Huffpost Tunisie mg
LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Hakim Fekih Headshot

Burkini: Entre liberté et soumission

Publication: Mis à jour:
BURKINI
Stringer . / Reuters
Imprimer

La France a fait son choix: elle a dit non au burkini sur les plages. Si ce choix a vivement été critiqué par la presse étrangère, les avis sont beaucoup plus divisés sur les réseaux sociaux, entre les défenseurs de la liberté de culte et des libertés individuelles en général, et ceux qui applaudissent cette interdiction comme étant un signe de lutte contre l'extrémisme et l'obscurantisme.

Tout d'abord, il faut souligner que le fait que cette première interdiction -je dis bien première car il risque d'y en avoir plusieurs autres au vu de la montée de l'islamophobie en France et ailleurs en Europe- ait eu lieu en France n'est pas anodin. La France est en effet le pays qui a le plus souffert du terrorisme ces 2 dernières années avec des attaques à répétition depuis Charlie Hebdo jusqu'à celle de Nice, en passant évidemment par le 13 novembre. Il est donc compréhensible que les Français réagissent d'une manière un peu extrême face à cette catastrophe qui s'est abattue sur leur pays.

Imaginez un seul instant que dans l'un de nos pays dit arabo-musulman, un chrétien vienne tuer d'un seul coup des dizaines de civils au nom de sa religion: la réaction de nos peuples serait mille fois plus radicale que ce que nous montrent les Français aujourd'hui, on assisterait certainement à des massacres d'Européens sur nos territoires, des attaques répétées contre nos églises et synagogues, etc ... Ces attaques, menées au nom de l'Islam, sont donc une des principales causes de la crise du modèle laïque français et des déchirures que vit la société française de nos jours.

Crise du modèle laïque car la question du burkini soulève une des impasses les plus sensibles à laquelle se confronte la notion de laïcité: est-ce une laïcité d'Etat ou d'individu? La laïcité est-elle areligieuse ou antireligieuse, ou bien pluri-religieuse?

C'est en effet une question à laquelle il est difficile de répondre et qui dépend du type de société que chacun espère. Si je devais donner une définition explicite de la laïcité, ce serait celle de neutralité de l'Etat vis-à-vis de toutes les religions, et engagement de ce dernier à protéger la liberté de culte de chacun des citoyens. Cela voudrait dire qu'en théorie, chacun devrait avoir le droit de pratiquer sa religion comme bon lui semble, tant que cela n'affecte pas autrui.

Mais voilà, cela reste en théorie. En pratique, c'est toute autre chose, car le contexte lui-même est très particulier. De plus, le burkini, même s'il ne fait de mal à personne en soit, dérange. Il dérange car c'est un symbole de l'islamisme, ennemi numéro un des Français aujourd'hui, qui représente pour eux -et pour beaucoup de musulmans aussi d'ailleurs- un vrai cauchemar. Cet habit est donc perçu, à l'heure actuelle, comme de la provocation, plus qu'autre chose.

Manuel Valls quant à lui a défendu cette interdiction en appuyant son argumentation sur le fait que le burkini est un symbole d'une "contre-société" qui repose sur l'asservissement de la femme, ce qui est en partie vrai, car le fait de vouloir se couvrir pour la femme instaure d'ors et déjà une relation d'inégalité entre elle et l'homme. C'est une relation dans laquelle la femme est considérée comme un simple objet sexuel, et où elle doit donc se couvrir pour ne pas attirer les appétits des hommes.

Malgré tout cela, je reste persuadé que cette interdiction est une erreur grave.

Premièrement, si les attentats ont été menés au nom de l'Islam, les musulmans n'ont rien à voir avec ces actes de barbaries. Ce n'est pas quelque chose de nouveau que j'énonce ici, cependant, il faut savoir qu'à chaque attentat, les musulmans sont encore plus tristes, plus touchés, et plus inquiets que le reste de la population car on les mêle à un crime qu'ils n'ont pas commis, ils sont stigmatisés, regardés d'un mauvais œil, et traités différemment.

Les musulmans de France ne se sentent plus chez eux depuis la vague d'attentats, ils ont perdu confiance en cette France plurielle et accueillante. Leur interdire de pratiquer leur foi comme bon leur semble ne fera que les effrayer encore plus et approfondir ce gouffre qui n'a cessé de se creuser entre eux et le reste de la population, dans une période où la France a plus besoin d'union qu'autre chose.

De plus, la France qui a toujours fait la promotion de son modèle d'intégration qui se basait sur l'acceptation des différences et la diversité culturelle, va à l'encontre de cette politique, et c'est un très mauvais signe envoyé au musulmans de France: ils sont devenus une exception historique!

Pour ce qui est de la question religieuse, je suis de ceux qui s'opposent formellement à toute forme de voile et de burkini, car cet habit n'a jamais été prescrit par le Coran: c'est une des nombreuses surinterprétations dont souffre malheureusement le monde musulman aujourd'hui.

Toutefois, je pense que chacun est libre d'interpréter comme il le veut, même si son interprétation est complètement fausse, tant que cela reste dans un cadre pacifique évidemment. Idem pour ce qui est de la question de soumission: si une femme veut être soumise à l'homme, c'est son choix et son problème, la bêtise fait aussi partie de notre société qu'on le veuille ou non. Pour moi, lutter contre cette mauvaise interprétation, cet esprit rétrograde et cette "contre société" par le dialogue et l'éducation serait une solution beaucoup plus judicieuse que la pure interdiction du voile, car cette interdiction est perçue plus comme un combat contre la religion plutôt qu'un combat contre la mauvaise compréhension du texte sacré.

Je voudrais enfin préciser que personnellement, j'ai horreur du burkini et toute autre forme de manifestation de l'islamisme. Cependant, je n'ai aucun argument pour l'interdire si ce n'est mes convictions personnelles, mais malheureusement cet argument n'a aucune légitimité tant juridique que morale. L'interdiction du burkini sur certaines plages est clairement une expression des convictions personnelles de bon nombre de Français et de la classe dirigeante.

Mais la République étant la chose commune, les convictions des uns ne peuvent primer sur la liberté des autres, même si celle-ci est la traduction d'une pensée rétrograde. Au lieu d'interdire le burkini, la France ferait mieux de participer à la modernisation de la pensée islamique, pour ne plus avoir à supporter ce genre de bêtises. Cela passe évidemment par l'arrêt du soutien des pourvoyeurs de ces pensées rétrogrades. Mais ça, c'est un sujet qui nécessitera un autre article ...

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.