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Égalité dans l'héritage: Ça ne sera jamais le moment

Publication: Mis à jour:
TUNISIA FLAG WOMEN
FETHI BELAID/AFP/Getty Images
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Depuis la proposition du projet de loi pour l'égalité dans l'héritage entre l'homme et la femme, plusieurs voix se sont élevées pour s'indigner contre cette claque aux conservateurs. Oui c'est une véritable claque car elle touche ce qu'il y a de plus sacré chez eux: la religion et les traditions.

Mais ce qui est incompréhensible, c'est que même dans le camp de ceux qui se présentent comme progressistes, on voit aussi des réticences. Leur argument? Ce n'est pas le moment.

La question de l'héritage chez nous a toujours été une sorte de tabou. On n'a jamais osé la soulever car elle s'attaquait à l'orgueil de l'homme tunisien, à sa masculinité ("rjouleya"), et dieu sait que le Tunisien y tient comme à la prunelle de ses yeux.

Même Bourguiba, dans sa lutte pour l'émancipation de la femme a préféré laisser de coté cette question Ô combien sensible. Bourguiba ne l'avait cependant pas fait par manque de vision ou de courage, mais parce qu'il avait déjà bousculé plusieurs autres codes traditionnels et savait que cette question serait soulevée un jour ou l'autre grâce à son héritage.

Mais soulever cette question nécessite un courage hors du commun et une vision qui s'étend au delà des prochaines échéances électorales, ce que nos politiques actuels n'ont manifestement pas. On commence alors à avancer des arguments artificiels comme "ce n'est pas le moment", ou alors d'autorité tels que l'argument religieux.

Mais je voudrais rappeler à ceux qui gouvernent aujourd'hui pourquoi ils ont été élus.

Nidaa Tounes a été construit sur la base de la continuité du projet moderniste bourguibien. Pendant toute leur campagne ils n'ont cessé de nous rabâcher les oreilles avec les exploits de ce dernier, comme s'ils en étaient les légitimes héritiers, et parmi les arguments dont ils se vantaient, il y avait l'émancipation de la femme. Alors pourquoi ne pas continuer ce projet aujourd'hui? Si Bourguiba avait attendu "le bon moment" pour appliquer son programme social, on n'en serait pas là aujourd'hui. Les réformes sociétales coïncident rarement avec l'état de la société. Ce sont elles qui tirent la société vers le haut et non l'inverse.

Pour ce qui est de l'argument religieux, il faut aussi se rappeler que dans le texte sacré, l'esclavage est aussi autorisé ainsi que le fait d'épouser 4 femmes. Ces pratiques sont-elles pour autant présentes aujourd'hui? Bien sûr que non, car elles obéissent à des codes moraux qui correspondent à une période donnée de l'histoire.

Il en est de même pour la question de l'héritage. L'islam a dit que la femme devait hériter moins que l'homme car c'était ce qui se faisait. Or aujourd'hui le monde a changé, et le contexte dans lequel nous vivons a aussi changé. L'égalité entre l'homme et la femme est devenue une règle de notre société, et dans le cadre de la modernisation de la religion, une redéfinition du rapport homme-femme est nécessaire.

Après tout, l'Islam encourage les lectures modernistes du texte sacré (Al-Ijtihad), et c'est exactement ce qui est demandé ici.

Alors, chers députés, chers politiques, mais aussi chers acteurs de la société civiles, et tous ceux qui ont une influence sur le pouvoir de décision, vous êtes devant un rendez-vous avec l'Histoire.

L'égalité dans l'héritage sera inscrite dans la Constitution un jour ou l'autre, que ce soit aujourd'hui, ou dans 100 ans, car c'est le sens même de l'Histoire.

Libre à vous de choisir si vous voulez qu'on se souvienne de vous comme de simples acteurs de la vie politique comme tous ceux qui vous ont précédé ou alors comme ceux qui ont décidé de changer les choses et de bousculer la tradition.

Soyez les précurseurs de cette révolution sociétale, soyez les "Bourguiba" de votre génération, la Tunisie vous en sera éternellement reconnaissante.

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