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Essebsi et le retour de la dictature

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CAID ESSEBSI
Zoubeir Souissi / Reuters
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Lors de son interview à Shems Fm, le chargé du dossier politique de Nidaa Tounes, Borhene Bsaies, figure de l'ancien régime, a affirmé que Hafedh Caid Essebsi, fils du président en exercice, serait candidat aux législatives partielles pour la circonscription d'Allemagne. Une telle nouvelle a bien évidemment suscité une polémique, des voix s'élevant pour dénoncer un parachutage politique symbole d'une conception du régime parlementaire à l'ancienne, c'est-à-dire une assemblée de figurants qui ne sont là que pour faire mine de respecter la constitution, comme ce fût le cas pour le gendre du président déchu, Sakher El Matri.

Mais ici, il n'est pas seulement question d'accorder au fils du président un poste confortable et bien rémunéré. Non, il y a derrière cela tout un projet politique visant à imposer Hafedh Caid Essebsi sur la scène politique en tant qu'héritier légitime de son père. Rappelons qu'en 2014, il était initialement prévu de le présenter en tant que tête de liste de Nidaa Tounes dans la circonscription Tunis 1, avant que son père ne recule devant la polémique que cette annonce avait créée. Entre temps, le petit prince Essebsi a gravi les échelons au sein du parti, mettant dehors tous ceux qui s'opposaient à lui et se mettaient en travers de son chemin, pour enfin mettre la main sur le parti, devenu une simple entreprise familiale.

Ce mélange entre les affaires de l'État et les affaires familiales n'est pas sans nous rappeler les pratiques de l'ancien régime, qui était justement tombé à cause de l'intrusion de la famille du président dans les affaires politiques et économiques du pays. À vrai dire, les parallèles avec les années Ben Ali ne s'arrêtent pas là: lors du dernier remaniement ministériel, des figures de l'ancien régime telles que Hatem Ben Salem à l'Éducation, ou encore Abdelkrim Zbidi à la Défense sont revenues sur le devant de la scène. Un signal qui n'est que la continuité d'un retour progressif de l'ancien appareil, qui n'a en fait réellement jamais quitté les rouages de l'État.

Certains répondront que de telles nominations étaient nécessaires, car compte tenu de la situation gravissime dans laquelle se trouve le pays, des "compétences" possédant une grande expérience de l'État peuvent être un atout. Seulement voilà, au vu de la direction qu'a prise la Tunisie depuis les élections de 2014, il y a un réel danger de retour aux anciennes pratiques.

Une présidentialisation du régime

Le premier signe qui témoigne de ce danger est le contournement de l'esprit de la constitution de 2014. En effet, depuis l'élection de Beji Caid Essebsi à la tête de l'État, on sait tous que le réel pouvoir se trouve à Carthage et non à la Kasbah. Pourtant, la constitution adoptée après la révolution voulait en finir avec la mainmise d'un seul sur le pouvoir. La hantise provoquée par les 5 décennies de dictature jusqu'à 2011 a poussé les constituants à adopter une constitution où le parlement occuperait une place centrale. Or, cela ne s'est pas passé. BCE est le seul qui décide, en accord évidemment avec son grand ami Ghannouchi. Le chef du gouvernement est devenu un simple Premier ministre qui applique les ordres du grand gourou. D'ailleurs, lorsque Habib Essid s'était partiellement révolté en voulant imposer ses choix, il a tout de suite été évincé et remplacé par Chahed. Ce dernier est jusqu'ici "obéissant", même si le message que lui envoya Ghannouchi l'été dernier montre bien que sa relation avec le palier au dessus reste une relation d'un chef à son subordonné.

Vers un retour à un système de parti unique

L'alliance Nidaa-Ennahdha depuis 2015 a eu pour conséquence la suppression de toute opposition au sein du parlement. Ennahdha et Nidaa ont voté toutes les lois ensemble, les deux partis obéissent au couple BCE-Ghannouchi aveuglément, comme s'ils ne formaient qu'un seul parti. D'ailleurs en juin dernier, les deux partis ont signé un communiqué commun en vue de créer un comité de coordination afin de rapprocher les deux partis et de les faire travailler ensemble.

Ghannouchi n'avait-il pas déclaré que la Tunisie était "un oiseau, et Nahdha et Nidaa ses deux ailes"? En sommes, les deux plus grands partis, qui dominent la vie politique, qui dans une démocratie ordinaire lutteraient l'un contre l'autre et seraient les principaux acteurs de l'alternance politique, signe de la bonne santé de la démocratie, sont en réalité alliés et comptent gouverner ensemble. On est en fait passé du système de parti unique sous Ben Ali à un système avec deux partis qui gouvernent ensemble, comme s'ils ne formaient qu'un!

Un bafouement des institutions

Bien évidemment, ces deux partis travaillent ensemble, mais certainement pas dans l'intérêt du pays. Un des axes sur lesquels ils ont travaillé longuement et durement est le sabotage des élections municipales. N'étant pas prêts à les affronter -surtout du coté de Nidaa, ils font tout pour repousser ces élections à des dates ultérieures. L'annonce de la démission de Chafik Sarsar en mai dernier, qui pointait du doigt des désaccords majeurs sur le fonctionnement démocratique avec ceux qui étaient au pouvoir prouve bien cette volonté de sabotage et montre que ces partis voient la politique comme un jeu, un gâteau à partager, mais certainement pas comme la gestion d'un pays de 11 millions d'habitants! Cette conception de la politique est un réel danger pour le bon fonctionnement des institutions et la transition démocratique.

Plusieurs autres signes montrent la volonté de retour en arrière, les différentes nominations, la loi de réconciliation, le retour en masse des figures de l'ancien régime sur les plateaux TV et autres ... Mais voilà, la machine de la dictature aura cette fois fort à faire face aux différents partis de l'opposition, aux ONGs, aux médias indépendants, et à toutes les composantes de la société civile vigilante qui ne laisse rien passer sous silence. Lorsqu'une bête agonise, elle tente toujours de contre-attaquer en jetant ses dernières forces dans la bataille. Elle peut sembler dangereuse, mais tout le monde sait qu'elle finira par disparaitre. Tel sera le sort de la machine de l'ancien régime.

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