeux de certains, mais le fait est qu'elle est une parfaite négation du concept de dialogue, car si légitimité elle devait avoir, ça serait auprès de ceux qui ont milité contre l'ancien régime.

Autre argument que les défenseurs de cette loi avancent, celui de l'urgence économique. Et pour cela, ils ont en partie raison.

Il y a une urgence qui peut pousser à amorcer des manœuvres d'urgences pour sauver le pays de la crise. Mais ma question est: cette loi sauvera-t-elle réellement le pays? Est-ce que réhabiliter aussi facilement ceux qui ont fait du mal à l'économie pendant des années va aider cette économie à se redresser?

Même si je crois profondément au concept d'éducabilité des personnes, et que même si des personnes ont fait du mal par le passé, elles peuvent faire du bien dans le futur, je pense que cette éducabilité doit passer par une étape de sanction, car l'impunité ne leur apprendra guère à s'améliorer.

De plus, ces mesures d'urgence pourront peut-être apporter une bouffée d'oxygène à l'économie pendant un temps donné, mais sur le long terme, qu'y gagne-t-on?

Nous sommes en pleine construction de notre démocratie, et un des aspects qui nous fait le plus défaut, c'est l'incapacité des lois à se placer au-dessus de tous. Si respect de l'esprit du droit il y a, ces personnes doivent-être jugées comme tout autre citoyen, et non se voir accorder un privilège car nous sommes en période de crise.

Cette situation est un premier vrai examen pour notre démocratie naissante, et si on commence dès maintenant à faire des dérogations, nous n'arriverons jamais à instituer un véritable État de droit.

Enfin, je voudrais préciser pour conclure que je ne suis pas de ceux qui scandent nuit et jour le slogan "je ne pardonnerai pas", car pour moi le pardon est la plus grande des vertus.

Le pardon est nécessaire aujourd'hui pour reconstruire notre nation. L'amnistie est un processus postrévolutionnaire dont toute révolution a besoin pour réussir véritablement. Il y a certes des limites pour certains cas où le pardon est impossible (torture, meurtre ...), mais dans ce domaine économique, nous avons intérêt à tourner la page.

Mais tourner la page ne veut pas dire les réhabiliter avec cette loi. Non, ce sont les victimes qui doivent décider de tourner la page, c'est aux victimes de décider des modalités de ce pardon, et non au pouvoir en place de le leur imposer, car nous ne sommes plus dans un cadre purement juridique, mais c'est bien une affaire politique.

N'oubliez jamais que nous sortons d'une révolution qui veut en finir avec la corruption et le non respect des lois. Une révolution qui vise à enfin permettre à tout le monde d'être sur le même pied d'égalité et d'avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs.

N'en déplaise à ceux qui n'y voient qu'une révolte d'une "horde de sauvages qui ont noyé le pays", cette révolution ne laissera pas cette loi passer et s'opposera à toute tentative de retour en arrière.

C'est elle qui décidera quoi faire de ces corrompus, et c'est elle qui amorcera la vraie réconciliation.

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