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IVD : Un moment historique, n'en déplaise à certains!

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IVD
FETHI BELAID via Getty Images
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Cette semaine, la Tunisie a vécu un des moments les plus importants de son histoire. Un moment historique, où pour la première fois, les victimes du régime de Ben Ali ont eu la parole, et ont pu s'exprimer en public, et ce dans le cadre des auditions publiques organisées par l'Instance Vérité et Dignité pour la justice transitionnelle, présidée par l'ancienne opposante à Ben Ali, Sihem Ben Sedrine. Si à première vue, ces auditions peuvent paraître comme étant une étape normale pour un pays en transition démocratique, plusieurs voix se sont élevées sur les réseaux sociaux, et ce même parmi les dits "progressistes" contre cette "mascarade", selon leurs mots.

Les principaux reproches que ces détracteurs font à ces auditions, résident à la fois dans l'identité des victimes, et dans l'identité de celle qui préside l'instance.

Tout d'abord, Sihem Ben Sedrine, que beaucoup qualifient de menteuse, séparatrice, malhonnête, revancharde, et autres noms qui dépassent parfois le cadre du politiquement correct. Ils ont décidé de boycotter cette "mise en scène", à cause de la personne qui la dirige, car ayant des différends avec elle.

Ensuite, il y a les victimes : la plupart d'entre elles, sont considérées comme des islamistes qui ne font que demander réparation par simple gourmandise. Et même lorsqu'il y a eu des opposants de gauche présents pour témoigner de leurs passés, on les a traité de tous les noms. Il y en a même eu qui sont allés jusqu'à défendre la torture à l'égard de certains islamistes qui étaient soupçonnés d'appartenir à des réseaux terroristes, et à accuser l'IVD d'être une fenêtre de tir pour l'islam politique dans sa stratégie de retour sur la scène.

On a alors eu des témoignages et contre-témoignages sur les réseaux sociaux, de personnes accusant ceux qui ont témoigné à l'IVD d'être des menteurs et de vouloir s'attirer les feux des projecteurs. Des fichiers et dossiers ressortis, des preuves pour appuyer leurs propos ... Bref, le processus de réconciliation avec le passé national est devenu une des principales sources de clivages dans la société.

Pour ma part, je n'ai que 19 ans, j'étais encore trop jeune sous la dictature de Ben Ali pour avoir conscience de tout ce qui se passait dans les caves du ministère de l'intérieur.
Je n'ai découvert cela qu'après la révolution, mais seulement à travers ce que l'on m'a dit, jamais grâce à une documentation précise ni grâce à un témoignage réel: tout ce que je savais n'était que rumeur. Ainsi, je savais qu'il y eut une torture sous le régime de Ben Ali, mais je n'en réalisais pas l'étendue.

Grâce à ces auditions, plusieurs, qui comme moi, s'imaginaient ce qui se passait sans réellement en être conscients ont l'occasion de voir devant eux l'Histoire (et j'insiste sur le grand H) vivante. Ces témoignages sont une perle rare, car, dans l'histoire de l'humanité, l'Histoire a toujours été écrite par les vainqueurs.
Les victimes ont toujours été réduites au silence, et ces auditions, leur donnent la parole. Ils sont une mémoire parlante, vivante, valant tous les manuels et autres ouvrages que l'on pourra retrouver plus tard.

Cette révolution nous a donné une occasion de construire une nouvelle nation. Or, on ne peut construire une nation solide sans réconciliation avec notre passé.
Ceux qui veulent étouffer ces témoignages car "salissant" l'histoire de la Tunisie, ne se rendent pas compte d'Ô combien il est important de se réconcilier avec notre histoire, notre vraie histoire.
On ne peut construire une nation sur des bases d'oubli, et d'ignorance: il nous faut assumer ce passé, le dévoiler au grand public, afin que ce passé ne se reproduise plus.

En effet, le fait de rendre ces auditions publiques n'est pas un simple coup de com' pour les opposants ou pour l'IVD, non, c'est un choix qui a été fait afin de sensibiliser les personnes à la gravité de la situation.

A l'école primaire, on nous a appris à aimer notre pays, et pour ce faire, on a fait des martyrs de la lutte pour l'indépendance des figures enseignées à l'école pour faire rendre compte du combat que ces héros ont mené, du fait qu'ils aient donné leurs vies pour que nous puissions être indépendants. Ici, nous sommes devant la même situation.

Cette sensibilisation, à mon avis, doit viser les plus jeunes, pour qu'ils sachent ce qui s'est réellement passé, les sacrifices qui ont été faits pour qu'eux, aujourd'hui, puissent parler librement et sans peur.

Certains trouvent le fait d'avoir ramené des mères de victimes comme du simple populisme pour faire monter l'audience, pour ma part, les discours des mères sont ce qu'il y a de plus sensibilisant, de plus profond, de plus sincère, et de plus touchant pour quelqu'un qui écoute l'histoire.

Rien, je dis bien rien, ne peut se substituer à l'amour d'une mère ou d'un père, ni les appartenances politiques, ni les choix idéologiques: tout le monde devrait être sensible à ces paroles là, car tout le monde sait ce qu'est l'amour d'un parent.

Enfin, pour répondre aux détracteurs et à leurs arguments simplistes: oubliez Sihem Ben Sedrine, oubliez Ennahdha, oubliez les islamistes, oubliez les clivages politiques: concentrez-vous sur le fond de ces témoignages, concentrez-vous sur le fait que des personnes ont été torturées !

Savez-vous ce que c'est que d'être torturé ? Savez-vous ce cela fait de voir votre femme être violée devant vous ? Savez-vous ce que cela fait de voir votre fils être battu devant vous ?

Je ne rentrerai pas dans le détail de la torture par respect pour le lecteur, mais je voudrais simplement dire qu'avant d'être "Nahdhaoui", "Jabhaoui", ou "Nidaiste", avant même d'être musulman ou Tunisien, nous sommes des êtres humains.

La dimension humaine de ces actes ne peut être oubliée: essayez de vous mettre une seule minute à la place de celui qui a été torturé, car lui comme vous êtes des être humains. Et tout mal qui touche la dignité d'un homme, touche la dignité de l'humanité.

Et par rapport à ceux qui accusent de mensonges : oubliez ceux qui ont dit ces propos, mais dites vous que des personnes sont mortes sous la torture, et que les propos qu'ils racontent, même s'ils sont mensongers en ce qui concerne leur personne à eux, ne le sont pas forcément pour d'autres personnes, mais malheureusement, ces personnes là ne sont plus ici pour témoigner aujourd'hui.

Oubliez les détails, concentrez-vous sur les faits. Oubliez les noms, concentrez vous sur les Hommes. Oubliez la politique, concentrez vous sur l'humanité.

Je terminerai en citant Churchill, pour affirmer la nécessité de soutenir ces auditions et de dévoiler la réalité de notre passé: "Un peuple qui oublie son passé n'a pas d'avenir".

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