LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Hakim Fekih Headshot

Chokri, tu nous manques

Publication: Mis à jour:
CHOKRI BELAID
FETHI BELAID/AFP/Getty Images
Imprimer

Cette année nous célébrons le triste anniversaire des 5 ans de l'assassinat de Chokri Belaid, icône du front populaire et de la gauche tunisienne. Ceci est un message adressé à ce héros parti trop tôt.

Cher Chokri,

Le 6 février 2013, ils t'ont lâchement assassiné devant ta porte. Tu as laissé derrière toi une famille orpheline. Je ne parle pas de la famille qui porte ton nom. Je parle bien de la famille qui porte tes idées. Car oui, Chokri, tu étais le père de la famille progressiste tunisienne. Tu étais celui capable de rassembler tous ceux qui croyaient en une Tunisie libre, démocratique et progressiste. Tu avais l'âme du leader, l'âme du guerrier qui n'a pas peur de ceux qui veulent gouverner par la peur. Tu étais l'opposant à l'obscurantisme sous toutes ses formes, qu'elles soient religieuses ou nationalistes. Tu n'avais pas froid aux yeux lorsqu'il s'agissait de dire à tes adversaires leurs quatre vérités. Tu étais l'un des seuls qui osaient parler au nom des pauvres et des démunis. Tu étais différent. Différent de ces politiciens qui ne pensent qu'à se remplir les poches, occuper les sièges et assouvir leur soif de pouvoir. Tu t'opposais à eux non pas par opportunisme, mais parce que tu croyais en un idéal de liberté et de progrès, tu croyais que ce peuple que tu aimais tant avait le droit de s'exprimer et de défendre sa révolution. Tu croyais à la souveraineté du peuple face aux bandits et malfrats qui veulent le piller. Contrairement à tous les autres, tu avais une vision, un programme, un projet.

Ils t'ont tué car ils avaient peur de ton projet. Ils t'ont tué car ils savaient que ton éloquence était capable d'haranguer les foules. Ils savaient que tu t'adressais à la raison du citoyen et non à ses sentiments ni à ses craintes. Tu étais dangereux, trop dangereux pour eux. Ils craignaient que ton discours ne séduise les pauvres, les chômeurs, les laissés pour compte, les oubliés, les damnés. Ils savaient très bien que tu étais le seul capable de rassembler et de guider. Ils avaient peur de ton projet car c'était le seul qui représentait les idéaux de la révolution. Tu n'étais pas seulement un danger pour les tenants du pouvoir tunisien, tu étais un danger pour tout le monde arabe. Tu représentais ce courant historique qui a toujours lutté pour l'émancipation des peuples, la souveraineté et la justice. Tu ne pouvais pas rester en vie car les héros partent toujours en premier. Le pouvoir a toujours peur des insoumis, des révoltés, des résistants. Il a peur de ceux qui disent non à l'ordre établi, ceux qui refusent que l'on établisse un pouvoir fondé sur la terreur et le sentimentalisme religieux. Tu étais opposé aux islamistes, aux corrompus, aux terroristes et aux opportunistes. Tu n'avais qu'une seule idée en tête, la justice sociale et la défense des faibles.

Après t'avoir tué, ils t'ont trahi. Ils ont promis de te rendre justice. Ils ont utilisé ton sang pour faire leur campagne. Ils ont fait de toi leur icône pour rassembler, car ils savaient très bien que seul toi pouvais rassembler une majorité contre l'obscurantisme. Mais après cela, ils t'ont oublié, ils ont craché sur ta mémoire, au nom de l'unité nationale et de l'apaisement. Ils ont laissé tes assassins en liberté, ils ont instauré un pouvoir fondé sur l'hypocrisie et le mensonge. Un pouvoir où se côtoient corrompus, incompétents et prédicateurs. Un pouvoir qui représente le conservatisme contre lequel tu as lutté toute ton existence. Un pouvoir traitre qui insulte les miséreux et défend les voleurs. Un pouvoir contre lequel tu te serais insurgé et rebellé. Un pouvoir qui représente tout l'opposé de ce que tu étais.

Face à ce pouvoir aujourd'hui, tu nous manques Chokri. Ton verbe nous manque, ton intelligence nous manque, ta façon de voir les choses, ta capacité d'analyse, ta rigueur, ton bon sens politique nous manquent cruellement. L'opposition est aujourd'hui orpheline du plus grand orateur qu'elle n'ait jamais eu. Le Front Populaire n'est plus rien sans toi Chokri. Tu rêvais d'un parti de gauche qui rassemblerait toute la famille progressiste, humaniste et sociale. Tu voulais construire une véritable alternative à la peste islamiste et au choléra destourien. Ton rêve était de faire du Front Populaire la troisième voie, le parti des masses, un parti qui serait "For the many not the few" comme dirait ton camarade Jeremy Corbyn, un parti qui serait le porte drapeau de la Tunisie progressiste et sociale. Tes camarades ont échoué à réaliser ce rêve Chokri, ils n'ont ni ta grandeur d'esprit, ni ton courage, ni ta rage de vaincre.

Je ne te dirai pas "Dors mon camarade", car tu es aujourd'hui plus que jamais vivant dans nos cœurs et nos esprits. Beaucoup te critiquaient pour certaines erreurs que tu as faites. À ceux-là je veux dire, tous les hommes peuvent faire des erreurs, mais tous les hommes ne sont pas Chokri Belaid.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.